Biodiversité spontanée et sécurité alimentaire: un capital génétique stratégique pour l’agriculture tunisienneBiodiversité spontanée et sécurité alimentaire: un capital génétique stratégique pour l’agriculture tunisienne

Par Dhia Bouktila. Professeur à l’Université de Monastir – De l’oléastre aux apparentés sauvages du blé dur, la biodiversité tunisienne recèle un patrimoine génétique dont le potentiel reste encore inégalement caractérisé et valorisé. À l’heure où le changement climatique fragilise les productions agricoles et où la sécurité alimentaire demeure un enjeu économique majeur, la génomique offre de nouvelles possibilités pour explorer cette diversité. L’enjeu dépasse la conservation des espèces: il s’agit de transformer un patrimoine biologique en capacité d’innovation, au service de la résilience des cultures et de la souveraineté agricole.

1. La biodiversité spontanée, un capital génétique pour l’agriculture

La sécurité alimentaire ne dépend pas uniquement des surfaces cultivées, de la disponibilité en eau ou des techniques de production. Elle repose également sur la diversité génétique qui permet aux plantes de s’adapter aux maladies, aux sécheresses et aux variations de leur environnement.

Au fil de la domestication et de la sélection, les plantes cultivées ont acquis des caractéristiques répondant aux besoins humains. Toutefois, les variétés modernes ne conservent pas nécessairement toute la diversité présente chez leurs ancêtres et leurs apparentés sauvages. Ces derniers peuvent constituer des sources de caractères utiles à l’amélioration génétique: tolérance à certains stress hydriques ou thermiques, résistance à des agents pathogènes ou adaptation à des conditions pédoclimatiques particulières.

Leur intérêt ne relève donc pas uniquement de la conservation de la biodiversité. Il concerne aussi la capacité à élargir les possibilités de sélection et à préparer les cultures aux contraintes futures. Une ressource génétique spontanée présentant un caractère intéressant peut contribuer à améliorer des lignées ou des variétés cultivées.

Les progrès du séquençage, de la génomique comparative et de la bioinformatique permettent de mieux caractériser cette diversité et d’identifier des variations génétiques potentiellement liées à des caractères agronomiques.

La valorisation des ressources génétiques suit plusieurs étapes: inventorier les ressources, caractériser leur diversité, identifier les variations génétiques associées aux caractères recherchés, puis les exploiter dans les programmes de sélection. C’est le passage de la connaissance scientifique à l’amélioration concrète des cultures qui donne à ce patrimoine sa portée stratégique.

2. De l’oléastre aux céréales: des ressources stratégiques pour les filières tunisiennes

L’oléastre et l’olivier cultivé : préserver les possibilités d’évolution d’une filière majeure

L’oléastre, forme sauvage apparentée à l’olivier cultivé, constitue une ressource génétique particulièrement intéressante pour la Tunisie. La filière oléicole, essentielle à l’économie agricole et aux exportations nationales, doit faire face à des contraintes croissantes liées au changement climatique, notamment au stress hydrique et aux températures élevées, ainsi qu’à des pressions phytosanitaires. La tuberculose de l’olivier, causée par la bactérie Pseudomonas savastanoi pv. savastanoi, et les dépérissements associés à des champignons pathogènes comme Verticillium dahliae illustrent ces enjeux.

Dans ce contexte, mieux caractériser la diversité génétique de l’oléastre pourrait aider à identifier des caractères utiles à la tolérance aux stress environnementaux ou à la résistance à certaines maladies. Ces caractères doivent toutefois être recherchés et validés expérimentalement avant d’envisager leur utilisation dans les programmes d’amélioration variétale[1].

L’enjeu est économique autant que scientifique: élargir les possibilités de sélection pour renforcer la résilience des oliveraies, préserver la qualité de l’huile et contribuer à la stabilité de la production.

Les blés sauvages et le blé dur: élargir les possibilités d’amélioration

Les apparentés sauvages du blé constituent une source de diversité génétique susceptible d’enrichir les programmes d’amélioration du blé dur. En Tunisie, des lignées issues de croisements avec des espèces sauvages, notamment Triticum dicoccoides, Triticum araraticum et Aegilops speltoides, ont été évaluées dans des conditions pluviales au Kef et à Béja, afin de comparer leur rendement et sa stabilité dans différents environnements. Certaines lignées issues de croisements avec des espèces sauvages ont présenté un rendement supérieur à celui de la variété de référence tunisienne, tout en confirmant l’importance de leur évaluation dans différents environnements[2].

Ces travaux illustrent l’intérêt de mobiliser la diversité génétique sauvage pour élargir les possibilités de sélection du blé dur. L’enjeu est de repérer des lignées combinant rendement et stabilité, puis de confirmer leur intérêt par des évaluations complémentaires dans différentes régions et sur plusieurs campagnes. Pour la Tunisie, où la production céréalière pluviale reste fortement exposée aux variations des précipitations, cette démarche représente une voie de recherche importante pour développer des cultures mieux adaptées aux conditions de production.

