
Dans un contexte international marqué par les tensions géopolitiques, la modification des flux commerciaux (fragmentation des échanges) et l’incertitude économique, le Canada amorce un tournant stratégique en orientant son commerce vers des partenaires jugés plus sûrs. C’est dans cette optique de reconfiguration géopolitique des échanges que s’inscrit la visite du Premier ministre Mark Carney à Beijing, en janvier, la première d’un chef de gouvernement canadien en Chine depuis 2017, et le lancement d’un nouveau partenariat stratégique entre Ottawa et Pékin. À l’issue de cette visite, les deux pays ont publié une déclaration commune définissant les principaux piliers de cette nouvelle relation bilatérale, axée sur l’économie, l’énergie, le climat, la gouvernance mondiale et la sécurité publique.
Un nouvel élan pour le commerce et l’investissement entre les deux pays
Au cœur de ce partenariat figure la coopération dans les secteurs de l’énergie et des technologies propres. Le Canada et la Chine, tous deux acteurs majeurs sur le plan énergétique, souhaitent conjuguer leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et stimuler les investissements dans les batteries, l’énergie solaire et éolienne ainsi que le stockage d’énergie. Durant son séjour, Mark Carney a rencontré plusieurs dirigeants d’entreprises chinoises afin d’accélérer des investissements potentiels au Canada, notamment dans des coentreprises jugées stratégiques.
Un volet particulièrement sensible concerne le secteur des véhicules électriques. Ottawa autorisera l’importation de 49 000 véhicules électriques fabriqués en Chine, soumis à un tarif préférentiel de 6,1 %, correspondant aux volumes observés avant les récentes tensions commerciales. Le gouvernement assure que ces importations représenteront moins de 3 % du marché canadien et qu’elles devraient, à moyen terme, favoriser la création d’emplois grâce à des investissements chinois dans la fabrication automobile au Canada. D’ici cinq ans, plus de la moitié de ces véhicules devraient être offerts à un prix inférieur à 35 000 dollars, répondant ainsi aux préoccupations croissantes liées à l’accessibilité des véhicules électriques pour les Canadiens.
L’agroalimentaire demeure toutefois la pierre angulaire de la relation sino-canadienne. La Chine est le deuxième marché d’exportation du Canada, notamment pour les produits agricoles et de la mer. Un accord commercial préliminaire prévoit une réduction majeure des droits de douane sur le canola canadien, qui passeraient d’environ 85 % à 15 % d’ici mars 2026, selon le Cabinet du premier ministre du Canada. Cette mesure, combinée à l’allègement des barrières sur la farine de canola, le homard, le crabe et les pois, pourrait générer près de 3 milliards de dollars en nouvelles commandes à l’exportation.
Le partenariat ne se limite pas à l’économie. Le Canada et la Chine entendent renforcer leur coopération en matière de gouvernance mondiale, de stabilité financière et de lutte contre les changements climatiques. Des collaborations accrues sont également prévues dans les domaines de la sécurité publique, de la lutte contre la criminalité transnationale et de la cybercriminalité.
Enfin, la dimension humaine et culturelle n’est pas en reste. Les deux pays souhaitent stimuler les échanges culturels et touristiques, notamment grâce à une exemption de visa pour les Canadiens se rendant en Chine et à des initiatives conjointes en vue de la Coupe du monde de la FIFA 2026.
Un repositionnement stratégique face à la fragmentation du commerce international
Présenté par Ottawa comme un « tournant » dans les relations bilatérales, ce nouveau partenariat stratégique témoigne d’un pragmatisme qui cherche non seulement à saisir des opportunités commerciales et des investissements, mais aussi à s’adapter à une économie mondiale fragmentée où les blocs économiques se redéfinissent selon des intérêts stratégiques et politiques plutôt que strictement économiques. Dans un contexte où les tensions persistantes entre les États-Unis et la Chine, illustrées par des droits de douane élevés et des mesures protectionnistes, ont contraint Ottawa à diversifier ses échanges au-delà de son partenaire nord-américain traditionnel, les États-Unis, afin de réduire sa vulnérabilité à l’instabilité des relations commerciales américaines.
Sofiane Idir
