Vulnérabilités alimentaires et impératif d’une gouvernance intégrée en TunisieVulnérabilités alimentaires et impératif d’une gouvernance intégrée en Tunisie

Par Dhia Bouktila. Professeur de génétique à l’Université de Monastir – À l’occasion de la Journée mondiale de l’alimentation, célébrée le 16 octobre, la question alimentaire invite la Tunisie à interroger sa capacité à mobiliser ses ressources, à valoriser ses savoirs et à stimuler l’innovation au service d’une alimentation durable. Dans un contexte de stress hydrique et de dépendances alimentaires persistantes, l’avenir se joue aussi dans la capacité du pays à faire de la connaissance un moteur de transformation et de résilience.

Une journée pour rappeler que la sécurité alimentaire mondiale reste un défi

Chaque année, le 16 octobre, la Journée mondiale de l’alimentation rappelle que nourrir les populations constitue bien davantage qu’un impératif agricole ou économique. C’est une question de santé publique, de stabilité sociale et de développement humain.

Célébrée chaque année à la date anniversaire de la création de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le 16 octobre 1945[1], cette journée mobilise les États, les chercheurs, les producteurs, les organisations internationales et la société civile autour d’un défi fondamental: garantir à chacun un accès durable à une alimentation suffisante, saine et nutritive.

Cette ambition demeure pourtant loin d’être acquise. Dans un monde capable de produire des quantités considérables de denrées alimentaires, la faim, la malnutrition et les inégalités d’accès à l’alimentation persistent. Selon le rapport 2026 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, environ 645 millions de personnes ont encore souffert de la faim en 2025, tandis que 2,1 milliards de personnes ont connu une insécurité alimentaire modérée ou grave[2]. La disponibilité des aliments ne garantit pas, à elle seule, leur accessibilité économique, leur qualité nutritionnelle ni la stabilité de leur approvisionnement.

La question alimentaire révèle ainsi une contradiction majeure de notre époque : les capacités scientifiques et technologiques progressent, mais la sécurité alimentaire reste exposée aux conflits, aux dérèglements climatiques, aux perturbations des échanges internationaux et aux inégalités économiques.

Un monde où la souveraineté alimentaire devient un enjeu géopolitique

Les crises récentes ont profondément modifié la perception des systèmes alimentaires. Les tensions géopolitiques, les perturbations logistiques, la volatilité des marchés agricoles et les événements climatiques extrêmes ont rappelé que l’approvisionnement alimentaire ne peut être considéré comme une simple fonction du commerce international.

Les conflits armés et les tensions géopolitiques ont montré combien les chaînes d’approvisionnement alimentaire pouvaient être fragilisées par les restrictions commerciales, les perturbations des routes maritimes, l’augmentation des coûts du transport et de l’énergie, ainsi que les incertitudes pesant sur les exportations des grands pays producteurs. À ces facteurs s’ajoute la volatilité des cours internationaux des céréales, qui expose particulièrement les pays importateurs aux fluctuations des marchés mondiaux. L’alimentation apparaît ainsi comme un enjeu à la fois économique et géopolitique, dans lequel les dépendances commerciales peuvent rapidement se transformer en facteurs de vulnérabilité nationale.

Parallèlement, le changement climatique transforme les conditions de production. Les sécheresses, les vagues de chaleur, la dégradation des sols et la pression croissante sur les ressources hydriques affectent les rendements et fragilisent les revenus agricoles. La compétition pour l’eau, les terres et l’énergie s’intensifie, tandis que les systèmes alimentaires doivent répondre à des exigences simultanées de productivité, de durabilité et de qualité nutritionnelle.

Dans ce contexte, la souveraineté alimentaire acquiert une dimension stratégique. Elle ne signifie ni autarcie ni renoncement aux échanges internationaux.

lle renvoie à la capacité d’un pays à définir ses priorités alimentaires, à sécuriser ses approvisionnements, à préserver ses ressources productives et à conserver une marge de décision face aux dépendances extérieures.

La question n’est donc pas de tout produire localement, quelles qu’en soient les conséquences économiques ou écologiques. Elle est de savoir ce qu’il est essentiel de maîtriser, ce qu’il est pertinent de produire, ce qu’il est raisonnable d’importer et comment construire des systèmes alimentaires capables de résister aux crises.

