ASMITA : Quand ce que nous possédons devient ce que nous sommesASMITA : Quand ce que nous possédons devient ce que nous sommes

Transformation
Il existe une forme de souffrance particulièrement difficile à reconnaître parce qu’elle ne ressemble pas, au premier regard, à de la souffrance.

Elle peut prendre la forme d’une belle voiture, d’une maison parfaitement choisie, d’un métier prestigieux, d’une réussite professionnelle, d’un certain niveau de vie, d’une position sociale, d’un corps que l’on entretient avec rigueur, d’une image que l’on soigne, d’un statut que l’on protège.
Tout semble aller bien.
Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose reste tendu.
Il faut maintenir.
Maintenir son niveau.
Maintenir son image.
Maintenir sa place.
Maintenir le regard que les autres portent sur soi.
Maintenir ce que l’on a construit.
Et parfois même, maintenir l’idée que l’on se fait de soi-même.
Dans la philosophie du Yoga, cette dynamique peut être éclairée par un concept fondamental : Asmit .
Asmit est souvent traduit par « ego», mais cette traduction est trop simple. Elle ne permet pas de saisir toute la profondeur du concept.
Dans les Yoga Satra de Patañjali, Asmit désigne une identification : la confusion entre ce qui observe et ce qui est observé, entre la conscience et les instruments à travers lesquels elle fonctionne.
Autrement dit : nous ne nous contentons plus d’avoir une identité.
Nous devenons cette identité.
Et c’est précisément là que peut commencer la souffrance.

Je possède une voiture. Ou ma voiture dit-elle qui je suis ?
Prenons un exemple volontairement banal : une voiture de luxe.
Il n’y a absolument rien de mauvais à conduire une belle voiture.
On peut aimer son confort, sa qualité mécanique, son design, son silence, sa sécurité, ses matériaux, sa technologie.
On peut simplement avoir les moyens de l’acheter et choisir de le faire.
Dans ce cas, la voiture reste ce qu’elle est : un objet que l’on possède et que l’on utilise.
Mais quelque chose change lorsque la voiture devient une partie de notre identité.
« Cette voiture me correspond. »
Puis :
« Cette voiture montre qui je suis. »
Puis :
« Il faut que j’aie cette voiture pour rester à ce niveau. »
Et parfois, sans même nous en rendre compte :
« Que vont penser les autres si je descends en gamme ? »
La voiture n’est alors plus seulement une voiture.
Elle devient un support identitaire.
Elle participe à définir notre valeur.
Et lorsqu’un objet participe à définir notre valeur, nous devenons émotionnellement dépendants de cet objet.
Sa présence nous rassure.
Son absence nous fragilise.
Le regard des autres devient important.
La comparaison devient importante.
La perception sociale devient importante.
Et surtout, nous devons constamment protéger ce que cet objet représente.
C’est là que l’on peut commencer à observer Asmit .

Le problème n’est pas l’objet. C’est l’identification.

Le Yoga ne demande pas de rejeter le monde.
Il ne nous demande pas de renoncer à toute réussite, à toute richesse, à toute beauté ou à tout confort.
Ce serait une compréhension extrêmement réductrice de la pratique.
Le véritable enjeu est beaucoup plus intérieur.
Qui suis-je lorsque je ne peux plus m’appuyer sur ce qui me définit habituellement ?
Qui suis-je sans mon métier ?
Sans mon titre ?
Sans mon compte bancaire ?
Sans ma maison ?
Sans ma voiture ?
Sans mon apparence ?
Sans le regard admiratif des autres ?
Sans la reconnaissance sociale ?
Sans la performance ?
Cette question peut être inconfortable.
Parce que nous découvrons parfois que nous avons passé beaucoup de temps à construire une identité extérieure sans véritablement observer ce qui se passe à l’intérieur.
Nous savons très bien ce que nous voulons montrer.
Nous savons moins bien ce que nous ressentons lorsque personne ne regarde.

La position sociale peut devenir une prison invisible
La position sociale fonctionne de la même manière.
Au départ, elle peut être le résultat naturel d’un parcours.
Des études.
Du travail.
De la compétence.
De la persévérance.
De choix de vie.
Puis cette position devient progressivement une référence intérieure.
Nous ne cherchons plus seulement à bien vivre.
Nous cherchons à rester à notre place.
Et cette « place » doit être continuellement confirmée.
Par les vêtements.
Par les fréquentations.
Par les lieux où nous allons.
Par les restaurants.
Par les voyages.
Par la maison.
Par la voiture.
Par les conversations.
Par les personnes que nous fréquentons.
Par ce que nous montrons.
Une grande partie de notre énergie peut alors être consacrée à une question que nous ne formulons même pas consciemment :
« Est-ce que je suis encore à la hauteur de l’image que j’ai construite ? »
C’est une forme de tension intérieure.
Et cette tension peut être permanente.
Parce qu’une identité sociale doit être entretenue.

