
Après son premier et remarquable long métrage Sous les figues (Cannes 2022), la cinéaste franco-tunisienne, Erige Sehiri, signe un film ancré dans la réalité sociale dans la foulée des tensions autour de la question migratoire en Tunisie. Présenté au Festival du nouveau cinéma de Montréal (54e édition), Promis le ciel, jette un regard féminin percutant sur la question migratoire en Afrique.
Dans la banlieue tunisoise vivent trois femmes ivoiriennes, Marie, pasteure et ancienne journaliste, incarnée par Aïssa Maïga, partage un foyer modeste avec Naney (Debora Lobe), une jeune mère en quête d’un meilleur avenir et Jolie (Laetitia Ky), une étudiante en ingénierie, contrainte de percer pour aider sa famille. Quand ces trois femmes accueillent Kenza (Estelle Kenza Dogbo), fillette rescapée d’un naufrage en Méditerranée, leur foyer se mue en giron de solidarité, de résilience et de contradictions dans un climat social et politique de plus en plus hostile aux migrants, faisant planer un sentiment d’insécurité, source de stress et de précarité. Ces personnages, inspirés de faits réels et sortis d’un travail documentaire en amont, sont contraints de faire des choix différents, entre rester et traverser, entre solidarité et individualité, leurs destinées se croisent et s’influencent mutuellement, finissant par se lier par l’arrivée de la fillette (Kenza), pour former une seule trame dramatique, celle d’une migrante en précarité. Cette structure narrative inscrit Promis le ciel de Erige Sehiri dans le genre de film choral, donnant à la question migratoire une toile sociale plus large et plus complexe, celle de la Tunisie, qui n’est plus une escale, mais une terre d’immigration, qui s’avère peu accueillante, voire hostile. Les profondes racines africaines de ce pays semblent revêches à l’accueil des gentilés continentaux !
La mise en scène repose sur un jeu d’acteurs naturel et sans artifices pour un rendu presque réel, touchant et poignant. Une mention spéciale pour Debora Lobe, qui a joué son propre rôle (Naney), donnant à cette fiction, par sa « bonne franquette » et son vécu, des accents du réel. Le cadrage en gros plan, avec l’effet bokeh, raffine sur les détails pour servir le récit et l’émotion recherchée, ce qui confère plusieurs dièses, sans exagérer, au rendu !
Le scénario, coécrit avec Malika Cécile Louati et Anna Ciennik, donne, dans une simplicité narrative, la parole aux migrants africains, rarement représentés dans le cinéma nord-africain. Cette parole est encore plus percutante quand elle explore l’invisible de la condition féminine en situation de migration, en cherchant à comprendre sa sociologie, mais également à dénoncer la répression qu’elle subit. La musique de Valentin Hadjadj, qui batifole entre la sensibilité violoncelle et la subtilité du luth, donne au film une intonation de contemplation qui dispose à la réflexion et aux questionnements. La bande originale du film est signée par le groupe de blues Delgres, dont le refrain de la chanson « On m’a promis le ciel, en attendant je suis sur la terre, à ramer » résume la morale de cette œuvre : la promesse d’un ailleurs meilleur pourrait être un mirage!
Promis le ciel s’impose comme un prolongement naturel de l’approche cinématographique de Erige Sehiri qui se veut un cinéma du réel qui, par sa sensibilité et sa lucidité, rend justice à la complexité du réel. Il met la lumière, sous le prisme féminin, sur un phénomène peu étudié, à savoir la migration intra-africaine, et s’interroge en filigrane sur « l’identité africaine ». Après ses deux longs métrages consacrés à l’exploration sensible du réel, Erige Sehiri clôtura-t-elle sa « trilogie » par une troisième fiction dans le même registre? C’est en tous cas ce qu’a laissé entendre Didar Domehri, la coproductrice de Promis le ciel (Maneki Films) lors de son échange avec le public après la projection du film au Cinéma du Musée à Montréal.
Sofiane Idir

