Mes enfants,
Il y a une chose que les hommes croient légère et que Dieu, dans le Livre, tient pour lourde : la parole. Nous lâchons les mots comme on jette des grains au vent, en pensant qu’ils se perdent. Le Coran, lui, nous avertit qu’aucun ne se perd :
مَا يَلْفِظُ مِن قَوْلٍ إِلَّا لَدَيْهِ رَقِيبٌ عَتِيدٌ
« Il ne prononce pas une seule parole sans qu’il y ait, auprès de lui, un observateur prêt à l’inscrire. » (Qâf, 50 : 18)
Réfléchissez à ce verset, révélé il y a quatorze siècles, à une époque où une parole dite s’évanouissait dans l’air aussitôt prononcée. Notre époque lui donne une résonance particulière : ce que vous écrivez laisse désormais, jusque dans le monde visible, des traces que vous ne maîtrisez plus. Un message envoyé ne s’efface pas vraiment — il est enregistré, copié, capturé en image, gardé quelque part. Ce que l’on croyait fugace est devenu durable.
Je vous écris parce que vous grandissez dans un monde où il n’a jamais été aussi facile de blesser. Derrière un écran, on peut insulter un inconnu, se moquer d’un visage, rejoindre une meute qui s’acharne sur une seule personne — et refermer l’appareil comme si de rien n’était. On appelle cela un commentaire, une « story », une réponse. Le Coran, lui, sait comment cela s’appelle vraiment.
Pourquoi devient-on si dur derrière un écran ?
Les chercheurs qui étudient le comportement en ligne décrivent un phénomène qu’ils nomment la « désinhibition » : derrière un écran, l’être humain se libère de retenues qu’il garderait en face à face.
On ne voit pas le visage de l’autre, donc on ne voit pas sa douleur ; on se sent à distance, protégé, parfois anonyme, sans ce regard humain qui, dans la vie réelle, retient la main et la langue.
L’écran n’invente donc pas la cruauté : il en abaisse le prix, rendant facile et rapide ce qui, en présence de l’autre, resterait bloqué dans la gorge.
Ce que les chercheurs observent aujourd’hui derrière les écrans rejoint ainsi des faiblesses humaines que le Coran avait déjà placées au cœur de son enseignement moral.
Le Coran a nommé ces blessures
Voyez comme il décrit, avec une précision qui semble écrite pour nos écrans, les deux cruautés les plus ordinaires du monde en ligne — la moquerie et le sobriquet :
لَا يَسْخَرْ قَوْمٌ مِّن قَوْمٍ … وَلَا تَلْمِزُوا أَنفُسَكُمْ وَلَا تَنَابَزُوا بِالْأَلْقَابِ
« Qu’un groupe ne se moque pas d’un autre… Ne vous dénigrez pas les uns les autres et ne vous affublez pas de sobriquets injurieux. » (Al-Hujurât, 49 : 11)
N’est-ce pas, mot pour mot, ce qu’est devenue une section de commentaires ? La moquerie en groupe, le dénigrement, le surnom cruel que l’on colle à quelqu’un pour le blesser. Et lorsque l’on parle d’un absent, que l’on répand sur lui ce qui l’atteindrait s’il l’entendait, le Coran emploie une image que je veux que vous n’oubliiez jamais :
وَلَا يَغْتَب بَّعْضُكُم بَعْضًا ۚ أَيُحِبُّ أَحَدُكُمْ أَن يَأْكُلَ لَحْمَ أَخِيهِ مَيْتًا فَكَرِهْتُمُوهُ
« Et ne médisez pas les uns des autres. L’un de vous aimerait-il manger la chair de son frère mort ? Vous en éprouveriez du dégoût. » (Al-Hujurât, 49 : 12)
L’image est terrible parce que l’absent ne peut pas se défendre. C’est aussi ce qui rend les meutes numériques si cruelles : elles dévorent parfois une personne qui n’est même pas là pour répondre.
La recherche documente aujourd’hui les ravages du harcèlement en ligne sur ceux qui le subissent — l’angoisse, le repli, parfois bien pire ; le Coran, lui, avait condamné les comportements qui le composent — la moquerie, l’insulte, la médisance — comme des actes qui répugnent à la conscience.
Ce que je veux vous transmettre
Non pas une interdiction, mais une manière de tenir votre langue là où tout vous pousse à la lâcher.
D’abord, la règle du visage. Avant d’écrire quoi que ce soit sur un écran, demandez-vous : oserais-je le dire à cette personne, les yeux dans les yeux ? Si la réponse est non, demandez-vous pourquoi l’écran vous donne une audace que vous n’auriez pas devant son visage. Puis ne l’écrivez pas.
Ensuite, la valeur du silence. On croit qu’il faut répondre à tout, commenter tout, avoir un avis sur tout. C’est faux. Se taire n’est pas une faiblesse : c’est souvent la parole la plus haute. Entre une méchanceté et le silence, choisissez le silence : une parole blessante envoyée ne revient jamais tout à fait.
Enfin, remplacez au lieu de vous retenir. Le Coran ne vous demande pas seulement de ne pas mal parler ; il vous ordonne de dire mieux :
وَقُل لِّعِبَادِي يَقُولُوا الَّتِي هِيَ أَحْسَنُ ۚ إِنَّ الشَّيْطَانَ يَنزَغُ بَيْنَهُمْ
« Dis à Mes serviteurs de dire ce qui est meilleur, car le diable cherche à semer la discorde entre eux. » (Al-Isrâ’, 17 : 53)
Voyez la sagesse : là où l’écran attise la discorde et récompense la colère, on vous demande de dire ce qui est meilleur. Un mot qui apaise plutôt qu’un mot qui enflamme. Un silence plutôt qu’une insulte. Un message privé et bienveillant plutôt qu’une humiliation publique.
Car votre langue, mes enfants, est un dépôt qu’on vous a confié. Un mot lancé est comme une flèche : vous êtes maître de lui tant qu’il est dans votre arc, et vous n’êtes plus rien pour lui dès qu’il est parti. Le monde vous offrira, chaque jour, mille occasions faciles de blesser sans être vu. Votre honneur sera de ne pas les saisir — non par peur d’être pris, puisque personne peut-être ne vous verra, mais parce qu’Un autre, Lui, voit et inscrit.
Le jour où vous saurez vous taire alors que tout vous poussait à mordre, vous serez plus forts que la foule entière qui s’acharne. C’est cela, tenir sa langue. Et c’est, croyez-en votre père, l’une des plus rares noblesses de ce temps.
Votre père.
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Auteur: Mohamed Tounsi
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