La comparaison : carburant de l’identification
L’identification se nourrit de la comparaison.
Nous regardons quelqu’un qui possède davantage.
Une voiture plus chère.
Une maison plus grande.
Un corps plus jeune.
Une carrière plus brillante.
Une position sociale plus élevée.
Un réseau plus influent.
Et soudain, ce que nous possédons ne suffit plus.
Hier, notre voiture nous plaisait.
Aujourd’hui, nous avons remarqué celle de quelqu’un d’autre.
Hier, notre maison nous semblait magnifique.
Aujourd’hui, nous avons découvert celle d’un ami.
Hier, nous étions satisfaits de notre parcours.
Aujourd’hui, quelqu’un de notre âge semble avoir davantage réussi.
L’objet n’a pas changé.
Notre perception de nous-mêmes a changé.
C’est là que la souffrance apparaît.
Le désir n’est pas nécessairement le problème.
Le Yoga ne condamne pas le désir.
Ce qui devient problématique, c’est lorsque notre stabilité intérieure dépend de l’obtention ou de la conservation de ce que nous désirons.

Nous souffrons souvent davantage de la perte symbolique que de la perte réelle
Imaginons une personne qui possède une voiture de luxe depuis plusieurs années.
Elle pourrait parfaitement continuer à vivre heureuse avec une voiture moins chère.
Objectivement, ses besoins fondamentaux seraient toujours satisfaits.
Mais psychologiquement, quelque chose peut se produire.
La nouvelle voiture ne représenterait pas seulement une perte de confort.
Elle pourrait représenter une perte de statut.
Et cette perte de statut pourrait être vécue comme une perte de valeur personnelle.
« Qu’est-ce que les gens vont penser»
« Est-ce qu’on va me regarder différemment ? »
« Est-ce que je donne l’impression d’avoir moins réussi ? »
« Est-ce que je suis toujours la même personne ? »
La voiture devient alors un miroir.
Et nous souffrons de l’image que nous imaginons voir dans ce miroir.

Asmit ne concerne pas seulement les riches
C’est essentiel.
Asmit n’est pas un problème réservé aux personnes aisées.
Elle peut se manifester dans toutes les conditions sociales.
Une personne peut s’identifier à sa réussite.
Une autre à sa modestie.
Une autre à son intelligence.
Une autre à sa beauté.
Une autre à son rôle de mère.
Une autre à son métier.
Une autre à son statut de victime.
Une autre à sa spiritualité.
Même l’identité de « personne humble » peut devenir une identité à défendre.
« Je ne suis pas comme eux. »
Cette phrase est particulièrement intéressante.
Parce qu’elle semble nous éloigner de l’ego alors qu’elle peut, elle aussi, être une construction de l’ego.
L’identification n’est pas seulement :
« Je suis supérieur. »
Elle peut aussi être :
« Je suis différent. »
Ou :
« Je suis meilleur parce que je ne cherche pas le matériel. »
Ou :
« Je suis quelqu’un de très spirituel. »
Le mécanisme reste le même.
Nous créons une image de nous-mêmes.
Puis nous nous y attachons.

Même le corps peut devenir une identité
Le Yoga nous permet d’observer cette dynamique directement dans la pratique.
Le corps est extrêmement puissant comme support d’identification.
Nous pouvons nous dire :
« Je suis souple. »
« Je suis fort. »
« Je suis avancé. »
« Je ne suis pas capable de faire cette posture. »
« Mon corps est mauvais. »
« Je dois réussir cette posture. »
Et là encore, le problème n’est pas la posture.
Le problème n’est pas la souplesse.
Le problème n’est pas la force.
Le problème est le moment où une capacité physique devient une définition de notre valeur.
Une personne peut réaliser une posture magnifique et ressentir de la fierté.
Puis voir quelqu’un d’autre faire mieux.
Et en quelques secondes, la même posture qui procurait de la satisfaction devient une source de frustration.
Le corps n’a pas changé.
L’identification, elle, a changé.

