Pourquoi Macron délocalise son dernier sommet Afrique-France à NairobiPourquoi Macron délocalise son dernier sommet Afrique-France à Nairobi

Fragilisée sur le continent africain, notamment dans son ancien pré-carré francophone où son influence s’est considérablement érodée ces dernières années, la France tentera de jouer la carte de la discrétion à Nairobi, les 11 et 12 mai. Pour la première fois depuis la création des sommets Afrique-France en 1973, sous l’impulsion de Georges Pompidou et de Léopold Sédar Senghor, cette grand-messe diplomatique se tiendra dans un pays anglophone, le Kenya.

C’est un sommet qui ressemble autant à une tentative de relance diplomatique qu’à une opération de repositionnement stratégique. Les 11 et 12 mai à Nairobi, au Kenya, la France organise, avec les autorités kényanes, le sommet « Africa Forwards : partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance ». Derrière les discours sur la jeunesse, l’innovation, le financement du développement ou les diasporas, ce rendez-vous marque surtout un tournant politique : pour la première fois depuis la création des sommets Afrique-France en 1973 sous l’impulsion de Georges Pompidou et Léopold Sédar Senghor, la France délocalise ce grand rendez-vous diplomatique dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est.

Le symbole est fort. Pendant des décennies, la relation franco-africaine s’est construite autour du pré carré francophone, entre réseaux politiques, coopération militaire, influence culturelle et intérêts économiques. Aujourd’hui, ce socle s’effrite à grande vitesse. Le Sahel s’est refermé sur Paris. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont tourné la page française. D’autres capitales africaines, plus discrètement, cherchent elles aussi à diversifier leurs alliances stratégiques. Dans ce contexte, Nairobi apparaît comme une tentative d’ouverture vers une autre Afrique : celle des économies anglophones, des hubs technologiques, des marchés financiers émergents et des nouvelles classes entrepreneuriales.

Pour Emmanuel Macron, ce sommet possède également une dimension personnelle et politique. Dix ans après son arrivée à l’Élysée, il s’agit de son dernier sommet Afrique-France. Un cycle se referme. Depuis son discours de Ouagadougou en 2017, où il promettait de bâtir une relation « décomplexée » avec le continent, le président français n’a cessé d’affirmer vouloir rompre avec les pratiques héritées de la Françafrique. Pourtant, malgré les déclarations, les perceptions africaines ont rarement été aussi critiques vis-à-vis de Paris. Entre accusations d’ingérence, rejet militaire, perte d’influence économique et concurrence agressive de nouvelles puissances comme la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis ou la Russie, la France donne aujourd’hui l’image d’un acteur en recul sur un continent qu’elle considérait longtemps comme son espace d’influence privilégié.

Lire aussi I En France, les étudiants étrangers inquiets face à la hausse des frais universitaires

Le choix du Kenya n’est d’ailleurs pas anodin. Nairobi est devenue, ces dernières années, l’une des capitales diplomatiques et économiques majeures du continent. Centre financier régional, hub technologique, siège de nombreuses agences internationales, la ville attire désormais les grandes puissances qui cherchent à redéfinir leur présence africaine. En choisissant cette scène, Paris tente d’envoyer un message : la France veut encore compter dans la nouvelle géographie économique et politique de l’Afrique. « Le choix de Nairobi pour accueillir le dernier sommet Afrique–France de la présidence Macron traduit une inflexion stratégique : fragilisé dans une partie de son ancien pré carré francophone, le chef de l’Etat cherche à repositionner la France dans l’aire anglophone en misant sur un pays dynamique et influent comme le Kenya. Cette décision illustre une volonté de diversification, mais aussi une reconnaissance implicite de l’érosion de son influence traditionnelle », nous confirme l’expert en gouvernance publique Michel Vialatte.

Point d’ancrage du Reset Afrique France »

Officiellement, « Africa Forwards » doit illustrer une nouvelle dynamique entre la France et le continent africain. L’Élysée parle d’un partenariat fondé sur l’investissement, l’innovation, la jeunesse et la croissance inclusive. La journée du 11 mai, baptisée « Inspire and Connect », doit accueillir près de 1 500 opérateurs économiques lors d’un grand forum d’affaires. Les discussions doivent ensuite se poursuivre autour de l’emploi des jeunes, du sport, des diasporas africaines ou encore des nouvelles formes de financement du développement. Le lendemain, les chefs d’État et les institutions internationales aborderont les grands enjeux économiques mondiaux, avec en ligne de mire la préparation du prochain sommet du G7 qu’accueillera la France à Évian en juin.

