Avec une croissance attendue à 4,8 % au deuxième trimestre 2026, l’économie marocaine confirme son regain de dynamisme. Simple rebond ou amorce d’un nouveau cycle ? Pour l’économiste Mohammed Jadri, le Royaume se trouve à un moment charnière : reprise agricole, grands investissements, diversification industrielle et essor des services soutiennent l’activité, mais le véritable défi reste de transformer cette dynamique en croissance durable.
Challenge : Le HCP prévoit une croissance de 4,8 % au deuxième trimestre 2026, après 4,6 % au premier trimestre. Cette accélération traduit-elle un simple rebond conjoncturel ou les premiers signes d’un nouveau cycle de croissance pour l’économie marocaine ?
Mohammed Jadri : À mon avis, il serait prématuré de parler d’un nouveau cycle de croissance pleinement installé, mais il serait également réducteur de considérer cette performance comme un simple rebond conjoncturel.
Ce que nous observons aujourd’hui, c’est plutôt une phase de transition. L’économie marocaine sort progressivement d’une période particulièrement difficile, marquée par plusieurs années de sécheresse, une forte pression sur le pouvoir d’achat des ménages, une inflation importée et un ralentissement de certains marchés extérieurs. La croissance de 4,8 % attendue au deuxième trimestre 2026, après 4,6 % au premier trimestre, intervient donc dans un contexte de normalisation progressive.
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Il faut également rappeler que la croissance marocaine a atteint environ 4,9 % en 2025, notamment grâce au rebond de la production agricole et à l’accélération des investissements dans les infrastructures. Les institutions internationales considèrent désormais que les perspectives restent solides, même si elles divergent sur le rythme exact de la croissance pour 2026.
La véritable question est donc la suivante : la croissance est-elle en train de changer de nature ?
Pendant longtemps, la croissance marocaine a été très dépendante de deux facteurs particulièrement volatils : l’agriculture et la demande extérieure européenne. Aujourd’hui, nous observons l’émergence de nouveaux moteurs : les infrastructures, l’industrie, les services, le tourisme, les grands projets et, progressivement, l’investissement privé.
C’est ce changement de structure qui pourrait annoncer un nouveau cycle. Mais pour que nous puissions réellement parler d’un nouveau cycle de croissance, il faudra que cette dynamique soit durable, qu’elle dépasse le simple effet de rattrapage agricole et qu’elle se traduise par une hausse durable de la productivité, de l’investissement privé et de l’emploi.
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Autrement dit, le Maroc est certainement entré dans une nouvelle phase de transformation économique, mais nous ne pouvons pas encore affirmer que ce nouveau cycle est définitivement consolidé.
Le véritable test sera de savoir si le Maroc peut maintenir une croissance proche de 4 à 5 % même lorsque la campagne agricole sera moins favorable. Si la réponse est oui, alors nous pourrons véritablement parler d’une économie devenue moins dépendante des aléas climatiques et davantage portée par des moteurs structurels.
Challenge : Quels sont aujourd’hui les principaux moteurs de cette croissance? L’agriculture reste-t-elle le principal facteur ou observe-t-on un véritable relais de la demande intérieure, des services, de l’industrie ou de l’investissement privé ?
M.J. : L’agriculture joue toujours un rôle important, mais il serait faux de dire qu’elle est désormais l’unique moteur de la croissance marocaine.
Le premier élément important est précisément la reprise du secteur agricole après plusieurs années de sécheresse. Les précipitations ont permis une amélioration des perspectives de production, ce qui a un impact direct sur la valeur ajoutée agricole, mais également sur les revenus d’une partie de la population rurale, la consommation et certaines activités liées à l’agriculture.
Cependant, le changement le plus intéressant est que la croissance hors agriculture devient de plus en plus robuste.
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Le deuxième moteur est l’investissement dans les infrastructures. Le Maroc connaît actuellement une phase d’investissement public particulièrement importante, notamment dans les transports, les infrastructures urbaines, les équipements sportifs, l’eau, l’énergie et les grands projets territoriaux. La Banque mondiale souligne que l’investissement public et le rebond agricole ont fortement contribué à la meilleure performance de croissance du pays depuis plus d’une décennie.
Le troisième moteur est l’industrie. Le Maroc a progressivement construit une base industrielle diversifiée : automobile, aéronautique, agroalimentaire, phosphates et dérivés, électronique et énergies renouvelables. L’enjeu est désormais de passer d’une logique d’attractivité fondée principalement sur le coût à une logique davantage fondée sur la technologie, l’innovation et la valeur ajoutée.
Le quatrième moteur est celui des services. Le tourisme constitue un élément essentiel, mais il ne faut pas oublier les services financiers, les télécommunications, les services aux entreprises, le transport et la logistique.
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Enfin, la demande intérieure demeure un moteur fondamental. La consommation des ménages reste soutenue par l’amélioration progressive de l’emploi, les transferts sociaux et la reprise de certaines activités. Mais il faut être prudent : la demande intérieure ne peut être durablement forte que si elle repose sur une amélioration réelle du revenu disponible des ménages.
