
Que signifie le mot « Eriba » dans le Texte sacré qu’est le Coran ? Comment les jurisconsultes interprètent cette question aussi sensible que complexe, surtout à la lumière du monde de la finance actuelle ? Comment pousser la réflexion pour éviter toute ambiguïté, à laquelle est confrontée la communauté musulmane, évoluant dans un milieu économique où les opérations bancaires s’effectuent, à travers des transactions générant des intérêts ? Autant de questions qui suscitent d’autres interrogations et n’invitent pas moins à davantage d’éclairage sur le sujet… Les spécialistes du fiqh semblent manifestement avoir tranché, excluant, selon l’auteur, tout effort ou lecture novatrice.
Dans cet humble corpus, intitulé Que signifie le mot Erriba dans le saint Coran ?[1], l’auteur Kamel Boumedous[2] semble a priori jeter un pavé dans la mare, histoire d’inciter les exégètes à plus de réflexion, à s’affranchir de l’interprétation somme toute figée, et à fournir une analyse exhaustive et fiable autour du volet « Erriba ». S’appuyant sur une lecture, soutenue par un fort argumentaire, il tente, à travers les versets coraniques de lever un pan de voile sur le sens qui entoure le terme « Erriba » que l’interprétation classique qualifie d’ «Intérêts usuraires ».
Nous lui avons tendu le micro pour donner son point de vue. Un avis qui, depuis quelques années, fait débat au sein de la communauté musulmane au Canada, notamment.
Vous êtes informaticien et vous planchez sur un sujet puisé du texte coranique, en l’occurrence Erriba. Peut-on connaître ce qui vous a motivé à vous intéresser à ce volet sensible ?
Kamel Boumedous : Dois-je vous dire que d’une part, c’est grâce au bouleversement de l’outil informatique que j’ai pu m’épanouir dans le vaste monde des versets coraniques, principalement ceux qui concernent le sujet de Erriba et ce, en recourant à l’utilisation des moteurs de recherche qui nous permettent simultanément d’afficher sur un même écran tous les versets qui font référence à un même sujet trié par les mots-clés choisis, soit par le nom, soit par le verbe, option qui n’était pas possible par le passé. Et de l’autre, ma persévérance tenace et ce, depuis 20 ans, à vouloir trouver une explication rationnelle, claire et nette sur Erriba dans le Texte sacré qu’est le Coran et la différence entre les intérêts et les intérêts usuraires et surtout pourquoi Erriba apparait automatiquement comme synonyme de « haram » sans arguments tangible; un sujet tabou, dont le sens exhaustif échappe à la majorité de nos confrères de la communauté musulmane de par le monde, particulièrement ceux vivant au Canada et ce, jusqu’à ce jour. Tout cela m’a motivé à approfondir ma recherche sur le sujet relatif à Erriba.
Certains profanes estiment que vous n’êtes pas qualifié à vous lancer dans l’interprétation de cette question liée aux intérêts usuraires, un volet qui relève de la compétence des exégètes et de la jurisprudence musulmane. Quel est votre avis ?
Malheureusement nous les musulmans, jusqu’à ce jour nous faisons abstraction aux enseignements puisés à partir de la méditation sur le livre sacré et préférons nous fier aux différentes interprétations et traductions de celui-ci sans prendre la peine de vérifier celles qui s’opposent ou tournent le dos à la logique, comme l’affirme Avicenne, éminent médecin et philosophe de l’islam en affirmant « Qu’ Il est inconcevable qu’Allah nous gratifie d’un esprit sain, et fasse descendre en même temps, une loi qui contredit cet esprit sain ». Par ailleurs, je suis convaincu qu’Allah ne nous a pas fait descendre un Livre Sacré difficile à méditer, pour ensuite nous mettre en enfer, alors qu’il nous a recommandé formellement de lire le Coran avec méditation, et les versets référencés ci-dessous justifient nos propos dans les versets :17; 22 ;32 ;40 de la sourate Al Qamar ; les versets 38 et 29 de la Sourate Sad et le verset 24 de la Sourate Muhammad.