C’est précisément pour cela que la pratique du Yoga est une observation
La pratique ne consiste donc pas seulement à placer le corps dans une forme.
Elle devient un laboratoire.
Nous observons.
Que se passe-t-il lorsque je n’arrive pas à faire ce que je pensais pouvoir faire ?
Que se passe-t-il lorsque quelqu’un à côté de moi va plus loin ?
Que se passe-t-il lorsque je dois adapter une posture ?
Que se passe-t-il lorsque mon corps change ?
Que se passe-t-il lorsque je ne peux plus pratiquer comme avant ?
Est-ce que je peux adapter la posture sans ressentir que je régresse ?
Est-ce que je peux reconnaître une limite sans transformer cette limite en jugement sur moi-même ?
C’est ici que le Yoga devient beaucoup plus profond qu’une simple pratique physique.

Le corps change. Le statut change. Les objets changent.
Tout ce à quoi nous nous identifions est, par nature, susceptible de changer.
Le corps vieillit.
La carrière évolue.
Les enfants grandissent.
Les revenus fluctuent.
Les entreprises changent.
Les relations changent.
Les objets se démodent.
Les voitures sont remplacées.
Les maisons sont vendues.
Les positions sociales évoluent.
Le regard des autres est impossible à contrôler.
Si notre stabilité intérieure repose sur des éléments qui changent constamment, notre stabilité sera nécessairement fragile.
C’est une équation simple.
Ce qui change ne peut pas constituer un fondement stable de notre identité.
Le Yoga nous invite alors à déplacer progressivement notre centre de gravité.
De ce que nous avons vers ce que nous sommes.
De l’image vers l’expérience.
De la comparaison vers l’observation.
De la performance vers la conscience.

La souffrance commence lorsque « avoir » devient « être »
Avoir une belle voiture : aucune souffrance nécessaire.
Avoir une maison magnifique : aucune souffrance nécessaire.
Avoir une position sociale reconnue : aucune souffrance nécessaire.
Réussir professionnellement : aucune souffrance nécessaire.
Le problème apparaît lorsque le langage intérieur se transforme.
« J’ai réussi » devient :
« Je suis quelqu’un qui a réussi. »
Puis :
« Je dois continuer à réussir pour rester quelqu’un. »
C’est une différence immense.
Dans le premier cas, il y a une réalité extérieure.
Dans le second, il y a une identité.
Et une identité doit être défendue.
C’est cette défense permanente qui peut générer de la tension, de l’anxiété, de la comparaison et parfois une forme d’insatisfaction chronique.

Nous pouvons posséder sans être possédés
La question du Yoga n’est donc pas :
« Dois-je abandonner ma voiture de luxe ? »
Ce n’est pas la question.
La question serait plutôt :
« Si demain je n’avais plus cette voiture, qu’est-ce que cela changerait dans la manière dont je me perçois ? »
Et cette question peut être posée pour tout.
Si je perds mon titre ?
Si je change de métier ?
Si mon corps change ?
Si je ne suis plus reconnu ?
Si je ne suis plus admiré ?
Si je ne peux plus faire ce que je faisais auparavant ?
Qu’est-ce qui reste ?
Cette exploration est beaucoup plus radicale qu’un simple renoncement matériel.
Parce qu’elle ne nous demande pas de supprimer les objets.
Elle nous demande d’observer notre relation aux objets.

Le rôle de la pratique : créer un espace entre l’expérience et l’identité
C’est peut-être l’une des fonctions les plus précieuses du Yoga.
Créer un espace.
Je ressens une douleur.
Mais je ne suis pas cette douleur.
Je rencontre une limite.
Mais je ne suis pas cette limite.
Je réussis une posture.
Mais je ne suis pas cette réussite.
Je possède quelque chose.
Mais je ne suis pas cet objet.
Je reçois une reconnaissance.
Mais je ne suis pas cette reconnaissance.
Je perds quelque chose.
Mais cette perte ne définit pas la totalité de mon existence.
Cet espace intérieur est essentiel.
Parce qu’entre ce qui arrive et ce que nous croyons être, il peut exister une distance.
La pratique nous apprend progressivement à la reconnaître.

Asmit et la liberté intérieure
La liberté intérieure ne signifie pas ne plus rien désirer.
Elle ne signifie pas vivre sans ambition.
Elle ne signifie pas refuser la réussite.
Elle ne signifie pas renoncer au confort.
Elle ne signifie pas devenir indifférent au monde.
Elle signifie quelque chose de beaucoup plus subtil :
ne plus avoir besoin de ces choses pour savoir qui nous sommes.
Je peux apprécier une belle voiture sans avoir besoin qu’elle confirme ma valeur.
Je peux réussir sans avoir besoin que ma réussite me définisse.
Je peux être admiré sans dépendre de l’admiration.
Je peux être critiqué sans que la critique détruise mon identité.
Je peux être capable aujourd’hui et limité demain.
Je peux changer.
Et rester en contact avec quelque chose de plus profond que l’image que je donne.
C’est là que la pratique devient une pratique de liberté.

