Pendant près de six mois, la JICA passera au crible les principaux ports marocains afin d’identifier les leviers de leur modernisation. Cette mission doit ouvrir la voie à un nouveau partenariat entre Rabat et Tokyo, centré sur la transition écologique, la digitalisation, la cybersécurité et la performance logistique. On vous explique.
L’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) va déployer, à partir du 2 septembre prochain et jusqu’au 26 février 2027, une mission d’évaluation approfondie des principaux ports du Royaume. Tanger Med, le port de Casablanca et, plus largement, l’ensemble du système portuaire national seront passés au crible. L’appel d’offres, dont la publication a été publié le 1er juillet dernier, devait sceller le lancement de cette expertise dont les conclusions pourraient redéfinir la place du Maroc dans les chaînes logistiques mondiales. L’intérêt de Tokyo pour les infrastructures maritimes marocaines n’a rien d’anodin. Les ports du Royaume concentrent près de 98 % du commerce extérieur du pays.
Une dépendance quasi absolue qui confère à ces plateformes un statut d’artère vitale pour l’économie nationale. Mais ce chiffre, aussi impressionnant soit-il, ne dit rien des fragilités et des opportunités que la mission de la JICA entend précisément mettre en lumière. « La nouvelle étape de la coopération entre le Maroc et le Japon se caractérise par une alliance stratégique modernisée axée sur la décarbonation, la digitalisation, la sécurité logistique et le codéveloppement en Afrique. L’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) agit comme le bras opérationnel de cette transition en injectant des financements d’envergure et en menant des missions techniques de pointe.
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La coopération intègre le transfert de technologies avancées via des partenariats industriels, notamment l’expérimentation de panneaux photovoltaïques à haute efficacité à la centrale Nour de Ouarzazate. La JICA (Japan International Cooperation Agency) ne se limite plus à un rôle de simple bailleur de fonds, mais opère comme un catalyseur de compétences.
Elle octroie des prêts d’Aide Publique au Développement (APD) à taux très préférentiels pour soutenir le Nouveau Modèle de Développement marocain, en particulier l’éducation de base et la gestion de l’eau.
À travers des formations régionales comme l’approche SHEP (conseil agricole axé sur le marché) ou l’envoi de cadres à l’étranger, elle renforce l’expertise technique marocaine », nous confie l’économiste Dirss Aissaoui. Et d’ajouter : « Ensuite, via l’initiative African Business Education (Bourse ABE), le Bureau de la JICA au Maroc finance des cursus de Master et des stages professionnels au sein de multinationales au Japon pour les jeunes talents marocains.
Le Maroc s’étant imposé comme un hub pour l’Afrique, la JICA s’appuie désormais sur l’expertise marocaine pour co-financer et co-organiser des programmes de formation au profit des pays d’Afrique subsaharienne dans les secteurs de la pêche, de la santé maternelle et de la gestion portuaire ».
Un diagnostic à 360 degrés pour une ambition de long terme
La mission qui s’annonce ne se réduit pas à un énième rapport technique. Le cahier des charges, tel qu’il figure dans le programme prévisionnel des marchés de la JICA publié le 24 juin 2026, traduit une volonté d’accompagner un système portuaire appelé à soutenir les prochaines étapes du développement économique du Maroc. Les experts japonais ne se contenteront pas de mesurer les performances actuelles. Ils devront établir des prévisions de trafic de marchandises, analyser les projets d’extension, examiner les plans d’aménagement et apprécier l’organisation de la gestion portuaire.
Cette approche systémique est révélatrice d’un changement de paradigme dans la manière d’appréhender la compétitivité portuaire. Il ne s’agit plus seulement de capacités physiques – quais, grues, superficie des terminaux – mais de l’aptitude des infrastructures à intégrer les nouvelles exigences environnementales, numériques et technologiques qui redéfinissent progressivement le transport maritime mondial. En ce sens, la JICA fait du Maroc un laboratoire grandeur nature de ce que pourrait être la prochaine génération portuaire.
