Crédit : M. Belmellat

Cette 39e édition de Nuits d’Afrique aura été celle d’une effervescence totale. Du 8 au 20 juillet, les scènes extérieures comme les salles de concert ont été prises d’assaut. Partout, tout le temps, le public était là. Présent, debout, en mouvement, à l’écoute, dansant, partageant. Une fréquentation soutenue et marquée par une diversité impressionnante de profils et de générations. La ville a vibré, sous l’impulsion de musiques d’Afrique et des diasporas. Fidèle à sa mission, Nuits d’Afrique a poursuivi son travail de défrichage, en proposant de nouvelles géographies musicales tout en affirmant plus que jamais la place centrale des musiques d’Afrique et de ses diasporas. Cette année encore, les artistes ont été les témoins et les actrices d’une sono mondiale en pleine mutation. Et ce sont surtout les femmes, nombreuses, puissantes, plurielles, qui ont incarné avec force cette nouvelle cartographie sonore.

Montréal danse, vibre et déborde : scènes en ébullition
Le coup d’envoi du festival a été donné à l’Olympia avec Flavia Coelho, solaire et explosive. Venue présenter son dernier album Ginga, elle a tissé un lien immédiat avec le public montréalais. Sur scène, elle a glissé du bossamuffin vers un konpa réinventé, aux accents festifs et chaloupés. L’Olympia est rapidement devenu un grand bal ouvert, traversé par l’énergie métissée de ses morceaux, entre Caraïbes, Afrique et Brésil. Une ouverture incandescente, qui a donné le ton de cette édition.

Chaque soir, la scène TD – Parterre du Quartier des Spectacles débordait de monde, transformée en une vaste marée humaine dansante et joyeuse. Femi Kuti, fils aîné de Fela Anikulapo Kuti, a poursuivi le combat de son père avec une puissance intacte. Entouré de The Positive Force, il a livré un concert incandescent, à la fois politique et dansant. L’afrobeat était partout — dans la sueur, les cuivres, les cris — et lui, infatigable, dansait, haranguait, transcendait la foule. Une transe électrisante, militante, collective. Meiway, maître du Zoblazo, a électrisé le Parterre dans une ambiance de fête totale. Entouré de danseurs et de choristes, il a fait onduler les corps sur sa musique brassant rythmes de Côte d’Ivoire aux genres musicaux les plus dansant de son pays et d’Afrique, zougoulou, ziglibity, ndombolo et au zouk, tout le monde y a trouvé son compte. Il a invité la diaspora camerounaise à le rejoindre sur scène, transformant le concert en célébration d’unité, entre chorégraphies, humour et ferveur collective. Le public était conquis, chaque centimètre carré occupé par des corps en mouvement, des cris, des sourires. Le premier soir en extérieur déjà, Blaiz Fayah avait fait monter la tension avec un shatta mené tambour battant, dans une ambiance moite et compacte.

Sur la scène Loto-Québec, l’énergie était similaire, avec tellement de monde qu’on avait du mal à distinguer le marché Tombouctou transformé le temps d’un concert en particulier, en marché de La Medina de Conakry lors du live de Manamba Kanté. Fille du légendaire Mory Kanté, la chanteuse a marqué les esprits par sa présence magnétique et sa voix de griotte sur une musique afro-pop, qui a été exacerbée par l’apparition de son mari, la star R&B guinéenne Soul Bang’s, pour un duo chargé d’émotion et de complicité.

Aswè a, Monreyal ap tranble sou ritm Ayiti !
(Ce soir Montréal a tremblé sous les rythmes d’Haïti)
Cette année, Haïti n’était pas juste représentée : elle rayonnait. Le Parterre s’est transformé en soirée konpa typique haïtienne lors du passage de Baz Konpa. Wesli a livré une performance de rara amplifié, tissant des liens entre son haïtien et instruments traditionnels africains. Jean Jean Rossevelt nous a offert un concert plein d’humanité, de bonne humeur et d’énergie dans un Théâtre Fairmount qui chantait ses textes à pleine voix. Bic Tizon Dife a, quant à lui, proposé un live dense, au carrefour du dancehall et de la musique racine haïtienne.

Une édition portée par les voix féminines
Les femmes ont incarné cette édition : sur scène, dans les mots, dans le rythme, dans la réinvention. Le duo brazzavillois Les Mamans du Congo & Rrobin a fusionné berceuses ancestrales, percussions et beats électro ; Gladys Samba y a porté haut une parole de transmission et d’émancipation, et en présentant le matrimoine congolais au public montréalais. Def Mama Def, rappeuses féministes du Sénégal, ont scandé leurs textes sur des instrumentaux mêlant sabar, mbalax et hip-hop. La voix profonde de NAXX BITOTA a traversé la rumba congolaise, la soul et les rythmes bantous extraits de dans son album 64, jouées ici sur scène. Mo’Kalamity, entre reggae roots, spiritualité et combat, a ému par sa présence habitée. Avec Bab L’Bluz, la gnawa a trouvé une incarnation féminine puissante en la personne de Yousra Mansour, chanteuse et joueuse de guembri, affirmant cette culture souvent réservée aux maalem. La slameuse et rappeuse camerounaise Lydol, ainsi que la chanteuse soul ivoirienne Tyrane Mondeny ont également de leur côtés, proposé leurs univers singuliers sur la scène Loto-Québec. Enfin, Maya Kamaty, héritière du maloya réunionnais, a proposé sous le dôme de la SAT une performance immersive où l’électronique embrassait les rythmes ternaires dans une transe visuelle et sonore.

