Par Abdelaziz Kacem
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Lors d’un meeting à Bondy, en Seine-Saint-Denis, le 4 mars dernier, Jean-Luc Mélenchon, évoquant Notre-Dame de Paris, déclarait : «Les penseurs de cette époque ont profité du savoir qu’ils avaient rapporté des musulmans et des croisades pour faire de la physique, parce qu’ils n’étaient pas au courant des mathématiques, car ils n’y connaissaient rien, et de la chimie, car pour faire des vitraux il faut faire de la chimie et ils n’y connaissaient rien non plus.» Ce n’était là qu’une récidive. Le chef de La France insoumise avait déjà affirmé, le 18 juin 2025 : «S’il n’y avait pas eu Saladin, vous ne sauriez pas bâtir des cathédrales, parce que c’est lui qui vous a appris comment on faisait. C’est lui qui vous a appris les vitraux et les mathématiques.» Aussitôt, les identitaires et toute une plèbe effarouchée de France et de Navarre crièrent au scandale, voire au sacrilège. Des médias et des journaux, au premier rang desquels Le Figaro, jadis parangon d’une droite libérale et républicaine, mobilisèrent leurs «zemmouriades» et sonnèrent la charge.
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«C’est faux», assène Pauline de Préval, auteure du Dictionnaire amoureux des cathédrales (Plon). «Si l’on veut parler d’emprunts, il faudrait plutôt s’intéresser à ce que les arabo-musulmans ont eux-mêmes emprunté aux Byzantins, dont ils ont conquis les territoires sur le pourtour méditerranéen. C’est des Byzantins que les Arabes tiennent leurs procédés de construction des voûtes et des arcades sur colonnes.» Laurence de Charette, pour sa part, dénonce un « sketch électoral » bien rodé, «un de ces numéros dont Mélenchon usera, selon elle, encore et encore.» Le site Tribune chrétienne s’insurge : «Une telle affirmation est historiquement fausse à 90 %, anachronique, et reflète soit une inculture historique préoccupante, soit une volonté idéologique de manipuler les faits à des fins de relativisation ou de déconstruction de l’héritage chrétien de la France.».jpg)
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Ces réactions épidermiques me rappellent une anecdote édifiante. Roger Garaudy raconte, dans Pour un dialogue des civilisations (Denoël, 1977, p. 82), qu’alors qu’il était encore communiste militant, il donna, en 1945, une conférence à Tunis où il osa citer un passage particulièrement audacieux tiré de La Vie en fleur, ultime ouvrage d’Anatole France : «Monsieur Dubois demanda à Madame Nozière quel était le jour le plus funeste de l’Histoire de France. Madame Nozière ne le savait pas. “C’est, lui dit Monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque.”» (Œuvres, t. IV, p. 1118). La citation provoqua un véritable émoi dans le parti colonial, et Garaudy en fit les frais. Les autorités du Protectorat l’expulsèrent de Tunis pour «propagande anti-française». Les descendants spirituels de ces mêmes colons continuent aujourd’hui encore de faire barrage à toute mise en lumière des emprunts, pourtant massifs, de la civilisation française à l’héritage arabo-musulman..jpg)
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Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire en temps de crise. Jean-Luc Mélenchon formule les choses de manière abrupte, provocatrice même ; mais, sur le fond, ce qu’il avance n’a rien d’une fantaisie idéologique. L’influence arabo-musulmane sur les sciences, les techniques, la philosophie et même certains arts de l’Occident médiéval et renaissant est aujourd’hui un fait abondamment documenté. Son établissement a exigé, de la part des chercheurs les plus sérieux, des décennies d’enquêtes, de recoupements et de patientes exhumations.
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L’arabiste espagnol Emilio García Gómez parlait déjà d’une « crise d’amnésie provoquée à dessein ». La civilisation arabe, selon lui, a été ensevelie vivante sous des couches successives de silence, de dénégation et de mauvaise foi. Évoquant les travaux monumentaux de grands arabisants tels que Julián Ribera et Miguel Asín Palacios, qui s’employèrent à mettre au jour les trésors enfouis d’Al-Andalus et à en mesurer les prolongements dans la culture européenne, García Gómez recourait à une métaphore qu’il disait lui-même «moderne et un peu audacieuse»: «Les études qui décèlent cette influence ont dû percer la dure écorce du temps comme ces machines perforatrices qui recherchent aujourd’hui le pétrole jusqu’à d’étonnantes profondeurs ; les gisements à découvrir étaient jalousement enfouis dans le tréfonds de l’histoire.»