Innover aujourd’hui pour nourrir demain

Le thème retenu par la FAO pour la Journée mondiale de l’alimentation 2026, «Innover aujourd’hui pour nourrir demain» (Innovate today. Nourish tomorrow.), place l’innovation au cœur de la réflexion sur l’avenir alimentaire. Il invite à considérer les solutions nouvelles, les connaissances traditionnelles et les approches inclusives comme des leviers complémentaires pour construire des systèmes agroalimentaires plus résilients et plus durables.

L’innovation ne se réduit toutefois ni à l’adoption de nouvelles technologies ni à la modernisation des équipements. Elle suppose également de nouvelles manières de concevoir les politiques agricoles, de gérer les ressources naturelles, d’organiser les filières et de rapprocher la recherche scientifique des besoins réels des producteurs et des consommateurs.

Elle implique aussi de reconnaître la valeur des savoirs locaux, accumulés au fil des générations, sans les opposer aux connaissances scientifiques. Les pratiques agricoles traditionnelles peuvent constituer des sources précieuses d’observation et d’expérimentation. La recherche permet de les documenter, d’en évaluer la pertinence et, lorsque cela est possible, de les améliorer.

Pour la Tunisie, ce thème offre l’occasion de poser une question essentielle: comment transformer les connaissances scientifiques, les ressources biologiques, les compétences nationales, les spécificités des territoires, ainsi que les savoirs et les pratiques des communautés locales en capacités concrètes de production, d’adaptation et de décision?

La Tunisie face à ses vulnérabilités alimentaires

La Tunisie connaît les tensions qui traversent aujourd’hui les systèmes alimentaires. Son agriculture doit répondre à une demande nationale importante tout en composant avec des ressources hydriques limitées, une forte variabilité climatique et des besoins d’investissement et de modernisation.

La contrainte de l’eau est particulièrement révélatrice. Selon la Banque mondiale, la Tunisie dispose actuellement d’environ 380 m³ d’eau douce renouvelable par habitant et par an, un niveau nettement inférieur au seuil international de 500 m³ généralement associé à la rareté absolue de l’eau[3]. Cette contrainte est accentuée par la pression exercée sur les ressources: selon la FAO, l’agriculture représente près de 80 % des prélèvements d’eau douce du pays[4].

Ces chiffres soulignent l’ampleur du défi. La sécurité alimentaire tunisienne dépend d’une agriculture dont la base productive est elle-même soumise à une pression hydrique structurelle. La question de l’eau dépasse ainsi le seul cadre environnemental : elle conditionne la résilience des systèmes agricoles, oriente les choix de production et pèse directement sur la capacité du pays à assurer durablement son approvisionnement alimentaire.

La dépendance aux importations de céréales illustre une autre dimension du problème. Selon la FAO, la production céréalière tunisienne pour la campagne 2025-2026 est estimée à environ 1,8 million de tonnes, soit près de 20 % au-dessus de la moyenne des cinq dernières années[5]. Malgré cette récolte supérieure à la moyenne, les besoins d’importation de blé pour la campagne commerciale 2026-2027 restent estimés à 1,8 million de tonnes, les importations devant encore représenter plus de la moitié de l’approvisionnement national en blé[5]. Cette situation illustre une vulnérabilité structurelle : même lorsque les conditions climatiques permettent une récolte favorable, la production nationale ne suffit pas à couvrir les besoins du pays.

La pression se manifeste également sur les prix alimentaires. En juillet 2026, l’inflation annuelle du groupe «Alimentation et boissons» atteignait 6,6 %, après 8,2 % en avril et en mai[6]. La hausse des prix de plusieurs produits, notamment certaines viandes et les fruits frais, érode le pouvoir d’achat des ménages et peut limiter leur accès à une alimentation suffisante et de qualité. Cette dimension économique est essentielle à la sécurité alimentaire, qui ne dépend pas seulement de la disponibilité des aliments, mais aussi de la capacité des populations à se les procurer[7].

