Sidi Bou-Saïd sur la liste de l’Unesco: Un vaste programmeSidi Bou-Saïd sur la liste de l’Unesco: Un vaste programme

Par Mohamed-El Aziz Ben Achour – Un hommage de l’Unesco au patrimoine urbain, architectural et culturel de la Tunisie et un soutien à sa préservation.

Le 25 juillet 2026, la 48e session du Comité  du patrimoine mondial, réuni à Busan, en Corée du sud, a adopté, sur la recommandation du Conseil international des monuments et des sites (Icomos), l’inscription du village de Sidi Bou-Saïd sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. Davantage qu’un encouragement, cette décision est, en quelque sorte, un couronnement car ce site historique fait depuis plus d’un siècle l’objet d’une attention particulière de la part de l’Etat par le biais, successivement, du Service des antiquités, puis de l’Institut national d’archéologie et d’art (Inaa) et, enfin, de l’Institut national du patrimoine (INP), appuyés principalement sur le fameux décret de 1915 ainsi que sur le décret 85-1246 de 1985 et le code du patrimoine de 1994.L’idée judicieuse prise dans les années 1970 par le directeur général de l’Inaa d’associer Sidi Bou-Saïd au parc de Carthage avait rendu plus pratique le recours à d’éventuelles sollicitations de l’Unesco. C’est ainsi qu’en 1976, nous  réussîmes à bénéficier de l’appui de cette agence onusienne au moment où, sous l’égide du District de Tunis, nous tirions la sonnette d’alarme sur la dangereuse instabilité de la colline. En 1980, la commune de Sidi Bou-Saïd et le conservateur du site, signataire de ces lignes, furent les premiers à recevoir le Prix Aga Khan pour l’architecture islamique (Aga Khan Award for Architecture). Il faut également souligner ici le rôle fondamental des élites artistiques, littéraires et intellectuelles dans la réputation dont jouit le village et dans la  conscience, partagée par le plus grand nombre, d’une indispensable vigilance en matière de protection et de mise en valeur architecturales et culturelles.On ne manquera pas non plus de souligner le rôle des études historiques sur Sidi Bou-Saïd, son tissu urbain, ses demeures et ses monuments, la vie qui l’animait naguère en tant que villégiature d’été et sa culture s’articulant autour de la zaouia-mosquée du grand soufi Abou Saïd Khalaf Ibn Yahia el-Temimi el- Béji (1156-1231), ensemble monumental créé au XVIIIe siècle sur ordre de Husseïn Bey, le fondateur de la dynastie husseïnite. On voudra bien nous permettre d’évoquer ici l’atmosphère qui régnait au village au temps des  pachas beys en reproduisant un extrait de l’étude que nous avons consacrée à ce thème dans Leaders de décembre 2019. Dans le sillage de leurs princes, les citadins de Tunis contractèrent rapidement l’habitude de villégiaturer, la belle saison venue, au  Djebel el Manar, l’autre nom de Sidi Bou-Saïd. Magistrats religieux, imams, chefs de confréries soufies, enseignants, notaires, marchands et artisans constituaient la majorité de cette population saisonnière.Habitués à la trame pratique et rassurante de la médina, les beldis adoptèrent au village un plan composé d’un réseau de ruelles, de placettes et d’impasses reliant les maisons les unes aux autres; lesquelles reprenaient d’ailleurs le modèle architectural de leurs palais et demeures de Tunis. Un souk bordé de petites boutiques et d’un fondouk assurait l’approvisionnement des estivants. Sidi Bou-Saïd se distinguait ainsi par cette allure de médina en réduction, inondée de lumière et bercée par la brise du vent d’est, le chargui.Ce cadre enchanteur ne pouvait que donner naissance à un art de vivre typique de ce qu’était jadis la culture tunisoise associée à la villégiature. La fréquentation des cafés était un élément essentiel dans les loisirs de l’après-midi et des longues soirées d’été. Le célèbre Café des Nattes était d’une fréquentation disons populaire. Le café Nadhour, plus proche du club que du simple café, avait une clientèle chic. On y jouait aux cartes, certes, mais aussi aux échecs, on y écoutait volontiers le fdaoui, conteur de diverses épopées plus ou moins légendaires. Ce café était surtout le haut lieu de la grande musique arabe, le malouf.La présence centrale de la zaouia conférait à l’ambiance estivale un caractère empreint de ferveur religieuse. Jusqu’à nos jours, tous les jeudis, les adeptes chadouliya et aïssaouyas y effectuent leur rituel rythmé par des incantations. En outre, tous les ans au mois d’août a lieu, durant trois jours, la procession dite «kharja», grand rendez-vous des confréries. A la fin de la saison, Sidi Bou-Saïd accueille une autre manifestation soufie, celle des adeptes chadouliyya dont le maître spirituel, Sidi Belhassan, fut un disciple d’Abou Saïd.  En ce qui concerne la situation actuelle, l’Icomos note, dans son rapport relatif à l’inscription du village, que «la vitalité de la vie spirituelle soufie et l’intégrité urbanistique et architecturale du village sont préservées ; de même que son environnement paysager qui demeure en grande partie inchangé Néanmoins, le surtourisme affecte négativement la qualité de la vie et rompt avec l’authenticité du village».L’Icomos, tout en recommandant à la 48e session du Comité d’inscrire Sidi Bou-Saïd sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, saisit cette occasion pour mettre en relief les points suivants:

• Le site est dangereusement instable en raison de sa nature géologique et de facteurs environnementaux.

«Les pressions dues au développement sont en grande partie sous contrôle mais le tourisme excessif est une préoccupation majeure qui nécessite une réorganisation stratégique car il semble affecter négativement le caractère du bien».A la lumière de toutes ces observations, le rapport de l’Icomos dresse une série de recommandations destinées  à l’Etat partie, dont voici les principales:

a) Rassembler de toute urgence la documentation historique sur le phénomène de glissements de terrain; mener à terme l’étude technique la plus récente; actualiser la cartographie des fissures er des points d’instabilité liés aux glissements de terrain;

b) Mettre en œuvre le Plan de gestion des risques naturels et élaborer un plan d’urgence sur la base des études réalisées pour répondre aux principales menaces pesant sur l’intégrité du site;

c) Préparer un inventaire complet des attributs et réaliser une évaluation de l’état de conservation, qui devrait guider l’élaboration d’un programme de conservation;

d) Développer davantage le plan de gestion et assurer sa mise en œuvre;

f) Poursuivre la progression du Plan de sauvegarde et de mise en valeur (Psmv) du bien. »

Au terme de cet article rédigé en guise de salut à l’occasion de l’inscription de Sidi Bou-Saïd sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco – le dixième site pour notre pays –, il faut rendre hommage aux efforts déployés par les responsables du patrimoine historique et des ministères concernés (Affaires culturelles et Affaires étrangères). L’énergie qu’ils ont déployée a permis, en effet, que l’inscription obtenue le 25 juillet en Corée coïncide avec le lancement du programme du gouvernement concernant la nécessaire consolidation de la colline qui supporte tant bien que mal ce joyau de l’art et de l’architecture non seulement de la Tunisie mais aussi de la Méditerranée et du monde musulman. De la sorte, la mobilisation de la coopération scientifique, diplomatique et financière en sera facilitée.

Mohamed-El Aziz Ben Achour
Lauréat de l’Aga Khan Award for Architecture (1980)
Ancien conservateur du site de Sidi Bou-Saïd
Ancien ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine.

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