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Honneur à ces érudits probes et courageux qui, contre les dénégateurs, les chauvinismes culturels et les suprématismes identitaires, ont apporté la preuve irréfutable de l’immense dette scientifique et intellectuelle de l’Occident envers les Arabes, dette que les héritiers actuels de cette brillante civilisation sont, hélas, loin de toujours honorer. Je ne suis pas historien de l’art. Mais j’ai lu, voyagé, observé, vérifié. Je me suis rendu dans ce haut lieu inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco qu’est la Cathédrale Notre-Dame-du-Puy. Mon guide était l’ouvrage magistral d’Émile Mâle, L’Art religieux du XIIe siècle en France. Dès l’abord, le regard est saisi : claveaux aux couleurs alternées, arcs tréflés, festonnés ou en fer à cheval, ouvertures polylobées du clocher rappelant immédiatement celles des minarets andalous. Impossible de ne pas songer à la Grande Mosquée de Cordoue.
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Comment interpréter ces troublantes ressemblances ? Comment comprendre, au-delà de la simple coïncidence esthétique, ces caractères arabes en écriture coufique qui encadrent l’une des antiques portes de bois sculpté ? Des scènes de la vie de l’Enfant Jésus y sont entourées d’une inscription arabe répétée en boucle. «On croit y lire, écrit Émile Mâle, une invocation à Allah. L’islam révèle ici sa présence; et si l’on pouvait douter d’abord, on n’en a plus le droit maintenant.» L’inscription reproduit en effet une formule pieuse typiquement islamique : Al-Mulku lillāh (Le Royaume appartient à Dieu).
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Mais c’est surtout dans le cloître adjacent que le visiteur, même profane, croit soudain pénétrer dans une aile de la mosquée de Cordoue. Rarement, en Europe chrétienne, la présence architecturale de l’islam se donne à voir avec une telle évidence. Et le phénomène ne se limite pas au Puy. Des influences orientales analogues se retrouvent dans de nombreuses églises françaises : Prieuré de La Charité-sur-Loire, Basilique Notre-Dame-du-Port, Basilique Saint-Sernin, Abbaye Saint-Pierre de Moissac, et tant d’autres encore. Par quel miracle historique cet entremêlement entre christianisme et islam, cet islam si souvent caricaturé, si mal connu, si obstinément réduit à sa dimension conflictuelle, a-t-il pu se produire ?
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Émile Mâle avance une explication lumineuse : il n’était nullement difficile, pour un chrétien français du Moyen Âge, de se rendre à Cordoue, de visiter sa mosquée, d’en étudier les formes et même d’en relever les plans. Les chrétiens étaient nombreux dans la capitale andalouse et «pouvaient y pratiquer leur culte en toute liberté». Ils disposaient de trois églises, de trois monastères et de huit abbayes dans les montagnes voisines. «Les écoles chrétiennes étaient ouvertes à côté des écoles musulmanes ; elles avaient, elles aussi, des maîtres fameux qui rivalisaient de talent avec les docteurs arabes. On venait de toutes les parties de l’Espagne écouter saint Euloge ; on venait même, s’il faut l’en croire, de France. Telle était la tolérance des musulmans que les évêques espagnols se réunirent plusieurs fois à Cordoue pour y tenir des conciles.»
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Ce qu’Émile Mâle ne fait ici qu’entrevoir est pleinement corroboré par les chroniques arabes. La mosquée n’était pas seulement un lieu de culte : elle faisait aussi office d’université, de collège et de centre intellectuel où l’on enseignait théologie, langue, littérature et sciences arabes. Ces enseignements étaient également accessibles, fait presque inimaginable aujourd’hui, aux étudiants chrétiens, les fameux mozarabes. Telle fut, durant plusieurs siècles, l’exception andalouse.Courage cher Jean-Luc Mélenchon et merci pour votre probité intellectuelle.
Abdelaziz Kacem
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