Comment le Maroc a construit la première industrie du continentComment le Maroc a construit la première industrie du continent

L’Afrique du Sud détrônée, l’Égypte distancée : pour la première fois en quinze ans, le Maroc s’impose en tête du classement continental de l’industrialisation. Derrière ce titre de première industrie, une aventure humaine et stratégique de vingt ans, portée par des usines qui tournent à plein régime, des ports qui ne dorment jamais et une vision qui ne cède rien au hasard.

C’est un séisme silencieux, mais dont les ondes de choc se lisent dans les tableaux de bord des ministères, dans les flux de conteneurs de Tanger Med, et sur les lignes d’assemblage où l’on produit désormais plus de voitures que chez l’historique leader sud-africain. Le 1er juin 2026, la Banque africaine de développement a livré son verdict : le Maroc est devenu la première puissance industrielle d’Afrique. Non pas une promesse, mais les faits. D’après le rapport de l’institution financière, le Maroc devance désormais l’Afrique du Sud au sein d’un top 10 complété par l’Égypte, la Tunisie, Maurice, l’Algérie, l’Eswatini, le Sénégal, la Namibie et la Côte d’Ivoire. À l’échelle globale, la BAD note des progrès mesurables mais géographiquement inégaux sur le continent, même si 41 des 54 pays africains ont réussi à améliorer leurs scores de performance.

Un classement qui récompense une trajectoire, pas un coup de chance

L’Indice africain d’industrialisation (AII) 2025, publié par la BAD, ne distribue pas des prix de consolation. Il évalue la performance manufacturière, la diversification, la sophistication technologique, l’environnement des affaires, les infrastructures et la gouvernance. Autant de filtres exigeants. Et pourtant, le Maroc y décroche un score de 0,8415, devançant l’Afrique du Sud (0,8396) et l’Égypte (0,7827). La Tunisie complète un top 4 méditerranéen qui redessine la carte industrielle du continent.« Ce basculement majeur s’explique par la modernisation continue de l’appareil productif marocain, portée par deux décennies de politiques publiques volontaristes », souligne Jeune Afrique.

Lire aussi | Le Maroc s’impose comme la première force industrielle en Afrique

Autrement dit, rien d’un feu de paille. C’est le fruit de plans sectoriels successifs – du Pacte émergence au Plan d’accélération industrielle – qui ont transformé le pays en aimant à investissements. En effet le positionnement du Maroc est le fruit de stratégies sectorielles initiées dès 2005, axées sur la diversification des exportations et l’intégration dans les chaînes de valeur mondiales. «Dans l’aéronautique, le Royaume est devenu la première destination de sous-traitance du continent, accueillant plus de 150 entreprises mondiales, dont les constructeurs et équipementiers Boeing, Airbus, Safran et Thales», souligne Jeune Afrique. Les exportations de cette filière ont atteint 26,4 milliards de dirhams en 2024, contre 7,7 milliards dix ans plus tôt.

Les atouts du Maroc…

Si un seul secteur résume cette réussite, c’est bien l’automobile. Les chiffres donnent le tournis. En 2024, les exportations automobiles ont atteint 157 milliards de dirhams, en hausse de 148 % en moins de dix ans. Le Royaume produit aujourd’hui près d’un million de véhicules par an, grâce à un écosystème de plus de 260 équipementiers. Renault à Tanger, Stellantis à Kénitra – ces usines ne sont pas des îles. Elles sont le cœur d’un réseau dense de câblage, de sièges, de composants électroniques et de motorisation. Et la comparaison avec l’Afrique du Sud est édifiante. En 2025, le Maroc a assemblé 493 004 véhicules particuliers, contre seulement 329 600 pour son rival historique. L’usine de moteurs de Tanger, par exemple, ne se contente pas d’importer des blocs : elle conçoit et produit des motorisations complètes, signe d’une montée en gamme irréversible.

Par ailleurs, l’automobile n’est pas seule à briller. La filière aéronautique, plus discrète mais tout aussi stratégique, a vu ses exportations bondir de 7,7 milliards de dirhams à 26,4 milliards entre 2014 et 2024. Le Maroc est devenu la première destination de sous-traitance aéronautique en Afrique, accueillant Boeing, Airbus, Safran et Thales. Plus de 150 entreprises mondiales y ont installé des lignes de production de pièces de plus en plus complexes. Des câblages aux trains d’atterrissage, en passant par les composites légers, le savoir-faire marocain s’exporte désormais à bord des longs-courriers.

Lire aussi | Maroc: l’automobile et l’aéronautique tirent les exportations

Mais une telle industrie ne tient que par une logistique à la hauteur. Là encore, le Maroc a frappé fort. « *Si l’industrie est un moteur, la logistique en est le carburant* », nous confirme l’économiste Driss Aissaoui. «Le port de Tanger Med permet au Maroc d’expédier rapidement ses produits vers l’Europe, l’Afrique ou l’Amérique du Nord, renforçant sa compétitivité. » Ce port, classé parmi les premiers de Méditerranée, est le poumon qui oxygène les usines. Un conteneur chargé de pièces automobiles quitte Tanger pour rejoindre un assembleur espagnol ou français en moins de 48 heures. Cette fiabilité est une arme de guerre commerciale.  « Le Maroc se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son développement. Les grands projets d’infrastructures, la transition énergétique et la préparation du Mondial 2030 constituent des opportunités historiques pour accélérer la croissance. », prévient l’économiste. 

Pourquoi l’Afrique du Sud a cédé sa place

On ne peut parler de ce sacre sans regarder dans le rétroviseur. L’Afrique du Sud a longtemps dominé le continent, portée par son industrie lourde et son histoire minière. Mais ses infrastructures se sont délitées. Eskom, le géant électrique, impose des délestages chroniques. Transnet, le logisticien public, voit ses voies ferrées s’enfoncer dans le retard. Résultat : les industriels sud-africains subissent des coûts de production erratiques et des goulots d’étranglement dans les ports de Durban et du Cap. Le Maroc, lui, a fait le choix inverse : investir massivement dans les routes, les autoroutes, les ports, les zones industrielles et la formation professionnelle. C’est une page qui se tourne. Et l’écart, bien que mince (0,8415 contre 0,8396), symbolise un changement de paradigme : l’Afrique du Nord reprend la main sur l’industrie africaine.

Lire aussi | Aéronautique: de la consolidation à la montée en gamme

Pour rappel, le rapport de la BAD rappelle toutefois que le leadership marocain intervient dans un continent où l’industrialisation reste très concentrée. L’Afrique du Nord demeure la sous-région la plus avancée, avec un score de 0,6891 en 2024, devant l’Afrique australe, l’Afrique centrale, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique de l’Est. Le Maroc bénéficie donc d’un environnement régional déjà relativement industrialisé, aux côtés de l’Égypte, de la Tunisie et de l’Algérie. Mais cette avance souligne aussi la fracture productive du continent, où plusieurs économies restent encore éloignées d’une base manufacturière structurée. Pour la BAD, la prochaine étape ne peut pas être seulement nationale. L’Afrique doit passer d’une logique de stratégies industrielles isolées à des écosystèmes régionaux capables de bâtir des chaînes de valeur transfrontalières.

Auteur: Ismail Saraoui
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.