Présence mandingue et filiations musicales
La programmation mandingue, socle historique du festival, a été particulièrement dense. Lors de la Nuit de la Kora, le Gesù a été transformé en un espace sacré : les koras de Zal Sissokho et Toumani Kouyaté, entremêlées, ont suspendu le temps. Deux générations, deux maîtres, un même souffle : celui d’une tradition mandingue transmise dans chaque note, avec grâce et complicité. Noumoucounda Cissokho a élargi le champ de la kora vers le jazz et l’afrobeat. Idriss Le Viking Noir a proposé un show dansant et collectif, balafon en avant. Les Rendez-vous Mandingues du Balattou ont ravivé l’histoire de Soundiata Keita à travers le spectacle émouvant de Benkadi, mêlant percussions, danses, et acrobaties.

Instants suspendus, musiques habitées
Il y a eu ces instants où le silence du public se mêlait à la montée des voix : ce fut le cas lors du concert de Labess, trio algéro-québécois, dont les textes et les arrangements arabo-andalous ont créé un moment de grâce. Le public, rivé, suspendu, comme sous hypnose. Cette magie, on l’a retrouvée avec Djely Tapa, grande griotte malienne installée au Québec, figure essentielle d’une génération afro-féministe et afro-futuriste. Sa voix, entre héritage et manifeste, a marqué la foule présente lors de son concert sur la scène TD du Parterre des Quartiers des Spectacles. Le Balattou a explosé sous l’énergie brute de Fulu Miziki Kolektiv, groupe congolais au soukous futuriste bricolé : guitares et percussions faites maison, énergie DIY, moiteur intégrale. On y transpirait comme dans un bal poussière de Kinshasa.

Le Balattou, lieu créé par Lamine Touré, fondateur du festival, est le socle de Nuits d’Afrique, et c’est naturellement qu’il a affiché complet pour Soul Bang’s, Fulu Miziki et Boubé. On y a aussi vu le rappeur sud-africain Stogie T.

La salsa de Marzos & Mateo, lauréats des Syli d’Or 2025, nous a ramenés droit dans les clubs brûlants du Spanish Harlem de la grande époque. Le duo a déployé une section rythmique impeccable, des cuivres chauffés à blanc, et une énergie communicative.

Raíz Viva, venus de Colombie, ont raconté à travers leurs musiques les luttes et les héritages des afrodescendants de San Basilio de Palenque. Tambours, flûte gaita, chants envoûtants — ils ont invoqué les mémoires des montagnes du nord colombien, les traditions marronnes, et la cumbia la plus enracinée. Rien d’étonnant à ce qu’ils reprennent « Pescador », de la grande Totó la Momposina.

Toujours sur cette ligne afro-latine, KillaBeatMaker a catapulté ces traditions dans le futur. Entre textures électroniques, nappes synthétiques, percussions andines et appels-réponses hérités de la côte caraïbe, il a dessiné une cartographie sonore où la mémoire devient vibration. Une relecture percussive, poétique, dansante — et radicalement contemporaine. La veille, le concert du groupe Sarāb, emmené par Climène Zarkan, dans un dialogue entre rock psyché, jazz oriental et poésie en suspens.

En journée : danses, transmissions et ateliers à ciel ouvert
Chaque jour autour de la scène TD, des ateliers de danse étaient proposés : sabar, maloya, danses afro-caribéennes. Au Cabaret et dans d’autres lieux intimes, des ateliers avec les artistes invités ont permis d’approcher leur pratique, leur histoire, leurs instruments.

Marché Tombouctou : sons, odeurs et circulations
Le Village des Nuits d’Afrique avec son Marché Tombouctou ainsi que sa Promenade des Saveurs ont connu une fréquentation constante. Plus de 50 stands de gastronomie, d’artisanat et de mode venus d’Afrique de l’Ouest, des Caraïbes, d’Amérique du Sud. Un lieu de passage, d’échange, et de retrouvailles entre publics, artistes et familles.

Un festival en effervescence
Partout, tout le temps : il y avait du monde. Dans les salles, dans les rues, devant les scènes, entre les restaurants ephémères, dans les files d’attente. Une 39e édition qui a confirmé ce que Nuits d’Afrique incarne à Montréal : un festival à la fois multiculturel, curateur, tremplin, lieu d’écoute, d’expérience et de fête. Un événement nécessaire, habité, vivant.

Mais plus encore que l’affluence, c’est la diversité de ses publics qui aura marqué cette édition : familles, curieux, amateurs de groove, communautés venues de toute la ville — Montréal dans toute sa pluralité. Des accents, des langues, des styles, des générations qui cohabitent, circulent, dansent ensemble. Le public des Nuits d’Afrique, c’est celui d’une ville-monde.

L’un des plus grands festivals dédié aux musiques d’Afrique, des Antilles et d’Amérique latine en Amérique du Nord. Et une institution désormais incontournable dans le paysage culturel canadien.

Rendez-vous du 7 au 19 juillet 2026 pour la 40e édition – un anniversaire qui ouvrira une nouvelle décennie de découvertes, de célébrations et de rencontres musicales. Un cap symbolique, une promesse de nouveaux horizons pour cette grande fête des musiques d’Afrique et des diasporas à Montréal.

PROCHAINES DATES À RETENIR :
Les Productions Nuits d’Afrique, c’est aussi des concerts à l’année. À ne pas manquer, deux artistes internationaux au Club Balattou : BIA FERREIRA le 3 août et ZAR ELECTRIK le 17 août.