
À la fois intense et déconcertant, le premier long métrage du jeune réalisateur français Théo Hellermann, présenté en première mondiale à la 55e édition du Festival du nouveau cinéma (FNC), nous tient en haleine le temps d’une classe bouillonnante. Minée par le harcèlement et l’intimidation, une classe au bord de l’implosion devient le lieu d’auscultation des fractures de notre monde.
Une classe chaotique, des élèves qui s’interpellent, des échanges qui dégénèrent et un enseignant qui peine à reprendre le contrôle. C’est dans ce climat électrique qu’un professeur d’histoire au lycée Duclaux à Aurillac parvient cahin-caha à rétablir sa classe pour engager ses élèves dans un débat sur la démocratie. C’est à ce moment-là que cette fiction, inspirée d’un vécu personnel, devient intéressante. Une classe qui réfléchit, qui débat, voire qui institue, quoique ce soit toujours dans la violence ! La discussion houleuse s’élargit progressivement à des questions qui dépassent largement les murs de l’école : la liberté d’expression, la lutte des classes, le capitalisme, le pouvoir, les inégalités, le rapport Nord-Sud, les réseaux sociaux et, surtout, la nécessité même de débattre. Le jeu naturel des protagonistes fait émerger un paradoxe saisissant. Alors que les élèves peinent à se respecter et à s’entendre, ils sont invités à réfléchir aux fondements du vivre-ensemble. Le débat dépasse alors un simple exercice scolaire pour devenir une tentative de renouer le dialogue dans un monde hyperconnecté, mais paradoxalement isolé!

La classe imaginée par Hellermann ressemble à une miniature de notre monde traversé par les inégalités et l’indifférence. Comme l’a souligné le réalisateur lors de la discussion avec le public après la projection, la violence ne surgit pas de nulle part : elle prend racine dans le mépris, l’exclusion et le refus de reconnaître l’autre. Lorsqu’un individu est constamment nié, piétiné ou privé de la possibilité de se faire entendre, la violence peut devenir, à ses yeux, un ultime moyen d’exister. Le film explore cette mécanique sans pour autant justifier le passage à l’acte. Il invite plutôt à s’interroger sur les facteurs qui conduisent à l’escalade, ainsi que sur la responsabilité de ceux qui regardent sans intervenir. Cette réflexion prend une dimension bouleversante dans ce thriller de société à travers Gabriel, un lycéen en classe de terminale, victime d’harcèlement et d’intimidation. À travers des séquences oniriques, empreintes de fantaisie, le film nous donne accès à son univers intérieur, à ses pensées et à ses tourments pour saisir sa souffrance que son entourage semble délibérément ignorer. Un tel procédé confère au récit une authenticité troublante et une profondeur émotionnelle particulière, d’autant plus que le cinéaste, à travers le personnage de Gabriel, revisite son expérience personnelle, nous confie-t-il, ce qui donne à son œuvre une dimension cathartique.
La distribution donne de la profondeur à cette impression de vérité. Outre Théo Hellermann, qui prête ses traits à Gabriel, Fred Testot incarne avec brio le professeur d’histoire, tandis que Lucas Englander, Noham Edje, Gina Jimenez, Myriam Djeljeli et Pierre Gommé donnent magistralement vie à un univers scolaire en effervescence.
La force du film tient également à sa mise en scène, qui exploite avec justesse les codes du cinéma à huis clos. Le jeu des acteurs, naturel et presque brut, donne l’impression que la caméra saisit une classe livrée à elle-même, sans artifice ni altération. Les dialogues fusent, les tensions s’exacerbent et le rythme saccadé, soutenu par la multiplication des angles de vue, restitue avec intensité la brutalité des échanges.
En abordant le harcèlement scolaire et l’exclusion, le premier long métrage de Théo Hellermann entre en résonnance avec la crise des lycées qui secoue la France. Le film ne prétend pas résumer une crise complexe, mais il en éclaire une dimension essentielle. L’exclusion et les inégalités peuvent nourrir des violences lorsqu’une société cesse de regarder ceux qu’elle marginalise !
Sofiane Idir
