Chronique du vendredi
Mes enfants,
Dans quelques jours, vous reprendrez le chemin de l’école. Et très vite, avant même que l’été soit tout à fait sorti de vos têtes, reviendra ce petit rectangle de papier ou cette ligne sur un écran : une note.
Je veux vous parler de ce chiffre avant qu’il ne revienne. Parce que ce n’est pas lui qui me préoccupe le plus. C’est ce que vous allez en faire. Et surtout ce que vous allez croire qu’il dit de vous.
Le mot que vous ajouterez après le chiffre
Quand vous rapportez une note, vous ne rapportez presque jamais un chiffre seul. Vous rapportez aussi une phrase que vous vous dites à vous-mêmes. Et cette phrase commence souvent de la même manière.
« Je suis nul en maths. »
« Je suis fort en français. »
« Je suis comme ça. »
Regardez bien le verbe : « je suis ».
Vous avez pris le résultat d’un devoir, passé un jour précis, sur un chapitre précis, dans un moment précis de votre vie, et vous l’avez transformé en une déclaration sur votre identité.
Il existe pourtant une autre manière de parler de la même note :
« Je n’ai pas assez révisé ce chapitre. »
« J’ai travaillé cette leçon et ça a payé. »
« Je n’ai pas encore compris cette partie. »
Ce sont les mêmes notes. Ce n’est pas la même vie.
Dans la première manière de parler, le résultat devient une identité. Dans la seconde, il devient une information : quelque chose que l’on peut comprendre, corriger, améliorer ou reproduire.
Ce que les chercheurs ont observé
Des chercheurs qui étudient la motivation scolaire ont posé une question simple : que se passe-t-il lorsqu’on félicite un enfant pour son intelligence plutôt que pour son travail, sa méthode ou sa persévérance ?
Dans des expériences devenues classiques, les enfants félicités pour leur intelligence se sont montrés davantage préoccupés par la préservation de cette image. Face à la difficulté ou après un échec, ils avaient davantage tendance à éviter le défi ou à moins persévérer que ceux dont on avait valorisé le travail accompli.
Mais je vous dois une précision importante : ce n’est pas une recette miracle. Les recherches menées depuis sur ce que l’on appelle parfois l’« état d’esprit de progression » montrent des effets moyens modestes et variables selon les élèves et les contextes.
Et féliciter simplement quelqu’un parce qu’il « fait des efforts » ne suffit pas davantage. Un effort sans bonne méthode peut conduire à refaire dix fois la même erreur. Ce qui compte, c’est le processus : essayer, réfléchir, changer de stratégie, demander de l’aide, recommencer autrement.
Ce que j’en retiens est plus simple : un enfant qui croit que sa note dit qui il est risque de consacrer une partie de son énergie à défendre une image. Celui qui voit sa note comme une information sur ce qu’il maîtrise ou ne maîtrise pas encore peut consacrer cette énergie à apprendre.
Ce qui vous appartient
Et c’est ici qu’un verset m’accompagne depuis longtemps :
﴿ وَأَن لَّيْسَ لِلْإِنسَٰنِ إِلَّا مَا سَعَىٰ وَأَنَّ سَعْيَهُۥ سَوْفَ يُرَىٰ ﴾
« Et que l’homme n’obtient que le fruit de ses efforts ; et que son effort sera bientôt vu. »
An-Najm, 53:39-40
Ce qui me frappe dans ces versets, c’est le mot choisi : l’effort, le « sa‘y ».
Ils ne promettent pas qu’un effort produira toujours exactement le résultat espéré. Vous découvrirez dans votre vie des efforts qui n’aboutissent pas, des examens que l’on rate malgré le travail, des projets qui échouent malgré la bonne volonté.
Mais ils me rappellent que ce qui dépend le plus de vous, c’est votre démarche : ce que vous avez tenté, la manière dont vous avez travaillé, et ce que vous décidez de faire après un échec.
C’est une liberté immense. Une note peut vous dire qu’un chapitre n’est pas encore maîtrisé. Elle n’a pas le pouvoir de décider de votre valeur.
Sur la comparaison
Il y a une phrase que vous entendrez probablement cette année. Peut-être même dans notre propre maison.
