Par Pr Rachida Bouhlila – Si Mustapha s’en est allé! Très dur à admettre… Je croyais que le roc qu’il était et sur lequel je m’appuyais jusqu’à quelques jours avant son départ, était inébranlable ! Nous lui devons beaucoup!
Il a été d’abord la vraie chance de l’ENIT dès son arrivée en 1980. Sous son impulsion tout aussi insistante qu’exigeante et bienveillante, la première jeune génération d’enseignants chercheurs tunisiens de l’ENIT, dont j’étais la toute première, a eu la chance de s’épanouir dans un environnement de travail exigeant, d’activités culturelles intenses et variées, et d’ouverture internationale grâce, justement, à son immense réseau international. Ses œuvres et actions scientifiques, technologiques et culturelles, menées dans un désintéressement personnel total, font encore notre fierté et une grande partie de l’inertie qui arrive encore et malgré tout, à maintenir à flot une certaine dynamique de l’excellence de l’ENIT. Il était certes très exigeant et un brin impatient avec nous tous dans le jeune laboratoire, mais ce sont ces tâches et ces travaux qu’il nous demandait pour des délais record qui nous ont appris à ne rechigner devant aucune tâche et à aspirer toujours au haut niveau international!
Notre première rencontre remonte à Mai 1978. J’étais en 2ème année de l’école d’application et je faisais donc partie de la deuxième promotion d’ingénieurs en Génie Hydraulique de l’ENIT, formation qui a été mise en place en 1977 par les professeurs Ahmed Marrakchi et Claude Thirriot de l’ENSEEIHT de Toulouse. Ces deux professeurs et ingénieurs avaient organisé alors un séminaire sur l’hydraulique dans l’objectif de lancer officiellement et de soutenir, par les compétences tunisiennes à l’étranger, la formation de Génie Hydraulique à l’ENIT. Si Besbes venait de soutenir sa thèse d’état sur la nappe de Kairouan à l’Ecole des Mines et a été invité à ce séminaire pour introduire aux futurs hydrauliciens que nous étions, l’hydrogéologie et les eaux souterraines. J’ai été associée, tout comme mes camarades de promotion, à l’organisation de cet évènement de grande ampleur auquel furent conviés tous les hydrauliciens, hydrologues et hydrogéologues du pays, y compris les grands décideurs du secteur de l’eau.
Dans sa conférence, Si Besbes nous avait exposé une partie de sa thèse d’état qu’il venait de soutenir à l’Ecole des Mines de Paris, le même jour que son ami et camarade de toujours, Pr. Ghislain de Marsily de l’Académie des Sciences de Paris. Nous fûmes tous impressionnés aussi bien par la thématique que par la méthodologie qui alliait mesures de terrain et modélisation, un mot relativement nouveau pour nous à l’époque et qui revenait avec insistance dans pratiquement toutes les interventions du séminaire. Il a fait notre vie depuis au Laboratoire de Modélisation en Hydraulique et Environnement de l’ENIT. Les mesures de terrain portaient sur la quantification de la recharge de la nappe de Kairouan par les crues dans les oueds. Elles ont été effectuées lors de la crue spectaculaire de 1969 durant laquelle le jeune doctorant Mustapha Besbes était hélitreuillé par les hélicoptères de l’armée nationale qui procédaient aux observations et aux opérations de secours des habitants. On le faisait descendre aux droits des piézomètres qu’il avait lui-même installés dans les oueds et il effectuait rapidement la lecture des niveaux d’eau. Ces mesures de remontées d’eau dans la nappe de Kairouan lors de la crue exceptionnelle de 1969 constituent jusqu’à aujourd’hui une référence mondiale de la quantification de la recharge des nappes en zone semi-aride.