Ces vulnérabilités, bien que différentes, sont étroitement liées. La disponibilité de l’eau influence les rendements agricoles et les ressources fourragères, tandis que les insuffisances de la production nationale de céréales et certaines fragilités des filières animales accentuent la dépendance du pays aux approvisionnements extérieurs. La sécurité alimentaire ne se mesure donc pas à l’aune d’une seule récolte ni d’une seule filière. Elle repose sur la capacité du pays à maintenir une production suffisamment régulière, à absorber les aléas climatiques et économiques et à diversifier ses sources d’approvisionnement.
L’enjeu est donc de réduire les vulnérabilités sans ignorer les contraintes naturelles et économiques du pays. Une stratégie alimentaire durable doit viser une meilleure utilisation des ressources, une plus grande résilience des systèmes agricoles et une capacité accrue à anticiper les risques.

Cinq leviers pour une souveraineté alimentaire durable

1. Repenser la carte agricole et renforcer les capacités productives

La souveraineté alimentaire commence par une définition claire des priorités nationales. Toutes les productions n’ont ni la même importance stratégique ni les mêmes conditions de développement écologiques et économiques. Il importe donc d’identifier les productions essentielles à la sécurité alimentaire, les filières dans lesquelles la Tunisie dispose d’avantages comparatifs et les dépendances qui l’exposent le plus aux crises extérieures.

Concrètement, cela suppose de mieux articuler la carte agricole nationale avec les besoins alimentaires et les contraintes hydriques des territoires. Les aides, les investissements et les choix de cultures devraient davantage tenir compte des potentialités agronomiques, de la disponibilité réelle de l’eau et de l’importance stratégique des productions. L’enjeu est de privilégier les systèmes agricoles les plus pertinents au regard des besoins du pays, de leur viabilité économique et de leur durabilité écologique.

Cette orientation doit s’accompagner d’efforts pour améliorer la productivité lorsque cela est pertinent, renforcer le stockage et la conservation, réduire les pertes après récolte et consolider les filières de transformation. Elle exige également une politique cohérente des importations et des stocks stratégiques. L’objectif n’est pas l’autosuffisance absolue, mais une autonomie de décision accrue et une meilleure capacité à absorber les chocs.

2. Faire de l’eau une priorité de la politique alimentaire

En Tunisie, la politique agricole ne peut être dissociée de la politique hydrique. La rareté de l’eau impose de réexaminer les techniques d’irrigation et la gestion des nappes. La gestion de l’eau doit donc être évaluée à l’échelle des territoires et des bassins hydrologiques, en fonction des ressources réellement disponibles.

La recherche peut accompagner cette transition par la sélection de variétés tolérantes au stress hydrique, la modélisation des besoins en eau et l’exploitation des données satellitaires pour piloter l’irrigation. L’adaptation climatique suppose également de mieux articuler calendriers culturaux et caractéristiques des sols.

Chaque décision agricole doit ainsi être évaluée au regard de son coût hydrique et de sa contribution à la sécurité alimentaire.

3. Préserver la biodiversité agricole et valoriser les ressources génétiques

La biodiversité agricole constitue un patrimoine biologique, économique et scientifique. Les variétés locales, les races animales, les espèces cultivées et leurs apparentés sauvages abritent une diversité génétique susceptible de contribuer à l’amélioration des productions et à leur adaptation aux changements environnementaux. Elle peut notamment fournir des caractères d’intérêt liés à la tolérance à la sécheresse, à la résistance aux agents pathogènes ou à la qualité nutritionnelle et technologique. Ces ressources élargissent les possibilités de sélection et de recherche.

Leur préservation doit aller au-delà de la conservation dans des collections ou des banques de matériel biologique: elle nécessite leur caractérisation, leur évaluation fonctionnelle et leur intégration dans des stratégies de valorisation durable.

Cette maîtrise scientifique doit s’accompagner d’une gouvernance appropriée : règles d’accès aux ressources génétiques, partage juste et équitable des avantages issus de leur utilisation et prise en compte des connaissances traditionnelles associées. Pour la Tunisie, préserver et valoriser les ressources génétiques végétales et animales constitue un levier de renforcement de sa souveraineté scientifique et agricole.

4. Faire de la science et de l’innovation des instruments de transformation

La recherche agricole est une composante stratégique du développement: elle permet de mieux comprendre les contraintes nationales, d’améliorer les productions et d’anticiper les crises. Génomique, biotechnologie, sélection variétale, microbiologie des sols, phytopathologie et outils numériques peuvent y contribuer, à condition que les questions scientifiques soient pertinentes et les résultats rigoureusement validés dans les conditions réelles de production.
L’innovation exige donc un continuum entre recherche fondamentale, recherche appliquée, expérimentation, évaluation et transfert, tenant compte des conditions pédoclimatiques, des pratiques agricoles et des besoins des producteurs.

