Riadh Zghal: Quand le sauvetage d’un patrimoine devient un levier de développementRiadh Zghal: Quand le sauvetage d’un patrimoine devient un levier de développement

La création de l’Office national de l’artisanat (ONA) en 1959 témoigne d’un intérêt porté au patrimoine comme l’un des moyens d’affirmer une identité nationale au lendemain de l’indépendance du pays. En tant qu’organisme public, l’ONA a été chargé de plus d’une mission qui dépassent la conservation d’un savoir-faire hérité. Ses multiples missions ont couvert le design, la formation, la production, le soutien aux artisans-es, la commercialisation, la réalisation de produits haut de gamme destinés à des besoins spécifiques de certaines institutions de l’Etat et de ses relations diplomatiques. L’ONA a œuvré à sauvegarder l’authenticité d’un patrimoine et à soutenir la production tout en apportant une touche de standardisation, de qualité, de modernité et de branding. Le marché national des produits artisanaux s’est ainsi élargi à des catégories sociales sensibles au progrès économique et culturel national et avides à la fois de produits utilitaires et de produits de luxe labellisés artisanat tunisien comme source de fierté.

Depuis des décennies, les missions de l’ONA ont subi plusieurs réformes dans un processus d’adaptation à l’émergence du secteur privé qui a suivi plus d’une trajectoire : création d’entreprises de production ou de commerce en ligne, de concept stores commercialisant des produits de luxe, ce qui a stimulé la création de nouveaux produits et de nouveaux designs. L’activité artisanale dans le secteur informel s’est perpétuée ainsi que les multiples projets de développement. Ces projets financés par des institutions nationales dont particulièrement l’ONA, le Crédif, l’Unft ont ciblé notamment des régions et des localités qui enregistrent de faibles taux de croissance, et où les produits réalisés par des artisans-es, particulièrement ceux et celles qui sont dispersés dans des zones rurales et rencontrent des difficultés de commercialisation. Cependant, malgré leurs faibles revenus, ces artisans-es continuent de produire.

Malgré la multiplication des projets destinés à améliorer les conditions de production et de commercialisation des produits artisanaux, la plupart des artisans-es n’ont pu décoller économiquement. Les nombreux travaux de recherche et les rapports des projets de développement ont souligné l’existence des leviers de transformation du secteur en sources de création de richesse, de développement et d’éradication de la pauvreté. Ces leviers consistent en le groupement des agents de production et leur formation, l’introduction de davantage de designs adaptés aux besoins de consommation actuels, l’insertion d’une greffe technologique dans les outils de production, d’une greffe d’organisation pour une amélioration de la productivité et de la commercialisation, l’investissement dans la chaîne de valeur, le partenariat entre institutions dont l’université, les centres de formation et autres organismes de commercialisation. Il est devenu évident que transformer le secteur de l’artisanat en vecteur de développement économique nécessite une approche qui concerne l’ensemble de l’écosystème et un changement culturel conduisant des agents de production, dispersés et concurrents, à s’engager dans une dynamique de compétition à travers l’association et la formation de clusters attirant l’investissement dans la chaîne de valeur.

L’écosystème où s’inscrit toute intervention destinée à l’amélioration des performances de l’activité artisanale pourra bénéficier nécessairement de la présence actuelle dans tous les gouvernorats d’une délégation régionale de l’artisanat, d’un institut supérieur d’études technologiques (Iset), d’agences de microcrédit, de représentations du syndicat des patrons (Utica) et autres organisations de la société civile. Mais pour cela, il faudrait que le projet s’appuie sur une approche systémique.

Une preuve de l’efficacité d’une telle approche systémique inscrite dans une durée relativement longue a été fournie par les résultats du projet Creative Tunisia qui, par sa méthodologie et ses réalisations, pourrait inspirer les décideurs qui souhaitent étendre ses bienfaits à toutes les régions et dans une optique durable.

Le rapport de clôture du projet Creative Tunisia souligne des stratégies centrées sur l’humain et la durabilité et une approche de développement tirée par le marché, le design, l’inclusion, la collaboration, l’entrepreneuriat et les spécificités du territoire d’intervention du projet. De telles approches nécessitent des transformations profondes, loin des changements cosmétiques qui risquent de s’évaporer avec le temps et qui ont peu de chance de déteindre durablement sur l’ensemble d’un secteur. Néanmoins, si l’effet sur la population cible des divers projets de développement peut être palpable, il ne l’est pas nécessairement sur l’écosystème local. L’action de Creative Tunisia semble avoir réussi à réaliser des transformations sur les lieux de ses interventions. «Les acquis de Creative Tunisia vont au-delà des résultats immédiats : le projet a laissé des structures, des compétences, des outils et des réseaux qui continueront à bénéficier au secteur créatif tunisien à long terme.», lit-on dans le rapport du projet clôturé le 5 mai 2026(*).

Encadré par les services de l’ONA et l’Onudi, soutenu par un financement européen et l’aide italienne, ce projet a inauguré une approche qui ne devrait pas s’arrêter avec lui. Son succès suggère de capitaliser sur les acquis d’une méthodologie qui a montré son efficacité ainsi que de l’expérience acquise par des experts et des cadres tunisiens qui ont conduit l’implémentation du projet. En plus des populations d’artisans-es, le projet a généré des acquis au niveau du capital humain d’expertise tunisienne. Aux premières loges de la conception et de la conduite du projet se trouve un Tunisien assisté par une équipe de 14 personnes. Une équipe multidisciplinaire constituée à égalité d’hommes et de femmes qui ont été formés aux deux concepts clés de l’intégration du développement inclusif et durable : les chaînes de valeur et les clusters. A cette équipe sont associés des agents de développement sur terrain.

L’impact du projet se mesure à l’atteinte de ses objectifs. Au-delà de l’ouverture à l’international sur quatre continents et du renforcement institutionnel garantissant la pérennité des acquis, son apport majeur réside dans le changement culturel qu’il a impulsé. Ce changement s’est traduit par des partenariats entre artisanes et artisans réunis au sein de six clusters, où des concurrents sont devenus partenaires d’une dynamique commune. Il s’est également concrétisé par la création de six hubs de création et de centres de services, conçus comme des espaces d’échange, de partage, d’intelligence collective et d’apprentissage mutuel. Le projet a aussi favorisé l’arrivée de jeunes porteurs de nouvelles compétences intégrées à la production traditionnelle et stimulé l’esprit d’entreprise, conduisant à la création de nouvelles entreprises par des jeunes désormais convaincus du potentiel du secteur, tout en renforçant 200 entreprises déjà actives. Par ses réalisations, Creative Tunisia adresse un message clair aux décideurs : le développement de l’artisanat peut s’appuyer sur un modèle qui a fait ses preuves et sur un capital humain formé à une méthodologie d’intervention reproductible et extensible à l’ensemble du territoire, une opportunité à saisir pour accroître la contribution de ce capital immatériel qu’est l’artisanat au PIB national.

Riadh Zghal

(*) Rapport de capitalisation du projet Creative Tunisia Renforcement des chaînes de valeur artisanale et du design en Tunisie
 

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