Attendu depuis plus d’une décennie, la réforme du secteur des médicaments est tombée. Elle promet d’alléger la facture des patients et de réduire la pression sur l’assurance maladie. Mais la réforme doit résoudre une équation délicate : faire baisser les prix sans fragiliser les pharmacies. On vous explique…
Le ministre de la Santé, Amine Tehraoui, a présenté les grandes lignes d’un texte qui se veut à la fois protecteur et libérateur. L’ambition affichée est de redonner du pouvoir d’achat aux Marocains face à une inflation galopante, tout en sécurisant un marché pharmaceutique national souvent fragilisé par les contrefaçons et les circuits parallèles. Mais derrière les annonces rassurantes, les acteurs de la chaîne – des grossistes aux pharmaciens d’officine – retiennent leur souffle.
Dans un contexte économique marqué par une tension sur les coûts et une exigence accrue de transparence, la réforme devra résoudre ce que l’on pourrait qualifier de véritable quadrature du cercle : faire baisser les prix sans casser le thermomètre de la santé économique du pays. Il faut d’ailleurs rappeler que depuis le secteur fait face à une déserte de certains médicaments. En 2025 quelque 1 200 médicaments, soit 19,3 % des 6 211 références disponibles, ont manqué sur les étagères des pharmacies, selon la presse marocaine, alors qu’en 2019, le ministère de la Santé situait le pourcentage de médicaments touchés par une pénurie entre 1 et 2 % dans le pays.
Un mal endémique : le coût de la pilule
Le constat, partagé par tous les observateurs, est sans appel. Le Maroc souffre d’une facture médicamenteuse trop lourde pour les ménages. L’assurance maladie obligatoire (AMO), censée être le rempart contre la précarité sanitaire, voit ses réserves grignotées par des prix de vente qui stagnent à des niveaux jugés excessifs au regard du pouvoir d’achat local. L’une des pierres angulaires de la réforme présentée par Tehraoui consiste donc à revoir les marges bénéficiaires sur toute la chaîne de distribution.
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Dans son intervention, le ministre n’a pas éludé la difficulté : « Il s’agit de protéger le patient sans pour autant asphyxier le réseau de distribution. » Cette phrase, prononcée lors de la présentation du projet, résume à elle seule le dilemme. Comment, en effet, imposer une baisse drastique des prix sans voir les pharmacies de proximité, véritables mailles du filet sanitaire national, mettre la clé sous la porte ? La réponse du gouvernement repose sur un mécanisme de péréquation et de contrôle des volumes, qui vise à compenser la perte de marge unitaire par une hausse des flux. Une hypothèse qui, sur le papier, tient la route, mais qui se heurte à la réalité terrain des officines rurales et des quartiers populaires, où les volumes ne suivent pas toujours les courbes de la demande urbaine.
Les détails techniques du dispositif suggèrent une redéfinition des barèmes de remboursement. Le texte prévoit un rééchelonnement des taux de prise en charge, couplé à une négociation annuelle des prix plafonds avec les laboratoires. L’idée est d’ancrer la transparence dans le marbre, mais aussi de responsabiliser les prescripteurs afin d’éviter le gaspillage. Pourtant, alors que le Maroc s’engage dans ce virage, les syndicats de pharmaciens montent au créneau. Ils dénoncent un risque de « désertification médicale » dans certaines régions, où l’activité des officines est déjà fragile.
L’enjeu de la sécurité sanitaire: un préalable indispensable
La réforme ne se limite pas à la seule variable financière. Elle est indissociable d’un volet réglementaire tout aussi crucial : le durcissement du contrôle du marché. L’actualité récente a rappelé, si besoin était, les dangers d’une circulation non régulée de produits falsifiés. Le Maroc, en tant que plaque tournante régionale, est exposé à des flux de médicaments dont la provenance échappe souvent aux radars des autorités. C’est dans ce contexte que Tehraoui a annoncé un renforcement draconien des inspections et des sanctions pénales pour les contrevenants. Cette double approche – baisse des prix et renforcement des contrôles – dessine les contours d’un État stratège.
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D’un côté, il intervient sur le levier économique pour soulager le consommateur ; de l’autre, il sécurise le produit pour garantir l’efficacité du traitement. Les laboratoires, qu’ils soient locaux ou internationaux, sont désormais appelés à une transparence totale sur leurs coûts de production et de logistique. L’idée sous-jacente est de dégonfler la bulle spéculative qui a pu exister sur certaines molécules, en mettant fin aux pratiques d’achat opaque.
