Longtemps porté par les centres d’appels et les activités traditionnelles de BPO, le secteur marocain de l’offshoring entre dans une nouvelle phase de son développement. Face à l’essor de l’intelligence artificielle, à la montée en puissance de nouveaux concurrents internationaux et aux ambitions affichées par la stratégie Maroc Digital 2030, le Royaume est appelé à repenser son positionnement. Pour Saad Berrada, Directeur Général Intelcia Maroc-Tunisie, l’avenir passe désormais par l’alliance entre expertise métier, technologies avancées et innovation.
Le modèle historique de l’offshoring marocain, construit autour de la relation client et des centres d’appels, n’est pas en fin de cycle. Il connaît plutôt une profonde transformation dictée par les nouvelles exigences du marché mondial. Une évolution que résume parfaitement Saad Berrada : «Je ne parlerais pas de limites, mais plutôt d’une mutation profonde et indispensable».
Depuis plus de deux décennies, le secteur a constitué l’un des principaux moteurs de création d’emplois qualifiés au Maroc. Mais les règles du jeu ont changé. Les activités standardisées et fortement sensibles aux coûts migrent progressivement vers des destinations plus compétitives. Pour conserver son attractivité, le Royaume doit désormais se positionner sur des services à forte valeur ajoutée.
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Selon le Directeur Général d’Intelcia, «nous sommes passés d’une logique de volume à une logique de valeur». Cette mutation repose essentiellement sur l’intégration massive de l’intelligence artificielle et des technologies avancées dans les processus métiers.
L’IA s’impose aujourd’hui comme un levier de transformation incontournable. Elle intervient aussi bien dans l’automatisation du marketing digital que dans le contrôle de conformité, l’optimisation des ressources humaines ou encore la gestion des données. «L’IA n’est plus une option mais le catalyseur de la création de valeur», affirme Saad Berrada. Pour monter durablement dans la chaîne de valeur technologique, le Maroc doit désormais dépasser le simple rôle d’exécutant. D’ailleurs, la vision portée par Intelcia repose sur un modèle d’orchestration globale où l’intelligence artificielle prend en charge les tâches automatisables afin de permettre aux talents humains de se concentrer sur les missions complexes et à forte valeur ajoutée.
«Nous incarnons aujourd’hui cet orchestrateur global, guidé par la transition vers des opérations hybrides où l’IA prend en charge les flux automatisés, libérant nos talents pour les tâches complexes », explique Saad Berrada.
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Cette approche combine technologies avancées et expertise sectorielle dans des domaines tels que la banque, l’assurance, les télécommunications, la finance, les ressources humaines ou encore l’informatique. Pour le dirigeant, la véritable force du Maroc réside désormais dans sa capacité à associer les compétences IT aux métiers du BPO spécialisé.« Aujourd’hui, notre force réside dans notre capacité à combiner nativement l’expertise IT (IA, Cloud, Cybersécurité) et le BPO verticalisé », souligne-t-il.
Deux segments apparaissent particulièrement stratégiques pour l’avenir :
D’une part, la réingénierie des processus métiers, qui consiste à reprendre et optimiser des fonctions complexes comme la gestion des sinistres, le recouvrement ou la conformité réglementaire grâce à l’intelligence artificielle et à l’automatisation.
D’autre part, l’IT de transformation, qui dépasse le développement applicatif classique pour concevoir des architectures cloud, des solutions data et des systèmes capables d’améliorer directement la performance des entreprises clientes.
L’ambition est claire : «En maîtrisant à la fois la couche technologique et la maîtrise d’ouvrage métier, le Maroc s’imposera comme le copilote de la transformation digitale des entreprises, et non plus comme un simple prestataire».
Une proposition de valeur difficile à reproduire
Face à des concurrents comme l’Inde, l’Égypte ou la Roumanie, le Maroc dispose d’atouts solides qui lui permettent de se différencier.
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La proximité géographique avec l’Europe demeure un avantage majeur, tout comme l’affinité culturelle avec les marchés francophones, hispanophones et anglophones. À cela s’ajoutent la stabilité politique, des infrastructures performantes et une régionalisation qui permet aujourd’hui de mobiliser de nouveaux bassins de compétences à Oujda, Meknès ou encore El Jadida.
Le cadre réglementaire constitue également un facteur différenciant. «Un cadre législatif conforme aux exigences internationales et notamment en matière de protection des données à caractère personnel» contribue à renforcer la crédibilité du Royaume auprès des donneurs d’ordre internationaux.
Mais pour Saad Berrada, la véritable singularité du Maroc se situe ailleurs. « Aujourd’hui, notre pays combine dans une même offre la dimension technologique et la dimension BPO. C’est une proposition de valeur rare, différenciante et difficile à répliquer », affirme-t-il.
Le pays a déjà développé une expertise reconnue dans des secteurs complexes comme la banque, l’assurance, les ressources humaines ou le recouvrement, tout en renforçant rapidement ses compétences dans les métiers de l’IT et de l’intelligence artificielle.
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Toutefois, malgré ces avancées, certains défis demeurent. Le principal concerne la disponibilité des compétences technologiques. Le nombre de diplômés spécialisés dans les domaines de l’IT, de la cybersécurité ou de l’intelligence artificielle reste insuffisant pour répondre à la demande croissante du marché.
«Le volume de nos diplômés en IT et en IA reste encore un facteur limitant lorsqu’il s’agit d’absorber de très grands projets », reconnaît le dirigeant d’Intelcia.