Observer plutôt que juger
Lorsque nous reconnaissons Asmit en nous, il ne s’agit pas de nous juger.
« J’ai de l’ego. »
« Je suis trop matérialiste. »
« Je cherche trop la reconnaissance. »
Ces jugements créeraient simplement une nouvelle identité.
La pratique consiste plutôt à observer.
« Voilà ce qui se passe en moi. »
Je remarque que je compare.
Je remarque que je veux être reconnu.
Je remarque que je me sens diminué lorsque quelqu’un possède davantage.
Je remarque que je tiens à mon image.

Je remarque que je suis inquiet à l’idée de perdre mon statut.
Je remarque que je cherche à prouver quelque chose.
Cette observation sans condamnation est déjà une forme de transformation.
Parce que ce qui est observé avec clarté cesse progressivement de fonctionner dans l’ombre.

Une pratique de Yoga peut devenir une question
La prochaine fois que vous entrez sur votre tapis, il n’est peut-être pas nécessaire de chercher à aller plus loin.
Vous pouvez simplement observer.
Lorsque la posture devient difficile, que se passe-t-il ?
Lorsque le corps ne répond pas comme vous le souhaitez, que se passe-t-il ?
Lorsque vous êtes meilleur que la personne à côté de vous, que se passe-t-il ?
Lorsque vous êtes moins performant, que se passe-t-il ?
Lorsque le professeur vous demande d’adapter la posture, que se passe-t-il ?
Lorsque vous ne pouvez pas faire aujourd’hui ce que vous faisiez hier, que se passe-t-il ?
Ces petits événements révèlent parfois beaucoup plus de nous-mêmes qu’une longue réflexion intellectuelle.
Le tapis devient alors un espace d’étude.
Le corps révèle le mental.
Et le mental révèle nos identifications.

Ce que le Yoga nous propose réellement
Le Yoga ne cherche pas nécessairement à nous rendre différents.
Il cherche à nous rendre moins confus.
Moins confus entre ce que nous possédons et ce que nous sommes.
Moins confus entre notre rôle et notre identité.
Moins confus entre notre corps et notre conscience.
Moins confus entre notre réussite et notre valeur.
Moins confus entre le regard des autres et notre propre perception.
Asmit devient alors un objet d’observation.
Nous commençons à voir les moments où nous nous agrippons à une image.
Et, progressivement, nous découvrons qu’une partie de notre souffrance ne vient pas directement de ce qui nous arrive.
Elle vient de ce que nous avons décidé que cet événement devait signifier à propos de nous-mêmes.

Et si nous pouvions simplement avoir… sans devoir être ?
Une belle voiture peut rester une belle voiture.
Une réussite peut rester une réussite.
Une maison peut rester une maison.
Une position sociale peut rester une position sociale.
Une belle posture peut rester une belle posture.
Sans devoir devenir une preuve.
Une preuve que nous sommes quelqu’un.
Une preuve que nous avons réussi.
Une preuve que nous sommes meilleurs.
Une preuve que nous sommes différents.
Une preuve que nous méritons d’être regardés.
Peut-être est-ce cela, finalement, que la pratique nous apprend.
Nous pouvons vivre pleinement dans le monde sans demander au monde de nous dire qui nous sommes.
Et lorsque cette dépendance diminue, quelque chose se détend.
La comparaison perd de sa force.
La peur de perdre diminue.
Le besoin de prouver s’apaise.
La réussite peut être appréciée sans être défendue.
La possession peut être appréciée sans devenir une prison.
Le corps peut être entraîné sans devenir une identité.
Et la pratique du Yoga devient alors ce qu’elle peut être au plus profond :
un chemin pour voir clairement ce qui, en nous, souffre parce qu’il s’identifie.
Asmit n’est pas simplement « avoir de l’ego ».
C’est oublier la différence entre ce que nous vivons et ce que nous sommes.
Et peut-être que la liberté commence précisément lorsque nous pouvons enfin dire :
J’ai une voiture, mais je ne suis pas ma voiture.
J’ai un statut, mais je ne suis pas mon statut.
J’ai un corps, mais je ne suis pas limité à mon corps.
J’ai une réussite, mais je ne suis pas ma réussite.
J’ai une image, mais je ne suis pas cette image.
Alors l’objet peut rester.
La réussite peut rester.
La beauté peut rester.
Le confort peut rester.
Mais quelque chose a changé.
Nous ne leur demandons plus de nous donner notre valeur.
Et cette différence, si simple en apparence, peut transformer profondément notre manière d’habiter notre vie..

Auteur: Hammouda Mounia
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