Paiement digital: pourquoi la souveraineté ne se résume plus à une simple question de technologie ?Paiement digital: pourquoi la souveraineté ne se résume plus à une simple question de technologie ?

Derrière chaque transaction par carte bancaire se cache un choix stratégique qui dépasse largement le cadre technologique. Faut-il privilégier l’indépendance totale au risque de s’isoler du reste du monde, ou rechercher un équilibre entre souveraineté nationale et ouverture internationale ? Karim Zaitouni, PDG de SisPay Group, décrypte les différents modèles de souveraineté des paiements adoptés à travers le monde et revient sur le positionnement singulier du Maroc. Une analyse qui intervient alors que les enjeux liés aux données, aux infrastructures financières et à l’émergence de nouveaux acteurs du paiement redessinent les rapports de force au sein de l’économie numérique mondiale. Explications.

Depuis plusieurs années, les questions de souveraineté numérique occupent une place croissante dans les stratégies économiques des États. Les débats portent souvent sur les données, le cloud, l’intelligence artificielle ou encore les réseaux de télécommunications. Pourtant, un autre sujet, moins visible du grand public mais tout aussi stratégique, se joue quotidiennement dans l’ombre : celui des infrastructures de paiement.

Chaque achat effectué avec une carte bancaire, chaque paiement réalisé sur internet ou dans un commerce emprunte un réseau dont l’architecture, la gouvernance et la localisation ne sont jamais neutres. Pour Karim Zaitouni, PDG de SisPay Group, la question du paiement est avant tout une question de souveraineté.

Lire aussi | Fintech Day: Visa réunit l’écosystème financier marocain

«Depuis 2004, le Maroc fait transiter les paiements de millions de citoyens sur un rail qui n’appartient ni à Visa ni à Mastercard. Souveraineté assumée ou hasard de l’histoire ?», s’interroge-t-il. Une interrogation qui invite à regarder au-delà de l’acte de paiement lui-même pour comprendre les choix stratégiques qui se cachent derrière les infrastructures financières nationales.

Selon lui, les décisions prises par les États en matière de paiement ne relèvent pas uniquement d’une logique technique ou économique. Elles traduisent une vision du rapport au monde, de l’autonomie stratégique et de la place que chaque pays souhaite occuper dans l’économie mondiale.

«Ces choix ne sont pas techniques. Ils sont politiques. Chaque pays qui lance son schéma de paiement national y répond, en silence ou explicitement, avant même la première transaction », affirme-t-il.

Pour illustrer cette réalité, Karim Zaitouni distingue trois grandes approches observées à travers le monde. La première repose sur une souveraineté totale. Dans ce modèle, le pays développe sa propre marque de paiement, contrôle son infrastructure de traitement des transactions et conserve l’ensemble des données sur son territoire. C’est notamment le choix effectué par la Russie avec Mir, par la Turquie avec Troy ou encore par l’Inde lors du lancement de RuPay.

Lire aussi I Digital Nation Maroc: la cybersécurité, l’éléphant dans la pièce !

Cette approche offre un contrôle maximal et une forte résilience face aux risques géopolitiques ou aux sanctions internationales. Elle permet également de réduire la dépendance aux grands réseaux mondiaux. Mais cette indépendance a un prix. La portée internationale de ces systèmes demeure souvent limitée et leur acceptation à l’étranger peut constituer un frein pour les particuliers comme pour les entreprises.

«La maîtrise est totale, la résilience géopolitique est maximale, mais la carte s’arrête aux frontières », résume le dirigeant de SisPay Group.

À l’opposé de cette logique de fermeture relative se trouve le modèle du co-badge, adopté notamment par le Maroc. Celui-ci consiste à maintenir un schéma national pour les opérations domestiques tout en s’appuyant sur un réseau international pour les transactions réalisées hors du territoire national.

Le principe est simple : lorsqu’un citoyen effectue un paiement au Maroc, l’opération est traitée par l’écosystème local. En revanche, lorsqu’il voyage ou effectue un achat à l’international, le réseau mondial prend le relais.

«On garde la souveraineté de la donnée transactionnelle chez soi, et on offre l’accès à 200 pays aux citoyens », explique Karim Zaitouni.

Cette approche intermédiaire permet de bénéficier simultanément des avantages de la souveraineté et de ceux de l’ouverture internationale. Elle constitue aujourd’hui le modèle privilégié par plusieurs pays émergents soucieux de préserver leur autonomie sans pour autant se couper des échanges mondiaux.

