L’abus en tout est un défaut, car le remède peut devenir poison. Paracétamol, ibuprofène ou antihistaminiques… Nous sommes nombreux à faire une confiance quasi aveugle à ces molécules du quotidien. L’automédication peut pourtant provoquer des effets graves, voire mortels. Car le danger tient dans l’illusion de leur innocuité… Un angle mort de la santé publique, nourri par l’habitude et la méconnaissance des risques.

Entre banalisation de l’automédication et méconnaissance des risques, les médicaments le plus utilisés – comme le paracétamol – peuvent être à l’origine d’effets indésirables parfois sévères.

Quand le remède devient poison

« Tout est poison, rien n’est poison : seule la dose fait le poison », Paracelse (1493-1541)

Cet adage fondateur de la pharmacie, enseigné dès la première année aux futurs pharmaciens, garde aujourd’hui toute sa pertinence. Paracelse avait compris dès le XVIᵉ siècle qu’une substance pouvait être bénéfique ou toxique selon la dose, la durée et le contexte d’exposition. D’ailleurs, le mot pharmacie dérive du mot grec phármakon signifiant à la fois « remède » et « poison ».

Le paracétamol, antalgique et antipyrétique (médicament qui combat la douleur et la fièvre) largement consommé, est perçu comme inoffensif. Pourtant, il est responsable d’hépatites médicamenteuses aiguës, notamment lors de surdosages accidentels ou d’associations involontaires entre plusieurs spécialités qui en contiennent.

L’ibuprofène, également très utilisé pour soulager douleurs et fièvre, peut quant à lui provoquer des ulcères gastriques, des hémorragies digestives ou une insuffisance rénale, s’il est pris à forte dose et de manière prolongée ou avec d’autres traitements agissant sur le rein.

L’aspirine, médicament que l’on trouve encore dans beaucoup d’armoires à pharmacie, fluidifie le sang et peut favoriser les saignements et hémorragies, notamment digestifs. En cas de surdosage très important, il peut même conduire à des troubles de l’équilibre acide-base dans le sang et mener au coma, voire au décès s’il n’y a pas de prise en charge rapide.

Ces exemples illustrent un principe fondamental : il n’existe pas de médicaments sans risque. Tous peuvent, dans certaines conditions, provoquer des effets délétères. Dès lors, la question n’est pas de savoir si un médicament est dangereux, mais dans quelles conditions il le devient.

Pourquoi tous les médicaments présentent-ils des effets indésirables ?

Comprendre l’origine des effets indésirables nécessite un détour par la pharmacologie, la science qui étudie le devenir et l’action du médicament dans l’organisme.

Chaque médicament agit en se liant à une cible moléculaire spécifique afin de modifier une fonction biologique. Mais ces substances actives, exogènes à l’organisme, ne sont jamais parfaitement sélectives : elles peuvent interagir avec d’autres cibles, provoquant ainsi des effets indésirables – autrefois appelés effets secondaires.

Contre-indications et interactions : quand d’autres facteurs s’en mêlent

Les effets indésirables ne dépendent pas uniquement de la dose. Les susceptibilités individuelles, les interactions médicamenteuses ainsi que des facteurs physiologiques ou pathologiques peuvent favoriser la survenue des effets indésirables.

Chez les personnes atteintes d’insuffisance hépatique (qui concerne le foie), par exemple, la dégradation du paracétamol normalement assurée par le foie est ralentie, ce qui favorise son accumulation et augmente le risque de toxicité de ce médicament pour le foie.

L’alcool, en agissant sur les mêmes récepteurs cérébraux que les benzodiazépines, potentialise leurs effets sédatifs et de dépression respiratoire (qui correspond à une diminution de la fréquence respiratoire, pouvant alors devenir trop faible pour assurer l’approvisionnement du corps en oxygène).

Ces mécanismes expliquent la nécessité de contre-indications, de précautions d’emploi et de limites posologiques strictes, précisées pour chaque médicament dans son autorisation de mise sur le marché. Avant chaque prise de médicament, l’usager doit consulter sa notice dans laquelle sont résumées ces informations indispensables.

Comment les risques médicamenteux sont-ils encadrés ?

Avant sa commercialisation, tout médicament fait l’objet d’une évaluation rigoureuse du rapport bénéfice/risque. Mais l’évaluation ne s’arrête pas après l’autorisation de mise sur le marché. Dès qu’un médicament est utilisé en vie réelle, il entre dans une phase de pharmacovigilance : un suivi continu des effets indésirables signalés par les professionnels de santé ou les patients eux-mêmes.

Les médicaments les plus à risque ne sont disponibles que sur prescription médicale, car la balance bénéfice/risque doit être évaluée patient par patient, par le médecin. Les autres, accessibles sans ordonnance, restent délivrés exclusivement en pharmacie, où le pharmacien joue un rôle déterminant d’évaluation et de conseil. Cette médiation humaine constitue un maillon essentiel du système de sécurité médicamenteuse.

Un équilibre à reconstruire entre confiance et prudence

Le médicament n’est ni un produit de consommation comme les autres ni un poison à éviter. C’est une arme thérapeutique puissante, qui exige discernement et respect. Sa sécurité repose sur une relation de confiance éclairée entre patients, soignants et institutions. Face à la montée de l’automédication et à la circulation massive d’informations parfois contradictoires, l’enjeu n’est pas de diaboliser le médicament, mais d’en restaurer la compréhension rationnelle.

Bien utilisé, il soigne ; mal utilisé, il détruit. C’est tout le sens du message de Paracelse, encore cinq siècles plus tard.

Mohand Lyazid Chibout (Iris)

By Mohand-Lyazid Chibout

Mohand Lyazid Chibout (nom de plume Iris), né à Ait Soula, dans la commune de Chemini à Béjaïa en Algérie, est un écrivain, poète, correcteur (édition, presse) et chroniqueur algérien kabyle d'expression française. Il a publié : Traduire un silence (2010), Amoureux-nés (2010), La Finitude (La haine de soi) (2014), Les Saisons mortes (2018), Les Lumières de l'ombre, recueil de réflexions et aphorismes (2023)