Cette continuité repose sur des partenariats durables entre universités, établissements de recherche, institutions agricoles, entreprises et organisations professionnelles. La Tunisie ne pourra pleinement tirer parti de l’innovation sans consolider les institutions qui produisent les connaissances et mieux articuler recherche et transfert vers les acteurs économiques et les politiques publiques.

5. Construire une gouvernance intégrée des systèmes alimentaires

La sécurité alimentaire se situe au croisement de l’agriculture, de l’eau, de l’énergie, de l’environnement, de la santé, du commerce, de l’industrie et de la recherche. Lorsque ces politiques sont conçues séparément, des contradictions peuvent apparaître: encourager des productions fortement consommatrices d’eau dans des territoires déficitaires, soutenir des cultures sans évaluer suffisamment leur viabilité à long terme ou financer la recherche sans mécanisme clair d’intégration de ses résultats dans les décisions publiques.

Une gouvernance intégrée suppose une coordination entre les secteurs concernés, des objectifs communs et un suivi régulier fondé sur des indicateurs partagés, allant de la disponibilité alimentaire à la consommation d’eau, en passant par la résilience climatique et la dépendance extérieure.

Elle exige enfin une vision de long terme. La valorisation des ressources génétiques, la recherche agronomique, la restauration des sols et la formation scientifique nécessitent des investissements continus, dont les effets dépassent les échéances politiques. La sécurité alimentaire appelle ainsi une stratégie nationale durable, capable de préserver ses priorités au-delà des cycles politiques.

Conclusion: cultiver aussi la lucidité de ses choix publics

La Journée mondiale de l’alimentation 2026 nous invite à innover aujourd’hui pour nourrir demain. Pour la Tunisie, cet impératif dépasse la modernisation agricole et l’augmentation de la production: il appelle une stratégie intégrée associant gestion de l’eau, préservation des ressources génétiques, recherche scientifique et cohérence des politiques publiques.

Le pays dispose de ressources biologiques diversifiées, de traditions agricoles et de compétences scientifiques qui constituent des atouts à préserver et à valoriser. Leur potentiel ne pourra toutefois se concrétiser sans des choix stratégiques durables, capables d’anticiper les risques et de réduire les dépendances les plus critiques.

Pour nourrir durablement sa population, la Tunisie doit certes cultiver sa terre, mais aussi son savoir et la lucidité de ses choix publics.

Dhia Bouktila
Professeur de génétique à l’Université de Monastir
Spécialiste de la génomique agricole et environnementale,
des enjeux de souveraineté biologique et de la gouvernance des savoirs scientifiques.

Références bibliographiques

[1] FAO. World Food Day – History and institutional background. https://www.fao.org/fileadmin/templates/library/pdf/467401.pdf

[2] FAO, FIDA, UNICEF, PAM et OMS (2026). The State of Food Security and Nutrition in the World 2026: Understanding and addressing the high cost of a healthy diet. https://www.who.int/publications/m/item/the-state-of-food-security-and-nutrition-in-the-world-2026

[3] World Bank (2026). Tunisia’s Water Challenge: From Scarcity to Resilience. Tunisia Economic Monitor, septembre 2026. https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2026/09/22/world-bank-stronger-water-management-could-unlock-growth-protect-jobs  

[4] FAO. Regional Water Scarcity Initiative, Tunisia. https://www.fao.org/in-action/water-scarcity-initiative-nena/countries/tunisia/en

[5] FAO (2026). GIEWS Country Brief: Tunisia. 26 août 2026. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. https://www.fao.org/giews/countrybrief/country.jsp?code=TUN&lang=en

[6] INS, Indice des prix à la consommation, juillet 2026, publié le 5 août 2026. https://www.ins.tn/publication/indice-des-prix-la-consommation-juillet-2026

[7] FAO, SMIAR : Rapport de synthèse sur la Tunisie, daté du 26 août 2026. https://cb.apps.fao.org/country.jsp?code=TUN&lang=fr 
 

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