Un espoir sans papiers. Ingrid Chabbert et Espé signent un roman graphique poignant et d’une justesse rare

Alors que les crises migratoires font régulièrement la une de l’actualité en France et un peu partout en Europe, la question de l’immigration est devenue un sujet de crispation politique majeure à l’approche de chaque rendez-vous électoral.

On a pu le constater récemment en Suède lors des élections générales de septembre, mais aussi en Hongrie, en Allemagne et aux Pays-Bas, où les gouvernements subissent la pression croissante des partis d’extrême droite. En Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni opte lui aussi pour des mesures très strictes, notamment dans le cadre des négociations sur le pacte européen.

Le spectre d’une « invasion » d’immigrants en provenance des pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne est souvent instrumentalisé pour alimenter un sentiment de peur et de haine envers ces « autres venus d’ailleurs ». Ce fut notamment le cas lors des événements du 30 juillet dernier, marqués par l’afflux massif de plus de 50000 migrants tentant de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta.

Entre crispation politique et détresse migratoire

Comme partout ailleurs, le discours autour de l’immigration s’est décomplexé, évacuant au passage la question centrale de l’humanitaire. L’immigrant y est fréquemment désigné comme la source de tous les maux au sein de sociétés dont les gouvernants ont perdu le lien de confiance avec leurs populations.

Certes, le tableau ainsi dépeint n’a rien de reluisant. Pourtant, l’espoir demeure l’une des dispositions fondamentales qui nous définissent en tant qu’êtres humains. Il ne doit pas nous faire perdre de vue notre capacité à espérer et à changer les choses en bien.

Pour les clandestins, la traversée s’avère extrêmement dangereuse, risquée, voire mortelle. Une fois arrivés, leur quête n’est pourtant que la première étape d’un long périple, jalonné de contraintes administratives et de difficultés quotidiennes dans le pays d’accueil, à commencer par la barrière de la langue. Aux défis matériels de tous les jours s’ajoutent l’incertitude permanente et l’absence de perspectives claires.

La rencontre entre une retraitée solitaire et un jeune rescapé

Ingrid Chabbert et Sébastien Portet, alias Espé, ont publié aux Éditions Dupuis Un espoir sans papiers[1], une bande dessinée poignante qui puise au plus profond de notre humanité. Dans cette œuvre, les auteurs français frappent fort et juste, sans artifices, pour dépeindre la réalité telle qu’elle est.

L’histoire suit Ahmed Bouzine, un mineur algérien et unique rescapé du naufrage d’un canot au large de la Charente-Maritime, sur l’île d’Aix. Il est recueilli par Sidonie Delahaute, une retraitée solitaire qui le confond avec son fils Daniel disparu depuis des années.

Une quiétude éphémère

Sidonie protège Ahmed du monde extérieur et revit grâce à ce retour inespéré : « Il y a comme un vent de tendresse depuis ton retour mon petit…si tu savais comme c’est bon » (p. 25).

La fraîcheur d’Ahmed apporte une immense joie à Sidonie, même si cette dernière semble parfois rattrapée par les divagations de l’âge. Même si Ahmed ne parvient pas à se projeter dans l’avenir, il s’efforce de se rendre utile dans ce foyer où l’espoir est à nouveau permis.

Cependant, cette douceur de vivre est rapidement balayée par la dure réalité. Rattrapés par la loi, les personnages voient leur tranquillité voler en éclats et se retrouvent séparés par les autorités. Le récit nous entraîne bien vite dans les méandres d’une machine administrative implacable.

Frapper fort, juste et sans artifices

Ingrid Chabbert, qui a déjà signé par le passé des œuvres marquantes[2], réussit une nouvelle fois à nous bouleverser à travers un récit qui dépeint la condition sociale des personnages qui évolue au fil des épreuves. Le personnage d’Ahmed gagne grandement en maturité. Malgré les défis, il n’oublie jamais celle qui lui a tendu la main au moment où il en avait le plus besoin.

De son côté, le dessin d’Espé[3] réussit à faire ressortir toute la palette d’émotions des personnages, nous plongeant habilement de l’atmosphère intime de l’île jusqu’aux décors de la grande ville. Enfin, on saluera le travail remarquable de coloration d’Aretha Battistutta, dont le choix des teintes apporte une belle cohérence visuelle du début à la fin du récit.

Réda Benkoula

[1] Un espoir sans papiers | Ingrid Chabbert (Scénario), Espé (Dessin) Aretha Battistutta (Coloriste) | Dupuis | 2026 | 104 pages

[2] Ingrid Chabbert a publié Les géants, A faire peur, Les amies de papier, SOS animaux en danger, Rosamée, Amy pour la vie !, Elma, Constance et les ombres, Poils aux pattes, Un dino au tableau, En attendant Bojangles.

[3] Espé est l’auteur de Châteaux Bordeaux, Le 3e œil, Destins, Le territoire, Une famille en guerre, Vivre est dangereux pour la santé, Le perroquet, Le col de Py, L’île des Justes, Le gigot du dimanche.