Le mandat prévoit également une analyse des institutions concernées, des responsabilités de chaque acteur ainsi que des connexions terrestres et maritimes reliant les ports marocains aux principaux marchés européens et africains. Une approche holistique qui reconnaît implicitement que la performance d’un port ne se joue pas uniquement à l’intérieur de ses limites géographiques, mais dans l’ensemble de l’écosystème logistique qui l’entoure.
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Tanger Med et Casablanca : deux géants sous la loupe
Le choix de concentrer l’attention sur Tanger Med et le port de Casablanca n’est pas le fruit du hasard. Le document officiel de la JICA, que nous avons consulté, souligne que ces deux infrastructures constituent « les principaux ports du Maroc, situés au cœur des réseaux logistiques internationaux et traitant environ 98 % du commerce extérieur du pays ». Cette position stratégique confère aux ports marocains une importance cruciale dans les chaînes d’approvisionnement reliant l’Europe, l’Afrique et les grands marchés internationaux.
Tanger Med, avec sa capacité à traiter plus de 9 millions d’EVP (équivalents vingt pieds), s’est imposé comme un hub de premier plan en Méditerranée. Le port de Casablanca, de son côté, reste le poumon économique de la métropole économique du Royaume. Mais la mission de la JICA ne se limitera pas à un constat de performance. Elle devra vérifier l’adéquation entre les infrastructures actuelles et les besoins futurs de l’économie nationale. Une question qui résonne avec les ambitions affichées par le Maroc de renforcer sa position de plateforme logistique entre l’Europe et l’Afrique.
Les chantiers prioritaires…au cœur du dispositif
La décarbonation occupe une place centrale dans cette mission. Les consultants devront recenser les politiques déjà engagées dans les ports marocains, évaluer les dispositifs visant à réduire les émissions de carbone ainsi que les mesures destinées à améliorer l’efficacité énergétique des infrastructures. Une exigence qui s’inscrit dans le mouvement global de verdissement du transport maritime, mais qui prend une résonance particulière au Maroc, pays hôte de la COP22 et qui s’est fixé des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables.
La question environnementale ne se réduit pas à une contrainte réglementaire. Elle est devenue un facteur de compétitivité. Les armateurs, les chargeurs et les consommateurs finaux sont de plus en plus sensibles à l’empreinte carbone des chaînes logistiques. Un port qui ne parvient pas à réduire ses émissions risque de voir sa attractivité s’éroder. Par ailleurs, la transformation numérique constitue l’autre pilier de la mission. Le document prévoit d’examiner la digitalisation de la gestion portuaire, la synchronisation des arrivées des navires selon les principes du « Just in Time », les dispositifs de cybersécurité ainsi que les mesures contribuant à la neutralité carbone.
Cette combinaison entre digitalisation et optimisation opérationnelle vise à fluidifier les escales, réduire les temps d’attente des navires et améliorer l’efficacité globale des plateformes portuaires. La cybersécurité, mentionnée explicitement dans le cahier des charges, est un sujet encore trop souvent relégué au second plan dans les discussions sur la modernisation portuaire. Pourtant, la numérisation croissante des opérations expose les infrastructures à des risques nouveaux. Une attaque informatique sur un système de gestion portuaire pourrait paralyser des chaînes d’approvisionnement entières, avec des conséquences économiques désastreuses. En intégrant cette dimension, la JICA montre qu’elle a pleinement conscience des vulnérabilités qui accompagnent la transformation numérique.
Une coopération technologique renforcée avec le Japon
La mission comporte enfin une dimension prospective importante. Au-delà du diagnostic, la JICA devra identifier les domaines dans lesquels une coopération avec le Japon présenterait une valeur ajoutée. Le mandat prévoit l’élaboration d’une liste de projets susceptibles de mobiliser des équipements, des solutions numériques et des technologies japonaises afin d’améliorer l’exploitation des ports marocains et d’accélérer leur décarbonation. Une phase pilote permettra ensuite d’expérimenter certaines solutions avant leur présentation aux autorités marocaines lors d’un atelier dédié.