Aussi, ayant appris, à travers mon parcours professionnel que toute lecture qui ne passe pas au peigne fin le contexte d’un texte à traiter du début à la fin, ne peut prétendre obtenir un résultat fiable ni convaincant. Dans le sujet de Erriba que j’ai minutieusement traité, j’ai constaté que les exégètes n’ont pas fait le lien entre tous les versets coraniques qui traitent du sujet Erriba, mais se sont contentés de citer un seul cas de Erriba sur trois au minimum alors qu’il est aussi insensé qu’injuste de trancher sur le terme « Erriba » de manière étriquée sans s’investir dans la recherche, la réflexion dans l’interprétation, la traduction, outre les règles syntaxique et grammaticale de la langue arabe dans le Coran pour cerner et comprendre ce qu’ est principalement le sujet Erriba. D’où la conclusion que tout débat sur un sujet doit s’appuyer sur la méditation du Coran et une approche scientifique censée s’adosser sur des moyens didactiques.
Votre analyse du texte coranique apporte-t-elle un éclairage dans la question d’Erriba ou contredit-elle purement ce qu’avancent les spécialistes du fiqh islamique ?
J’estime que l’analyse que j’apporte dans mon livre est un éclairage concernant le volet d’Erriba. Ma contribution aussi modeste soit-elle vise à lever l’équivoque sur un sujet dont l’interprétation simpliste a pris, nous autres musulmans, en otage. Tout comme le choix de la vulgarisation de la numérisation dans tous les secteurs socio-économiques. Je pense qu’à la lumière des nouvelles données socioéconomiques, il est temps pour nous tous, exégètes et généralistes dans tous les domaines, particulièrement, nous musulmans à consentir plus d’efforts dans l’interprétation du sujet en question et de plancher sur les moyens didactiques contemporains pour vérifier, comparer et assainir les sources d’informations, revoir les traductions incohérentes des versets, les interprétations qui prêtent à confusion, dans le but de lever toute ambiguïté dans les sujets à traiter dans le texte Sacré.
La question d’Erriba est un sujet qui polarise apparemment l’attention de la communauté musulmane au Canada qui appréhende de se frotter au système de finance où les transactions bancaires sont considérées comme des intérêts usuraires. Comment expliquer ce dilemme et quel éclairage apportez-vous au terme Erriba dans son sens global et non étriqué ?
En effet, la communauté musulmane au Canada est plus partagée que jamais sur le sujet Erriba, et n’arrive pas à tenir le bout du fil sur ce sujet qui demeure une de leurs préoccupations majeures, et ce, par méconnaissance et manque d’informations et de connaissance convaincantes liées au sujet Erriba. Cela conduit les gens, aujourd’hui à s’interdire l’achat d’un logement, à travers les banques et refusent les intérêts, sous le prétexte que cela est « haram ». Il y a aussi une confusion au sujet de Erriba dans l’esprit de certains de nos confrères, ici au Canada. Il s’agit de paiement des loyers des locataires aux proprios de logements qui n’est en fait qu’un paiement d’hypothèque indirect. Le Coran cite : « ….. Ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression… « (Sourate Al Ma-ida, verset 2), alors que l’hypothèque demeure un mode « Haram », interdisant l’achat d’immobilier via la banque.
Cette confusion bipolaire dans les esprits ne peut être due que par manque de compétence, de compréhension dans la méditation, l’interprétation, la traduction et le respect des règles de syntaxe et de grammaire dans le contexte des versets à traiter.
