C’est la suite logique du choc des ambitions présidentielles, entre le chef de l’Etat Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre Ousmane Sonko. Deux hommes qui après un long compagnonnage – ils ont été collègues à l’Inspection des Impôts et Domaines – ont monté un parti, PASTEF (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) pour déboulonner le régime du président Macky Sall. Ce dernier a filé vers le Maroc – il y a fait construire un somptueux palais -, laissant derrière lui beaucoup de cadavres dans les placards : des dettes dites cachées, un déficit budgétaire abyssal, des comptes publics qu’il aurait tripatouillés… Bref, des trous un peu partout et que les recettes du pétrole et du gaz combleront difficilement.
Qu’en dira Macky Sall, depuis son exil doré à Marrakech ?
Le premier contentieux entre le président Faye et son ex-chef du gouvernement était la gestion de ce lourd passif ; le chef de l’Etat, alors que PASTEF avait claironné le souverainisme absolu durant la campagne électorale, a fini par céder aux sirènes du FMI (Fonds monétaire international). Le deuxième motif de querelle est la décision présidentielle sur la cooptation de toutes les bonnes volontés, même les ennemis – les hommes et femmes de Macky Sall. Enfin le troisième litige, sans doute le plus éruptif, est l’appétit du président Faye pour un second mandat en 2029, alors qu’un accord tacite aurait réservé la place à Sonko.
C’est tout ça qui a fini par convaincre le chef de l’Etat que pour dégager sa route il fallait éjecter Sonko de la primature. Les ennuis du palais ont commencé à ce moment-là. L’ex-Premier ministre s’est retranché au Parlement, s’est drapé avec sa majorité écrasante – la majorité présidentielle également – et a décidé de faire payer au « faux frère » sa forfaiture. Au terme d’une acrobatie dont la légalité a été contestée, Sonko a retrouvé son siège de député et a été élu triomphalement président de l’Assemblée nationale.
Depuis il complique la vie du chef de l’Etat. Ce dernier s’est résolu à quitter PASTEF pour monter sa propre formation en vue des prochaines élections, mais il lui faudra d’ici là déminer tous les terrains. Le premier grand test est le projet de la Loi de finances complémentaire (PLFC) de 2026 ; retoqué à deux reprises il a été revu et corrigé par le gouvernement, peine perdue. Le document a été rejeté pour la troisième fois par l’Assemblée nationale ce mardi 3 novembre, définitivement.
Ce texte était pourtant présenté comme une étape clé, notamment par rapport aux doléances formulées par le FMI sur la gestion des finances publiques. Justement le FMI, Sonko et les souverainistes à ses côtés ne veulent pas en entendre parler. Le rejet de ce projet de loi rectificatif compromet le coup de main de 2,2 milliards de dollars que le gouvernement attendait du FMI, dont le Conseil d’administration traîne les pieds pour valider l’accord scellé avec Dakar en septembre dernier.
« Le projet de loi (sur le budget rectificatif) est rejeté« , a asséné le président de la séance de l’Assemblée nationale réunie en plénière, El Malick Ndiaye. Sur 132 votants parmi les 165 parlementaires 109 ont dit Non, 20 ont voté le document. 3 députés se sont abstenus, d’après les résultats de l’opération transmis par M. Ndiaye, sur fond d’invectives et d’échanges musclés.
Les débats ont tourné court après une demande du député Amadou Ba, membre du PASTEF ; il s’est appuyé sur des dispositions réglementaires pour passer directement au vote du texte, sans discussion. « Nous n’avons pas pu disposer de toutes les données pertinentes » pour étudier minutieusement le budget révisé, a argué M. Ba, critiquant le gouvernement pour l’opacité dans les documents requis par l’Assemblée…
Les citoyens seront les victimes, comme d’habitude
Le président du groupe parlementaire du même parti, Ayib Daffé, a argué quant à lui un manque « de sincérité budgétaire » dans le texte dévoilé par le gouvernement. « Les mesures présentées contre la vie chère ne nous conviennent pas. (Il n’y a) aucune mesure prévue pour stabiliser les prix du carburant » et enrayer une flambée éventuelle, a-t-il ajouté.
Le ministre des Finances Cheikh Diba, dépité, a commenté en ces termes : « Ce n’est pas bon de jouer. Vous n’avez que le prétexte de sincérité budgétaire pour remettre en cause un projet aussi important que le projet de loi de finances rectificative« .
Pourtant le budget révisé proposé par le gouvernement voulait contrer l’envolée des prix des hydrocarbures consécutive aux tensions au Moyen-Orient, le repli des recettes fiscales du fait d’un plan de redressement gouvernemental et la montée du service de la dette, d’après un document parlementaire. Par exemple le fonds pour lester les tarifs dans l’électricité et l’approvisionnement en gaz domestique est passé d’une prévision de 250 milliards de FCFA (plus de 381 millions d’euros) à plus de 790 milliards de FCFA (plus de 1,2 millions d’euros).
Le gouvernement avait clairement dit lors des travaux en commission le 30 octobre dernier qu’un rejet du budget révisé plomberait surtout la fourniture de l’électricité, le règlement des factures auprès des entreprises et le paiement des rappels de salaires aux enseignants. Mais manifestement tout cet argumentaire est passé au-dessus des règlements de comptes de Sonko. Ne nous y leurrons pas, cette bataille est éminemment politique, les préoccupations des Sénégalais passent bien après les rancoeurs de l’ex-Premier ministre.
La majorité parlementaire provoque la présidence de la République pour la pousser à faire passer en force le PLFC, ce qui ouvrirait la voie au vote d’une motion de censure au Parlement. Sonko cherche à durcir la crise politique pour soit obliger le chef de l’Etat à le renommer à la primature – très improbable -, soit dissoudre le Parlement en décembre prochain pour convoquer des législatives anticipées, au terme desquelles PASTEF conforterait sa majorité et aurait la main sur la composition du gouvernement.
Sonko fait là un calcul très risqué, vu les défections au sein de son parti et vu l’exaspération croissante des citoyens face à cette tambouille politicienne qui enjambe les urgences du pays. In fine, comme toujours, ce sont les Sénégalais qui seront broyés par le choc des ambitions ; les gladiateurs, quelle que soit la tournure des événements, auront bétonné leurs arrières avant de passer la main.
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Auteur: Souleymane Loum
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