« Regarde ton frère. »
« Regarde ton cousin. »
« Regarde la fille des voisins. »
Je vous le dis en sachant que les adultes, moi compris, ne s’en privent pas toujours.
Cette comparaison est souvent trompeuse pour une raison simple : elle met côte à côte deux enfants qui n’ont ni exactement la même mémoire, ni les mêmes facilités, ni les mêmes peurs, ni la même confiance, ni parfois la même nuit de sommeil derrière eux.
﴿ لَا يُكَلِّفُ ٱللَّهُ نَفْسًا إِلَّا وُسْعَهَا ﴾
« Allah n’impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. »
Al-Baqara, 2:286
Ce verset ne parle évidemment pas des bulletins scolaires. Mais il me rappelle une chose que nous, parents, oublions facilement : les capacités, les difficultés et les charges ne sont pas identiques d’un enfant à l’autre.
Comparer deux notes comme si les deux enfants partaient exactement du même point peut donc être profondément trompeur.
Alors comparez-vous, oui. Mais comparez-vous d’abord à vous-mêmes. À ce que vous ne saviez pas faire il y a trois mois. À la faute que vous ne faites plus. Au texte que vous lisez aujourd’hui plus facilement qu’en septembre. Au problème que vous savez désormais résoudre.
Cette comparaison-là vous apprend quelque chose.
Ne pas savoir n’est pas une honte
Une dernière chose, et c’est peut-être la plus importante.
Cette année, il y aura forcément un moment où vous ne comprendrez pas. Peut-être une division. Une règle de grammaire. Une phrase en arabe. Un mot en anglais.
Et vous aurez le choix entre lever la main et vous taire.
Beaucoup se taisent, parce que dire « je n’ai pas compris » devant une classe ressemble parfois à un aveu de faiblesse.
Ce n’est pas un aveu. C’est le geste de celui qui a décidé de comprendre.
﴿ وَقُل رَّبِّ زِدْنِى عِلْمًا ﴾
« Et dis : Ô mon Seigneur, accrois mes connaissances. »
Ta-Ha, 20:114
Cette parole est adressée à celui qui recevait la révélation. Même à lui, il était demandé de demander davantage de savoir.
Que reste-t-il alors de notre orgueil, à nous, quand nous refusons de dire simplement : « Je n’ai pas compris » ?
Trois choses à garder cette année
La règle du verbe.
Après chaque note, essayez de remplacer « je suis » par « j’ai fait », « j’ai compris », « je n’ai pas encore compris » ou « je dois retravailler ». Ce n’est pas seulement un jeu de mots : cela transforme une identité en possibilité d’action.
La règle des trois mois.
Ne mesurez pas uniquement votre progrès à celui qui est assis à côté de vous. Regardez aussi l’enfant que vous étiez au début du trimestre.
La règle de la main levée.
Le jour où vous ne comprenez pas, demandez. Une incompréhension gardée une semaine peut devenir un chapitre perdu ; gardée un trimestre, elle finit parfois par devenir : « je suis nul en maths ».
Vos notes, je les regarderai. Je serais malhonnête de prétendre le contraire.
Je serai heureux de vos bonnes notes. Je vous demanderai aussi ce qui s’est passé lorsque les résultats seront mauvais. Je vous demanderai de travailler, parfois de recommencer, parfois de faire davantage.
Mais j’essaierai de ne jamais confondre ce que vous avez obtenu avec ce que vous êtes.
Parce qu’une note est une information. Pas une identité. Elle peut vous indiquer un travail bien fait, une méthode qui fonctionne, une leçon mal comprise ou un effort à reprendre.
Mais elle ne peut pas mesurer votre curiosité, votre courage, votre bonté, votre capacité à changer, ni tout ce que vous pourrez encore apprendre.
Alors cette année, lorsque vous rentrerez à la maison avec un chiffre en haut d’une feuille, je vous demanderai combien vous avez eu.
Puis j’essaierai de me souvenir de poser la question qui compte davantage :
Qu’avez-vous compris, et qu’allez-vous essayer maintenant ?
Votre père.
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Auteur: Mohamed Tounsi
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