Le Royaume doit également assumer un positionnement qui le place naturellement en dehors du segment low-cost. Une contrainte qui oblige les acteurs marocains à se distinguer davantage par la qualité, l’expertise et l’innovation que par les coûts.
Dans ce contexte, la stratégie Maroc Digital 2030 apparaît comme un accélérateur majeur. Le programme vise à faire passer les recettes à l’export de l’offshoring de 13 milliards de dirhams en 2022 à près de 40 milliards de dirhams à l’horizon 2030, tout en portant les effectifs du secteur de 130.000 à 270.000 emplois.

3 questions à Saad Berrada,Directeur Général Intelcia Maroc-Tunisie
Challenge : Le modèle historique de l’offshoring marocain, largement centré sur les centres d’appels et le BPO, atteint-il aujourd’hui ses limites ?
Saad Berrada : Je ne parlerais pas de limites, mais plutôt d’une mutation profonde et indispensable. Le modèle historique de la relation client (CRM) a été le moteur initial de notre secteur et reste un pourvoyeur d’emplois majeur. Dire qu’il s’essouffle serait réducteur. En revanche, le marché exige aujourd’hui une transformation complète de nos métiers.
Depuis les années 2000, le secteur a largement mûri. Nous sommes passés d’une logique de volume à une logique de valeur. Les services dits basiques, très sensibles aux coûts, migrent naturellement vers d’autres régions plus lointaines, et moins coûteuses. Au Maroc, le CRM classique a opéré un véritable saut mangeur en intégrant l’IA au cœur de services hautement spécialisés. L’IA n’est plus une option mais le catalyseur de la création de valeur, qu’il s’agisse d’automatiser intelligemment le marketing digital, d’industrialiser le contrôle de conformité, d’optimiser les solutions RH ou encore de structurer la gestion de la data. Désormais, la pérennité du secteur passe par cette hybridation systématique : injecter l’innovation technologique et l’IA générative dans notre excellence opérationnelle historique pour piloter des processus toujours plus complexes.
Chez Intelcia, cette transition s’est matérialisée dès 2019 avec le lancement d’Intelcia Tech (qui compte aujourd’hui plus de 800 ingénieurs experts) et la montée en puissance de notre hub conseil et innovation Evoluciona.
Challenge : Face à la concurrence de l’Égypte, de la Roumanie ou encore de l’Inde, quels sont aujourd’hui les principaux atouts et faiblesses du Maroc ?
La compétition s’est clairement durcie ces dernières années, les pays que vous évoquez sont des acteurs sérieux, avec des atouts réels. Plutôt que de se focaliser sur une rivalité frontale, il faudrait plus se demander : en quoi le Maroc peut être différenciant ?
Nos principaux atouts résident dans la Proximité et affinité culturelle : Notre alignement horaire et notre proximité culturelle avec l’Europe (francophone, hispanophone et anglophone) demeurent évidents, la stabilité et infrastructures : Un cadre politique sécurisé, une monnaie stable et des technopoles connectées de premier ordre; la régionalisation réussie : Notre capacité à activer des bassins d’emplois qualifiés hors de l’axe Casa-Rabat (Oujda, Meknès, El Jadida) pour optimiser les coûts et enfin la conformité : Un cadre législatif conforme aux exigences internationales et notamment en matière de protection des données à caractère personnel.
Au-delà de ces aspects structurels, Maroc a déjà engagé sa mue et occupe d’ores et déjà des segments à forte valeur ajoutée avec une expertise éprouvée : l’externalisation de processus métiers complexes comme la banque, l’assurance, le recouvrement ou les RH, les métiers de l’IT, et de plus en plus l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, notre pays combine dans une même offre la dimension technologique et la dimension BPO. C’est une proposition de valeur rare, différenciante, et difficile à répliquer.
Cela dit, je ne veux pas éluder nos faiblesses, car elles sont réelles. Le volume de nos diplômés en IT et en IA reste encore un facteur limitant lorsqu’il s’agit d’absorber de très grands projets. C’est un chantier sur lequel l’effort de formation doit s’intensifier. Et notre positionnement nous exclut structurellement des services low-cost, avec un coût relativement plus important que d’autres pays.
Challenge : La stratégie Maroc Digital 2030 peut-elle réellement permettre au Royaume de devenir un exportateur majeur de services numériques à forte valeur ajoutée ?
La stratégie Maroc Digital 2030 est une feuille de route historique, et elle a le mérite de fixer des ambitions à la hauteur de notre potentiel. Son but est clair : faire passer les recettes à l’exportation de l’offshoring de 13 milliards de dirhams en 2022 à près de 40 milliards de dirhams d’ici 2030, tout en propulsant le nombre d’emplois du secteur de 130 000 à 270 000 postes. L’objectif final est de positionner le Maroc comme un producteur de solutions numériques à forte valeur ajoutée, et non plus seulement comme un consommateur ou un exécutant. Pour que cette stratégie soit une réussite totale, trois facteurs clés de succès doivent converger : le levier de la formation, le soutien à l’innovation et la montée en gamme et enfin l’attractivité ciblée par un cadre incitatif fort : Orienter les incitations fiscales et les aides de l’État vers les investissements à forte composante R&D, aux côtés du développement d’infrastructures modernes et territorialisées garantissant une croissance régionale équilibrée.
Si ces leviers sont activés avec agilité, le Maroc a toutes les cartes en main pour consolider sa place de leader régional et s’imposer durablement sur l’échiquier digital mondial.
Auteur: Wafaa Mellouk
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