Une vingtaine de dirigeants africains sont attendus à Nairobi. Parmi eux figurent notamment Alassane Ouattara, Bassirou Diomaye Faye, Bola Tinubu, John Dramani Mahama, Faure Gnassingbé, Ismaïl Omar Guelleh, Mahamat Idriss Déby ou encore Paul Kagame. Le nouveau président béninois Romuald Wadagni devrait également effectuer l’une de ses premières grandes sorties diplomatiques après son élection récente.

Mais derrière cette vitrine diplomatique, les fragilités françaises apparaissent clairement. Car si Paris tente d’afficher un partenariat renouvelé avec l’Afrique, la réalité géopolitique raconte une autre histoire. Jamais depuis plusieurs décennies la présence française n’a été aussi contestée sur le continent.

Lire aussi | Comprendre l’arrivée d’un diplomate à la tête de l’AFD…

Le recul militaire constitue probablement le symbole le plus visible de cette perte d’influence. Chassée du Mali, poussée vers la sortie au Burkina Faso puis au Niger, la France a vu son dispositif sécuritaire sahélien s’effondrer en quelques années. Même dans des pays historiquement proches de Paris, le climat a changé. Le Sénégal, la Côte d’Ivoire ou encore le Tchad ont engagé des discussions autour de la réduction, de la réorganisation ou de la rétrocession des bases françaises. Le partenariat militaire français, longtemps présenté comme le pilier de la stabilité régionale, est désormais perçu par une partie des opinions publiques africaines comme l’incarnation d’une relation déséquilibrée héritée du passé colonial.

Cette contestation dépasse largement le seul terrain sécuritaire. Dans de nombreuses capitales africaines, la France souffre aujourd’hui d’un déficit d’image profond. Les réseaux sociaux, les médias alternatifs et les mouvements panafricanistes ont progressivement imposé un récit beaucoup plus critique de la présence française. Les accusations de néocolonialisme, autrefois marginales, occupent désormais le cœur du débat public africain. À Nairobi, plusieurs organisations et mouvements politiques ont prévu des manifestations ainsi qu’un contre-sommet pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une opération de recyclage de l’influence française sous une nouvelle appellation.

La difficulté française est aussi économique. Pendant longtemps, Paris pouvait encore s’appuyer sur ses grandes entreprises, ses banques et ses groupes industriels pour maintenir son influence. Ce levier s’affaiblit lui aussi. Les échanges commerciaux entre la France et l’Afrique subsaharienne reculent continuellement depuis une quinzaine d’années. Aujourd’hui, l’ensemble des 48 pays d’Afrique subsaharienne ne représente plus qu’une part marginale du commerce extérieur français.

Plus inquiétant encore pour Paris : les grandes banques françaises quittent progressivement le continent. BNP Paribas, Crédit Agricole ou Société Générale ont engagé depuis plusieurs années des opérations de retrait ou de cession. La vente en cours de la filiale camerounaise de la Société Générale illustre cette tendance. Or, sans banques, les groupes français perdent un outil essentiel de financement et d’accompagnement de leurs investissements africains. Pendant ce temps, d’autres acteurs avancent rapidement : banques marocaines, groupes émiratis, fonds chinois ou investisseurs turcs prennent position sur des marchés autrefois dominés par les intérêts français.

Lire aussi | Christophe Lecourtier aux commandes de l’Agence française de développement

Le cas kényan illustre parfaitement cette recomposition des rapports de force. Selon plusieurs sources spécialisées, le groupe français Vinci, soutenu par le fonds Meridiam, aurait perdu un gigantesque projet autoroutier de 1,5 milliard de dollars reliant Nairobi à la vallée du Rift. Initialement attribué au consortium français en 2019, le contrat a finalement été réorienté vers la Chine. Pékin aurait conditionné le prolongement du chemin de fer Nairobi-Mombasa à cette réattribution stratégique. Cette séquence résume à elle seule le nouveau rapport de force africain : désormais, la compétition se joue à l’échelle mondiale et la France n’est plus en position dominante.