Lire aussi I Souveraineté numérique: dialogue stratégique entre Maroc Telecom et la Commission européenne

La troisième voie repose quant à elle sur l’utilisation des standards internationaux sans développement d’une véritable marque nationale. Les pays concernés exploitent des infrastructures locales tout en adoptant les normes mondiales afin d’assurer l’interopérabilité de leurs systèmes. Cette stratégie permet de limiter les investissements et de simplifier l’intégration avec les réseaux internationaux. En revanche, elle réduit la capacité de négociation des acteurs locaux face aux géants mondiaux du paiement.

« Une souveraineté invisible, fonctionnelle, mais sans pouvoir de négociation face aux géants du secteur », observe Karim Zaitouni.

Dans ce paysage mondial, le Maroc apparaît comme un cas particulier. Depuis plus de vingt ans, le Royaume a progressivement construit un modèle hybride qui lui permet de conserver une partie du contrôle sur ses flux domestiques tout en restant pleinement connecté aux infrastructures internationales. Pour Karim Zaitouni, ce choix traduit une forme de pragmatisme stratégique.

Lire aussi I Data B2B: Inforisk accélère la transformation des entreprises marocaines avec trois nouvelles solutions stratégiques

«À l’échelle d’un marché national, le Maroc a choisi la lucidité : protéger sa donnée domestique sans couper ses citoyens du reste du monde», affirme-t-il.

Ce positionnement a permis au pays d’accompagner le développement de la monétique, du commerce électronique et de la bancarisation tout en garantissant aux citoyens et aux entreprises un accès fluide aux marchés internationaux.

Mais selon plusieurs observateurs du secteur, le débat ne peut plus être limité à la seule question de la souveraineté. Une autre dimension devient aujourd’hui essentielle : celle de la rentabilité économique des infrastructures de paiement.

Construire un schéma national de paiement représente un investissement considérable. Il faut financer les plateformes technologiques, la cybersécurité, les centres de traitement, la conformité réglementaire, la maintenance et l’innovation permanente. Plus encore, ces infrastructures doivent être capables d’absorber des volumes de transactions suffisants pour amortir les coûts engagés.

Dans ce contexte, la recherche d’une souveraineté absolue peut parfois entrer en contradiction avec les impératifs économiques. Un système totalement indépendant mais insuffisamment utilisé risque d’engendrer un coût unitaire de transaction supérieur à celui proposé par les grands réseaux mondiaux.

La question devient alors moins celle de l’indépendance totale que celle de l’optimisation des équilibres.

De plus en plus d’experts estiment ainsi que l’avenir pourrait reposer sur la coexistence de plusieurs rails de paiement complémentaires. Un rail national permettrait de préserver la souveraineté des données et de garantir la continuité des services essentiels. Un rail régional ou panafricain pourrait favoriser l’intégration économique du continent et réduire les coûts des échanges intra-africains. Enfin, les infrastructures internationales continueraient d’assurer l’interopérabilité mondiale nécessaire au tourisme, au commerce international et aux activités des entreprises exportatrices.

Cette architecture à plusieurs niveaux offrirait une meilleure résilience, répartirait les coûts d’investissement et réduirait les risques liés à une dépendance excessive à une infrastructure unique.

Lire aussi I Maroc digital : l’heure de l’accélération

Cette réflexion prend une importance particulière au moment où les usages évoluent rapidement. Le paiement ne passe plus uniquement par la carte bancaire. Les portefeuilles électroniques, les super-applications, les paiements instantanés et les plateformes numériques captent une part croissante des transactions. Dès lors, la souveraineté ne se joue plus seulement au niveau des réseaux historiques mais également dans la maîtrise des données, des interfaces clients et des plateformes technologiques qui concentrent désormais une part importante de la valeur.

C’est dans ce contexte que Karim Zaitouni ouvre une perspective plus ambitieuse encore : celle d’une souveraineté des paiements pensée à l’échelle du continent africain. «Une autre voie existe : un schéma souverain non plus national, mais régional et panafricain », écrit-il.

Une telle approche permettrait d’atteindre des volumes de transactions beaucoup plus importants, d’améliorer la compétitivité économique des infrastructures et de renforcer l’autonomie financière du continent face aux grands réseaux mondiaux.

Au-delà des aspects techniques ou financiers, le dirigeant de SisPay Group invite finalement à considérer le paiement comme un véritable outil de politique économique. Car derrière chaque choix d’infrastructure se dessine une certaine vision de la mondialisation, de l’ouverture et de l’indépendance stratégique.

«Le niveau de souveraineté qu’un pays choisit n’est pas qu’une décision économique. C’est une lecture de son rapport au monde», conclut-il.

Auteur: Wafaa Mellouk
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.