L’amalgame qui alimente la confusion dans ce sujet provient de l’erreur de la plupart de nos exégètes qui ont tranché que Erriba est un délit (haram) en s’arrêtant à la partie du verset 275 de la Sourate Al Baqara: « Le commerce est tout à fait comme l’intérêt », alors qu’Allah a rendu licite le commerce, et illicite l’intérêt, sans suivre le contexte dans la globalité des versets 275 jusqu’à 282 qui ont trait à un Erriba illégal (usuraire), dans un endroit particulier, à cause d’une situation particulière pendant une période particulière. Alors que l’objectif du contexte visé est que les principales recommandations font référence au respect des engagements issus des transactions entre les parties contractantes avec, bien entendu, consentement mutuel. Ce qu’on n’entend pas malheureusement chez les jurisconsultes qui abordent le sujet Erriba qu’ils traitent, à mon avis, de manière étriquée.
En effet dans le contexte du verset 275 de la Sourate la vache, le Coran parle bien de Erriba haram, soit les intérêts usuraires, alors qu’il y a d’autres versets principaux sur Erriba qui ne sont pas cités régulièrement par les interprétateurs, comme le verset 130 dans la Sourate Al ‘Imran, verset qui n’interdit pas Erriba (les intérêts), mais nous conseille de consommer les intérêts avec une marge modérée et non exagérée. Il y a aussi le verset 39 de la Sourate Ar-Rum, qui nous renseigne sur le rôle de l’argent entre les gens et la transaction consentie directement avec Allah sans interdiction aucune. Notons que les 2 versets sus cités nous renseignent de manière on ne peut plus claire que la transaction n’est pas foncièrement haram. Et que la notion du halal et du haram sur la question Erriba est tributaire du consentement mutuel concernant une transaction conclue entre les deux parties, comme d’ailleurs recommandé rigoureusement dans les versets 29 et 30 de la Sourate An-Nisâ.
Comment a été accueilli votre corpus par les jurisconsultes musulmans ?
Le contenu de mon corpus a au départ heurté certaines sensibilités. Ils n’adhéraient pas à mes arguments. Des gens qui se sont montrés inflexibles, mais au fil de mes explications et des débats, beaucoup de lecteurs m’ont encouragé d’avoir osé traité pareil sujet considéré comme tabou et jeté un pavé dans la mare. Une autre catégorie de gens a bien accueilli mon ouvrage surtout qu’il tente de cerner leur préoccupation principale, celle relative à la transaction de l’immobilier avec la banque, ici au Canada. Et, enfin, une catégorie qui approuve mon analyse, mais estime que cela demeure personnel et ne mérite pas, par conséquent qu’on s’y attarde davantage. De manière générale, je pense que mon livre a permis à certains esprits de s’affranchir d’une réflexion figée.
Votre approche s’appuie-t-elle sur une démarche exhaustive à même de rendre désuète l’interprétation classique du faqîh ?
Je dirais plutôt un déclic d’éveil, dicté dans le verset 30 de la Sourate Al Furqan. Et le Messager dit : « Seigneur, mon peuple a vraiment pris ce Coran pour une chose délaissée! » (S.25, V.30), et à partir de là, je me suis investi en usant de l’outil informatique pour approfondir mes recherches dans un sujet crucial et trouver des explications plausibles, c’est-à-dire sur la base d’une lecture qui obéit aux principes et normes des études de textes comme appliqués de nos jours dans les écoles, tout en comparant mon travail avec ce que mettent en avant certains exégètes, mais avec des remarques constructives et des preuves irréfutables que nous livre le Texte Sacré. Enfin, les résultats de mon travail sur ce sujet révèlent une vérité : le Coran met en évidence aussi bien les intérêts usuraires ou illicites (haram) que les intérêts permis ou licites (non haram), ce qui me conduit à déduire, par conséquent que l’achat de l’immobilier, pour ne citer que cette transaction, via les banques avec un consentement mutuel, ne peut être interdit (haram).
Propos recueillis par Hacène Kourghli
[1] Kamel Boumedous | Que signifie le mot Erriba dans le saint Coran ? | Sarah Édition. Livre disponible à la librairie GOTEK-IQRA, 3884 Rue Jean-Talon EST, Montréal
[2] Courriel de Kamel Boumedous : elamineb2002@yahoo.fr. / balligho3ani@yahoo.com