Contacté par Challenge pour comprendre les causes de cette problématique, Al Mountacer Charif Chefchaouni, gestionnaire hospitalier et expert international de la santé, nous explique que cette situation tire sa substance d’une double causalité. «Il y a deux causes: le premier est celui de la suppression de la TVA qui a entraîné des perturbations dans la chaîne d’approvisionnement depuis les laboratoires et avec ces répercussions chez les grossistes et les pharmaciens d’officine (changement de packaging, adaptation des nouveaux prix)…donc tout cela a entraîné des ruptures de certains médicament dans un marché international qui est lui-même marqué par de grosse rupture. L’autre cause, c’est le mode de gestion des officines qui limite de plus en plus leur stock. Parce que c’est de la trésorerie qui est bloquée. Alors le pharmacien est contraint de garder une unité de chaque produit coûteux pour éviter par exemple de les perdre pour cause de péremption. Aujourd’hui on est dans un changement de consommation. Les patients prennent les médicaments qui sont disponibles et récupèrent les autres sur le long terme.»
Cependant, en plongeant dans les arcanes du projet, on perçoit une ambition plus large. Il ne s’agit pas simplement de réformer un secteur, mais de transformer le médicament en bien-commun, débarrassé des pesanteurs du mercantilisme excessif. Les marges des intermédiaires, souvent pointées du doigt par les associations de consommateurs, sont désormais sur la sellette. L’exécutif espère, par cette démonstration de force, restaurer la confiance dans un système de santé public souvent critiqué pour ses lenteurs et ses disparités territoriales.
Les réactions dans l’arène économique
Bien que le texte soit encore en phase de consultation, les échos du monde des affaires sont mitigés. Les investisseurs du secteur pharmaceutique, habitués à un cadre juridique stable, scrutent avec attention les nouvelles clauses relatives à la propriété intellectuelle et aux génériques. Le gouvernement, sous l’impulsion de Tehraoui, semble vouloir accélérer l’accès aux médicaments génériques comme levier principal de la baisse des prix. Une stratégie qui, si elle est menée à son terme, pourrait redessiner les parts de marché au bénéfice des industriels locaux, souvent moins chers que leurs concurrents étrangers. Mais la prudence est de mise. Dans un secteur où les délais de mise sur le marché sont longs et les investissements en R&D colossaux, toute perturbation des marges peut avoir des conséquences imprévues sur l’innovation.
Par ailleurs, une question fondamentale demeure: cette réforme peut-elle véritablement soulager le citoyen sans provoquer une hémorragie dans le tissu des petites officines ? La réponse dépendra en grande partie de l’accompagnement social prévu par le gouvernement. Les discussions en cours au Parlement évoquent des aides compensatoires pour les pharmacies les plus exposées, mais le flou persiste quant aux critères d’éligibilité. Un pharmacien de Casablanca, interrogé sur le sujet, confiait récemment sa crainte de voir la profession se vider de sa substance. En définitive, la réforme du médicament incarnée par Amine Tehraoui est un test grandeur nature pour la nouvelle politique sociale du Maroc. Elle tente de concilier des impératifs apparemment contradictoires : la maîtrise des dépenses publiques et la préservation de la santé des citoyens. Mais au-delà des chiffres et des grilles tarifaires, c’est bien la confiance du patient qui est en jeu. Un médicament moins cher n’a de sens que s’il est disponible et authentique.
La sécurité sanitaire, renforcée par les nouvelles mesures de contrôle, est le garant de cette confiance. Le Maroc ne peut se permettre de relâcher sa vigilance alors que les enjeux de santé publique se mondialisent. Les récentes crises ont montré la fragilité des systèmes de santé, et il serait paradoxal que la réforme, en cherchant à réduire les coûts, crée des brèches dans la qualité. Les prochains mois seront décisifs. Les annonces de Tehraoui, si elles sont suivies d’effets concrets, pourraient marquer un tournant dans l’histoire sanitaire du pays. Mais le chemin est semé d’embûches entre les intérêts des laboratoires, la résistance des syndicats de pharmaciens et l’urgence des patients. Le ministre semble conscient de la difficulté lorsqu’il affirme que « la meilleure des réformes est celle qui se fait avec les acteurs de terrain et non contre eux ». Une invitation au dialogue qui, espérons-le, ne restera pas lettre morte.
Auteur: Ismail Saraoui
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