Le véritable enjeu est donc de passer d’une croissance tirée principalement par la dépense publique et la reprise agricole à une croissance davantage tirée par l’investissement productif privé, l’innovation, les exportations à forte valeur ajoutée et la productivité.
Challenge : Derrière ce chiffre global, quels secteurs ou catégories d’entreprises profitent réellement de cette reprise ? À l’inverse, quels secteurs demeurent fragilisés ?
M.J. : Il faut toujours être prudent avec un chiffre de croissance globale. Une croissance de 4,8 % ne signifie pas que toutes les entreprises marocaines enregistrent une hausse de 4,8 % de leur activité.
La reprise profite d’abord aux entreprises directement liées aux grands investissements : le BTP, les travaux publics, les matériaux de construction, l’ingénierie, les transports, la logistique et certains services liés aux infrastructures.
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Les entreprises industrielles exportatrices bénéficient également de la montée en puissance de plusieurs filières. Le Maroc continue d’attirer des investissements dans l’industrie et bénéficie de sa proximité avec l’Europe, de ses infrastructures portuaires et de ses accords commerciaux.
Le tourisme et les activités liées à l’hôtellerie, à la restauration, au transport et aux loisirs profitent aussi de la dynamique touristique et des grands événements internationaux. Mais il existe un paradoxe important : les grandes entreprises et les entreprises structurées sont généralement les premières à bénéficier de la reprise. Les très petites entreprises, les petites entreprises et une partie de l’économie informelle restent beaucoup plus vulnérables.
Une petite entreprise peut évoluer dans un environnement de croissance tout en continuant à souffrir de problèmes de trésorerie, d’accès au financement, de coûts élevés, de concurrence informelle et de faibles marges.
Les secteurs liés à la consommation des ménages peuvent également demeurer sous pression. Même lorsque l’inflation ralentit, les ménages ne retrouvent pas immédiatement leur pouvoir d’achat antérieur. Les prix ont augmenté, et un ralentissement de l’inflation ne signifie pas nécessairement une baisse des prix.
L’agriculture demeure par ailleurs particulièrement vulnérable aux conditions climatiques. Le rebond actuel est une bonne nouvelle, mais la question structurelle de la disponibilité de l’eau reste posée.
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Enfin, certains secteurs traditionnels doivent accélérer leur transformation numérique. La Banque mondiale estime que le prochain saut de productivité du Maroc dépendra largement de la capacité des entreprises à adopter davantage les technologies numériques avancées.
Il faut donc regarder non seulement qui bénéficie de la croissance, mais également qui est capable de transformer cette croissance en investissements, en emplois et en gains de productivité.
Challenge : Les grands chantiers engagés ces dernières années (Charte de l’investissement, Maroc Digital 2030, généralisation de la protection sociale et préparation de la Coupe du Monde 2030) commencent-ils déjà à produire des effets mesurables ?
M.J. : Oui, mais les effets ne sont pas tous immédiats et ne se mesurent pas de la même manière.
La Charte de l’investissement vise notamment à améliorer l’attractivité du Maroc, à encourager l’investissement privé, à réduire les disparités territoriales et à soutenir la création d’emplois. Elle constitue un changement important, car l’objectif est de mieux orienter les investissements vers les secteurs productifs et les territoires qui en ont le plus besoin.
Cependant, il faut distinguer deux choses : l’annonce d’un investissement et sa réalisation effective. Le véritable indicateur sera le nombre de projets effectivement réalisés, les emplois créés et la valeur ajoutée produite.
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Concernant Maroc Digital 2030, l’enjeu est encore plus profond. La transformation numérique ne consiste pas simplement à digitaliser l’administration ou à créer des plateformes. Elle doit permettre aux entreprises marocaines d’améliorer leur productivité, de réduire leurs coûts, d’accéder à de nouveaux marchés et de développer de nouveaux produits.
Pour la protection sociale, les effets sont également importants. La généralisation de la couverture sociale peut renforcer la sécurité des ménages et réduire leur vulnérabilité. À moyen terme, elle peut également améliorer la confiance et soutenir la consommation. Mais elle doit être accompagnée d’un financement soutenable et d’une amélioration de la qualité des services.
Quant aux préparatifs de la Coupe du Monde 2030, ils produisent déjà un effet économique à travers l’accélération des investissements dans les infrastructures. Les dépenses liées aux transports, aux infrastructures urbaines et aux équipements créent une activité importante pour le BTP et de nombreux secteurs connexes. La Banque mondiale identifie d’ailleurs les investissements liés à la préparation de la Coupe du Monde parmi les facteurs ayant contribué à la forte croissance de 2025. Mais le véritable succès ne se mesurera pas en 2030. Il se mesurera après 2030.
La question fondamentale est la suivante : ces infrastructures permettront-elles au Maroc de produire davantage, d’attirer plus d’investissements, d’améliorer la mobilité, de développer le tourisme et d’accroître sa compétitivité pendant plusieurs décennies ?
Si la réponse est oui, alors ces investissements ne seront pas simplement des dépenses liées à un événement sportif. Ils deviendront un véritable investissement dans le développement du pays.
Auteur: Wafaa Mellouk
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