Face à cette réalité, Paris tente donc de reconstruire une nouvelle narration africaine. Le sommet de Nairobi doit permettre à Emmanuel Macron de montrer que la France demeure un partenaire crédible sur les questions climatiques, technologiques, entrepreneuriales et financières. La présence des organisations de la société civile, notamment celle du Conseil International de Dialogue et de Partenariat (CIDP), participe aussi à cette stratégie. Paris cherche à contourner les critiques traditionnelles adressées à la diplomatie d’État en misant davantage sur les entrepreneurs, les jeunes leaders, les diasporas et les réseaux associatifs.

Mais cette stratégie suffira-t-elle ? Beaucoup en doutent. Car le problème français en Afrique dépasse désormais la simple communication politique. Il touche à la nature même de la relation entre Paris et le continent. L’Afrique d’aujourd’hui n’est plus celle des années 1990 ou 2000. Elle négocie davantage, diversifie ses alliances et refuse de dépendre d’un seul partenaire. Les anciennes puissances occidentales doivent désormais composer avec une Afrique plus souveraine, plus connectée et beaucoup plus exigeante.

À Nairobi, Emmanuel Macron tentera donc probablement moins de reconquérir l’Afrique que de sauver ce qu’il reste encore de l’influence française dans un continent devenu l’un des principaux terrains de compétition géopolitique mondiale. Derrière les discours sur l’innovation et la croissance, c’est bien cette bataille d’influence qui se jouera durant ces deux journées kényanes. « En s’ouvrant à l’Afrique anglophone, Paris tente de rééquilibrer ses partenariats, en sachant que le Royaume-Uni, fort de son réseau du Commonwealth, n’hésite pas à prospecter en zone francophone – comme en témoignent les cas du Togo et du Gabon, membres à la fois de l’OIF (dont l’actuelle directrice générale est d’ailleurs issue d’un pays anglophone, le Rwanda !) et du Commonwealth. Ce pari comporte néanmoins un risque : celui d’inciter Londres, alliée historique de Washington, à intensifier son implantation dans l’espace francophone au détriment des intérêts français. », alterte Vialatte,

CMA CGM : le bras logistique du retour économique français en Afrique

Longtemps associée à sa présence militaire et diplomatique, la France tente désormais de reconstruire son influence africaine autour de ses grands groupes privés. Dans cette stratégie de redéploiement économique portée par Emmanuel Macron, CMA CGM occupe une place centrale.

Lire aussi I Mission française: périscope d’une tragédie financière

Le géant français du transport maritime, dirigé par Rodolphe Saadé, accélère son implantation sur le continent à un moment où Paris cherche à préserver ses positions économiques face à la montée en puissance de la Chine, de la Turquie, des Émirats arabes unis ou encore des groupes marocains. Présent en Afrique depuis plus de cinquante ans, CMA CGM ne se contente plus du transport maritime : le groupe investit désormais dans les terminaux portuaires, les infrastructures logistiques, les hubs régionaux, l’innovation et même les médias.

L’inauguration récente du bureau régional Afrique à Abidjan marque une étape stratégique majeure. En transférant depuis Marseille le pilotage de ses opérations subsahariennes, le groupe envoie un signal clair : l’Afrique n’est plus un simple marché périphérique mais un centre névralgique de sa croissance future. Ce repositionnement intervient alors que les chaînes logistiques mondiales se redessinent et que les ports africains deviennent des points d’entrée stratégiques pour le commerce international.

À Nairobi, en marge du sommet Africa Forward, la signature d’un partenariat entre CMA CGM et le Kenya pour accompagner l’expansion du port de Mombasa illustre cette nouvelle offensive française. Derrière cet accord se joue une bataille d’influence économique beaucoup plus large. Le contrôle des corridors logistiques, des ports et des infrastructures de transport est devenu l’un des principaux leviers de puissance en Afrique. Dans cette compétition, Paris cherche désormais à avancer via ses champions privés plutôt qu’à travers les instruments classiques de la Françafrique.

CMA CGM mise sur le commerce, la logistique, les infrastructures et l’écosystème entrepreneurial. À travers ZEBOX Africa & Middle East, le groupe investit également dans les startups et l’innovation logistique, tandis que ses investissements dans Brut Afrique et La Tribune Afrique traduisent une volonté d’influence plus large, mêlant économie, information et image.

Cette stratégie répond à une réalité simple : la France a perdu une partie de son pouvoir politique sur le continent, mais elle tente encore de conserver un poids économique dans des secteurs jugés stratégiques. Les infrastructures portuaires, le transport maritime et les chaînes d’approvisionnement sont aujourd’hui au cœur de cette reconquête silencieuse.

Auteur: Ismail Saraoui
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.