Ma collègue et amie de toujours, Zoubeida et moi-même faisions partie de cette équipe d’organisation et avions été sélectionnées par Ahmed Marrakchi, Claude Thirriot et Mustapha Besbes en personne, pour constituer dès Septembre 1980 le premier noyau du Laboratoire d’Hydraulique et Environnement de l’ENIT, Zoubeida en Hydrologie-Eau de surface et moi-même en Milieux Poreux et Hydrogéologie-Eaux souterraines. Nous venons de prendre toutes les deux notre retraite de professeures de ce laboratoire en ce début d’année universitaire.
Si Besbes a personnellement défini et suivi mes travaux depuis mon PFE jusqu’à ma thèse d’état sans me diriger officiellement. Il m’a confiée d’abord au professeur Claude Thirriot pour le DEA et la thèse de docteur ingénieur, tous les deux réalisés à l’Institut National Polytechnique de Toulouse, le DEA sur la simulation du gisement de pétrole d’El Borma et la thèse sur l’effet de l’air sur l’infiltration et la recharge des nappes par la pluie. A chacune de ces deux étapes, il se tenait au fait de chaque phase du travail qu’il orientait discrètement au cours de discussions rapides dans les couloirs de l’ENIT. Il lui était même arrivé de calmer ma panique en triant et relisant avec moi chacune de mes cartes perforées des codes que je développais sur le vieux Vax de l’ENIT. Il avait aussi pris le temps de relire mot à mot mes différents mémoires et d’y apporter sa touche magistrale en langue française scientifique. C’est avec lui que j’ai appris à coder les équations aux dérivées partielles des écoulements et des transferts souterrains, à planifier les simulations des processus dans le sol et le sous-sol, et surtout à rédiger les résultats et les synthèses!
Plus tard, nous nous étions ensemble et naturellement mis à travailler sur la grande problématique majeure de la Tunisie qu’est la salinisation des eaux et des sols; d’abord dans des encadrements et des expertises, puis, quand m’était venu le temps de me mettre à une thèse d’état en 1989, une discussion de pas plus d’une demi-heure au pas de la porte de son bureau, nous avait permis de monter tout le sujet que j’avais mis dix ans à boucler : de la thermodynamique des sels et des saumures, à l’évaporation et la précipitation des différents sels, du remplissage par précipitation des sels, de la convection densitaire…
Sa question fondatrice était en ces termes: «et si tu remontais le temps géologique et que tu modélises la genèse des Sebkha et des Chotts dans les paysages arides, et leur remplissage sédimentaire par les différents sels jusqu’à leur configuration actuelle?». Pour cette entreprise colossale qui m’avait occupée pendant 10 ans, il m’avait mis sous la direction de l’éminent Ghislain de Marsily, de l’Académie des Sciences de Paris. Le code GEODENS que nous avions développé pour simuler ces processus complexes et interdépendants a constitué pour Si Besbes une grande source de fierté, mais qui malheureusement, du fait de l’adversité, ne survivra probablement ni à lui ni moi.
Sa dernière conférence ici même à Beit El Hikma a porté sur le Système Aquifère du Sahara Septentrional, le SASS. Il y avait convié avec beaucoup d’insistance, au moins en ce qui me concerne, toute la communauté des hydrogéologues du pays. Il avait parlé magistralement pendant 2 heures d’affilée de l’état des connaissances du système et surtout des risques de surexploitation, de conflits intérieurs et extérieurs, de quotas et aussi de contamination, auxquels il est soumis. Son message résonne aujourd’hui ici comme un testament!
Maintenant, l’équipe d’hydrogéologie et de transferts en milieux poreux de l’ENIT est orpheline de son père fondateur, mais aussi solide, rayonnante que diversifiée, telle qu’il l’a voulue et dessinée. Nous lui devons tout.
En ces quelques derniers mois, j’aurais perdu successivement, mes trois maîtres. D’abord Claude Thirriot, ensuite Ghislain de Marsily et aujourd’hui Mustapha Besbes.
Qu’ils reposent en paix.
Rachida Bouhlila, Professeure
Laboratoire de Modélisation en Hydraulique et Environnement, LMHE
Département de Génie Civil, GC
Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis, ENIT
Université Tunis el Manar, UTM
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