Cette approche progressive, qui combine diagnostic, identification de solutions et expérimentation, est typique de la méthode japonaise. Elle reflète une volonté de ne pas imposer des technologies clés en main, mais de co-construire des solutions adaptées au contexte marocain. Le document précise par ailleurs que l’étude mobilisera des spécialistes de la planification portuaire, de la transformation numérique, de la décarbonation et de la cybersécurité. Représentant 6,61 mois-personnes, cette mission demeure, à ce stade, un projet préparatoire dont le contenu pourra évoluer avant la publication définitive de l’appel d’offres.
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Historique du rôle de la JICA au Maroc
Depuis plus de 50 ans, l’Agence japonaise de coopération internationale (JICA) est un pilier stratégique du développement socio-économique du Royaume du Maroc. Son action s’est traduite par le financement de près de 40 projets structurants représentant une enveloppe globale d’environ 334 milliards de yens japonais (soit plus de 25 milliards de dirhams
Avant même la création formelle de l’agence, le programme des Volontaires japonais pour la coopération à l’étranger (JOCV) envoie son premier groupe de 6 experts au Maroc. Le Royaume devient l’un des premiers pays arabes et africains à accueillir ce programme.
1974 – 1976 : L’institutionnalisation : Fondation officielle de la JICA. Dès 1976, l’agence débloque ses premiers prêts majeurs d’Aide Publique au Développement (APD) pour moderniser les infrastructures marocaines.
1990 – 2010 : La lutte contre les disparités. L’action se réoriente vers le développement humain en phase avec l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) lancée par le Maroc. Les efforts se concentrent sur l’accès à l’eau potable, l’électrification rurale et l’éducation des filles en milieu rural.
Période récente : Face à la crise du COVID-19, la JICA injecte 200 millions de dollars d’aide budgétaire d’urgence. Les priorités se tournent désormais vers la transition écologique, la digitalisation et l’écosystème d’innovation (via le projet d’accélération de start-up NINJA). L’appui historique de la JICA repose sur l’amélioration concrète du quotidien de la population à travers plusieurs volets majeurs. :
Eau et Assainissement : Financement d’infrastructures de potabilisation, de raccordements en milieu rural et projets d’ingénierie avancée contre la sédimentation des barrages (notamment dans les bassins du Sebou et de la Moulouya).
Pêche Maritime et Océanographie : Modernisation des ports de pêche (ex: Souiria K’dima) et fourniture de navires de recherche scientifique de haute technologie au profit de l’Institut National de Recherche Halieutique (INRH).
Éducation et Capital Humain : Soutien massif au déploiement des collèges ruraux et des programmes améliorant la qualité des apprentissages de base (Projet PEEQ).
Infrastructures et Transports : Financement de réseaux routiers, ferroviaires et études en cours pour transformer les infrastructures maritimes nationales en hubs portuaires décarbonés et connectés.
Le Capital Humain et la Coopération Tripartite : Au-delà de l’aspect purement financier, la JICA se démarque par le partage d’expertise directe.
Les Volontaires : Plus de 1 200 volontaires et 690 experts japonais ont séjourné au Maroc pour transmettre leur savoir-faire en darija (arabe dialectal) dans le sport, la santé maternelle, l’agriculture ou les technologies.
Le Maroc comme Hub Régional (Coopération Sud-Sud) : Preuve de la maturité de cette alliance, le Maroc n’est plus un simple bénéficiaire. En partenariat avec la JICA, le Royaume forme désormais des cadres d’Afrique francophone dans ses propres centres d’excellence (gestion des ports, entretien routier, santé maternelle).
Auteur: Ismail Saraoui
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