Un an et demi après l’entrée en vigueur de la loi 69-21 sur les délais de paiement, les premiers effets se font nettement sentir sur le tissu économique marocain. Dans cette interview, Amine Diouri revient sur les principaux enseignements de l’étude publiée par Inforisk. Baisse des retards, amélioration du comportement des entreprises, effet positif sur les TPE, rôle coercitif de l’État ou encore évolution du crédit interentreprises : il décrypte les mutations en cours et estime que la dynamique engagée pourrait durablement assainir les relations commerciales au Maroc.
Challenge : Un an et demi après l’entrée en vigueur de la loi n°69-21 sur les délais de paiement, Inforisk relève une amélioration notable des comportements de paiement au Maroc, avec une baisse globale des délais clients de 22 jours entre 2023 et 2024. Dans ce contexte, quelles sont les principales conclusions que vous tirez de cette étude et peut-on parler d’un véritable changement de culture au sein des entreprises marocaines ?
Amine Diouri : La première conclusion à laquelle nous arrivons, c’est que la loi 69-21 est efficace. Les chiffres ne mentent pas. Ils sont incontestables. Les délais de paiement globaux baissent, même pour les TPE, dont la majorité est exclue du périmètre de la loi. Elles commencent à ressentir une baisse des retards de paiement subis.
Seconde conclusion, nous pouvons en effet parler d’un changement notable de mindset des entreprises par rapport à la question des délais de paiement. Auparavant, et sous la coupole des précédentes lois sur les délais de paiement, celles-ci ne leur faisaient pas peur. La loi 69-21 apporte un véritable changement : une tierce partie, l’État, via la DGI, vient s’immiscer dans la relation client-fournisseur. La DGI oblige le client à respecter le délai légal via des déclarations certifiées trimestrielles (pour les entreprises de plus de 50 MDHS) ou annuelles (pour celles de plus de 10 MDHS de CA), ainsi que par l’application de sanctions pécuniaires fortes.
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Challenge :Votre étude montre que les TPE apparaissent comme les grandes gagnantes de 2024, avec une réduction spectaculaire de 32 jours de leurs délais clients. Comment expliquez-vous cet «effet de diffusion» de la loi vers les plus petites structures, alors même qu’elles n’étaient pas directement les premières concernées par le dispositif?
A.D : Les TPE sont effectivement les principales bénéficiaires de la loi 69-21, avec une baisse de 32 jours des délais, qui passent de 199 à 167 jours.
Cet effet de dilution s’explique assez simplement : les grandes entreprises travaillent davantage avec les ETI et les PME. Lors de la première phase de la loi (second semestre 2023), il était normal de constater que les PME avaient bénéficié du meilleur comportement de paiement des entreprises de plus de 50 MDHS. Les PME, elles, sont plus en lien avec les TPE. Et comme elles ont bénéficié d’un délai de paiement amélioré, elles l’ont répercuté sur leurs clients, les « petites entreprises ». D’où la diffusion progressive de la loi.
Challenge : Malgré cette amélioration globale, les délais restent encore très élevés dans certains secteurs comme le commerce, le transport ou encore l’immobilier. Quels sont aujourd’hui les principaux freins structurels qui empêchent une normalisation plus rapide des délais de paiement au Maroc ?
A.D : Plusieurs choses. Je rappelle que 80 % des sociétés marocaines sont hors scope de la loi 69-21 puisqu’elles réalisent moins de 2 MDHS. Ensuite, je rappelle également que les factures de moins de 10.000 dirhams n’étaient pas prises en compte (cela va changer en 2026). Or, nous savons que la part des factures de ce montant est majoritaire dans le cadre des transactions interentreprises. Elles échappaient donc aux sanctions de la loi. Mais, je le rappelle, la loi prévoit leur intégration dans les déclarations de 2026. Cela devrait changer beaucoup de choses.
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Challenge : L’étude met également en évidence un paradoxe intéressant : le Maroc figure parmi les meilleurs élèves au monde en matière de respect du délai légal maximal, mais reste en même temps parmi les pays affichant les plus forts retards supérieurs à 90 jours. Comment interprétez-vous cette situation et que révèle-t-elle sur la réalité du tissu économique marocain ?
A.D : Je pense qu’il faut regarder l’évolution dans le temps. Le pourcentage de retards significatifs était deux fois plus élevé il y a encore trois ans. À l’inverse, le taux de paiement à l’heure était très faible, nous plaçant systématiquement en queue de peloton.
Cette performance réalisée en peu de temps prouve une chose. Nous avons longtemps parlé d’un problème culturel concernant les délais de paiement. En réalité, à partir du moment où la loi est suffisamment coercitive et opérationnalisée avec un suivi rapproché de l’État, l’aspect culturel ne tient plus. Chacun est tenu de se conformer à la loi. Celui qui ne la respecte pas est lourdement sanctionné d’un point de vue pécuniaire.
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Challenge :Enfin, le crédit interentreprises demeure la première source de financement des entreprises privées au Maroc, avec un encours de 368 milliards de dirhams en 2024. À vos yeux, la loi 69-21 est-elle suffisante pour assainir durablement les relations interentreprises ou faut-il désormais aller vers d’autres mécanismes d’accompagnement, de contrôle ou de financement ?
A.D : Par rapport au crédit interentreprises, plusieurs choses. Tout d’abord, je pense que c’est un leurre de vouloir supprimer complètement la dette fournisseur. Il faut plutôt la voir comme un facilitateur du commerce entre entreprises. N’oublions pas qu’elle existe depuis l’Antiquité : le crédit commercial est déjà évoqué dans le Code d’Hammourabi.
Par ailleurs, en matière de crédit interentreprises, ce qui est important, c’est sa composition. Or, nous constatons effectivement un assainissement du crédit fournisseurs : un pourcentage d’encours majoritaire sans retard de paiement et une part des retards de paiement qui se réduit fortement. Pour le moment, il n’y a pas lieu d’envisager de modifications majeures de la loi 69-21.
Auteur: Adama Sylla
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