Par Abdellatif Mrabet. Professeur émérite, Université de Sousse – A Gabès, où elles sont soucieuses de protéger et de valoriser le patrimoine, les autorités locales projettent de mettre en place de nouveaux circuits touristiques destinés à innerver l’oasis et à la relier à la médina, apprend-on par des médias. Une telle initiative qui fait suite à une série d’opérations heureuses en vue de la réhabilitation du tissu urbain traditionnel ainsi que de la restauration-valorisation du souk de Jara, est aussi louable que bienvenue. Nous en saluons les acteurs et nous les félicitons de l’intérêt porté à la ville historique de Gabès. Mieux arrimer Gabès à ses jardins pour une meilleure mise en tourisme de l’ensemble est une quête d’autant plus fondée que l’oasis, exceptionnelle, maritime, comme il n’en existe plus au monde, est depuis 2008 inscrite en tant que site mixte sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco. Quoi de plus légitime donc que de vouloir valoriser ce bien, sachant que notre pays vient tout juste de réussir l’inscription de Sidi Bou Said sur la liste définitive onusienne !
Cependant, peu d’information nous renseignent comment les porteurs du projet comptent s’y prendre pour la mise à exécution de l’action en question. On en déduit tout juste qu’il sera question de concevoir des circuits qui, axés sur Jemila et Sidi El Harbi, vont s’ajouter à celui de Chott essalem auquel ils seront reliés. S’agit-il pour autant d’une mise en tourisme de l’ensemble oasis-ville?
Comme chacun sait, ces dernières décennies, la grande oasis de Gabès a connu de nombreuses difficultés qui, cumulées et concomitantes, lui ont valu d’être atteinte dans son intégrité physique et écologique et de perdre en conséquence une partie de son étendue et de son potentiel. Les maux auxquels elle a été exposée étant connus de tous – urbanisation, manque d’eau, déficit de valorisation, pollution… -, nous ne jugeons pas utile de revenir ici sur l’historique ainsi que sur l’ampleur des multiples dégâts qu’ils ont causés à ce milieu extrêmement fragilisé. Toutefois, en soutien au projet et par attachement à ce bien d’exception, nous estimons nécessaire de rappeler qu’un circuit touristique n’est pas un simple itinéraire reliant un point à un autre et que sa mise en place nécessite obligatoirement le respect d’au moins deux règles patrimoniales essentielles que sont le respect de l’intégrité et la valorisation du site concerné.
Ainsi, s’agissant de l’oasis de Gabès et de son arrimage au centre urbain, il faudra à tout prix éviter l’écueil du bitumage, cette opération piège qui ouvre la porte bien grande à l’urbanisation et qui modifie profondément le paysage oasien. Nous l’avons vérifié lors du recouvrement partiel de l’oued principal de l’oasis, opération qui s’est accompagnée d’une bétonisation insidieuse le long de la rive gauche d’un cours d’eau qui, séculaire, bordait à ciel ouvert l’oasis et contribuait à son équilibre écologique ainsi qu’au charme de son paysage. L’asphalte n’est pas compatible avec l’oasis et ne sert pas le tourisme qui, en un tel milieu, ne peut-être qu’écologique, respectueux aussi bien de la bio-diversité que du substrat culturel. Le transport touristique doit être par conséquent écoresponsable, durable, en harmonie avec l’environnement. On peut penser à l’usage de calèches comme cela se faisait auparavant. De même, on peut consacrer la randonnée pédestre pour ceux qui le souhaitent – et ils seront nombreux. Faisons donc des chemins et des sentiers en conséquence, balisons-les et ponctuons-les de haltes préalablement réfléchies, étudiées, didactiques.
Qui dit circuit touristique dit forcément une articulation en thèmes qui, s’agissant de l’écosystème oasis, doivent mêler subtilement nature et culture. En tête de ceux que nous tenons pour essentiels, il y a d’abord le thème de l’eau, ce liquide précieux sans lequel il ne saurait y avoir de verdure. Comment ne pas traiter de cet élément dont les Gabésiens, habitants de l’antique Tacapes, avaient une gestion qui émerveillait les anciens? Ne peut-on en hommage à ces maîtres de l’eau d’hier et d’aujourd’hui doter la ville d’un musée dédié à leur savoir –faire en matière d’irrigation ? Ne faut-il pas en conséquence réhabiliter l’oued, curer les séguias et entretenir les drains ainsi que les berges?
Célébrer l’oasis en la mettant en tourisme, c’est aussi rendre hommage au végétal, un monde qui en soi constitue un thème original qui associe à la botanique et au paysage les pratiques culturales oasiennes fort anciennes. Nous avions en avril 2021 valorisé le grenadier de l’oasis de Gabès en lui octroyant l’appelation origine contrôlée (AOC), nous pouvons désormais nous tourner vers d’autres produits du terroir, tel que le henné, le fénugrec, le gombo et, pourquoi pas le palmier qui, ces derniers temps a malheureusement enregistré une perte en cultivars.
Autre thème parmi tant d’autres est celui de l’artisanat et des savoir-faire liés au mode de vie oasien ainsi qu’aux industries de transformation de certains matériaux et produits issus des végétaux caractéristiques du paysage oasien.
Il va de soi que cet échantillonnage de thèmes est simplement indicatif et que les porteurs de ce projet de circuit touristique trouveront bien d’autres pistes de valorisation de ce joyau de rang universel.
Abdellatif Mrabet
Professeur émérite, Université de Sousse
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