Au-delà de l’olivier et des céréales: d’autres cultures stratégiques

Les ressources génétiques sauvages présentent également un intérêt pour les cultures maraîchères, les légumineuses et les plantes fourragères. En Tunisie, Beta vulgaris subsp. maritima et Beta macrocarpa, apparentées à la betterave cultivée, présentent une diversité susceptible d’intéresser les programmes d’amélioration face à la chaleur, à la sécheresse et à la salinité [3].

Chez les légumineuses, Vicia sativa subsp. amphicarpa constitue également une piste pour rechercher des résistances à certains parasites et maladies[4]. Ces exemples montrent que la biodiversité spontanée peut contribuer à renforcer plusieurs filières agricoles, à condition d’identifier les traits utiles et de confirmer leur intérêt par des évaluations expérimentales.

3. Du patrimoine génétique à la capacité nationale d’innovation

La Tunisie dispose d’un inventaire scientifique de ses apparentés sauvages des cultures et de ses plantes récoltées à l’état sauvage. Publié en 2022, il recense 2 504 taxons, dont 1 036 apparentés sauvages des cultures identifiés comme prioritaires pour une conservation active[5]. Ce patrimoine constitue un réservoir potentiel de diversité génétique pour l’agriculture tunisienne.

Mais recenser une ressource ne suffit pas à en faire un levier économique. Encore faut-il préserver les ressources les plus pertinentes, mieux connaître leur diversité génétique et identifier les caractères susceptibles d’intéresser les filières agricoles. Résistance aux maladies, tolérance à la sécheresse, adaptation aux fortes températures ou amélioration de la qualité des productions: autant de pistes dont l’intérêt doit être vérifié par la recherche et l’expérimentation.

La génomique offre de nouvelles possibilités pour accélérer cette exploration et orienter les programmes d’amélioration variétale. L’enjeu est donc de transformer un patrimoine biologique identifié en une capacité nationale d’innovation. Il ne s’agit pas seulement de préserver la diversité végétale, mais aussi de mieux mobiliser son potentiel pour développer des variétés adaptées aux contraintes climatiques, renforcer la résilience des productions et préserver la qualité des produits agricoles. La valeur économique de ces ressources dépendra de la capacité à identifier les plus prometteuses, à confirmer leur intérêt et à traduire les résultats scientifiques en applications concrètes.

Pour la Tunisie, l’objectif est ainsi de mieux relier conservation et amélioration agricole, afin que ce patrimoine génétique contribue davantage à la compétitivité des filières agricoles, à la réduction des vulnérabilités et à la souveraineté biologique du pays.

4. La souveraineté biologique, un enjeu de gouvernance

La valorisation des ressources génétiques soulève enfin une question qui dépasse le cadre strictement agronomique: celle de la souveraineté biologique.

La capacité d’un pays à préserver et à étudier ses ressources biologiques, à produire des connaissances sur celles-ci et à développer des applications contribue à son autonomie scientifique et technologique.

L’enjeu est de construire une recherche scientifique qui renforce les capacités nationales, tout en garantissant le respect des règles applicables à l’accès aux ressources génétiques et au partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation, conformément aux cadres pertinents, notamment le Protocole de Nagoya lorsque celui-ci s’applique[6].

Dans cette perspective, l’actualisation de l’inventaire national de la biodiversité, lancée en juillet 2026 dans le cadre du Projet d’appui à la gouvernance environnementale et climatique pour une transition écologique en Tunisie (PAGECTE), constitue une étape importante. Cette démarche vise à actualiser les connaissances sur les espèces et les écosystèmes, à améliorer la collecte et le partage des données scientifiques et à mieux aligner les références nationales sur le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal[7]. Au-delà de l’exercice d’inventaire, l’enjeu est de disposer d’une base de connaissances plus solide pour orienter les décisions publiques, hiérarchiser les priorités de conservation et éclairer les choix de valorisation durable du patrimoine biologique national.

La biodiversité spontanée ne constitue pas une réponse immédiate à l’insécurité alimentaire. Elle représente un capital biologique dont la perte pourrait réduire les options disponibles pour l’amélioration des cultures futures. Sa conservation prend tout son sens lorsqu’elle s’accompagne d’un effort de connaissance et de valorisation raisonnée.

Pour la Tunisie, l’enjeu est de faire de ce patrimoine biologique davantage qu’un objet de conservation : une ressource pour l’innovation agricole, la compétitivité des filières et la réduction des vulnérabilités face aux changements environnementaux. La souveraineté biologique se construit ainsi dans la capacité d’un pays à maîtriser les savoirs associés à ses ressources et à transformer leur potentiel en solutions adaptées à ses propres priorités.

Dhia Bouktila
Professeur à l’Université de Monastir
Spécialiste en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux et en philosophie des sciences

Références

[1] Saddoud Debbabi O. et al. (2022). The Status of Genetic Resources and Olive Breeding in Tunisia. Plants, 11(13), 1759. https://doi.org/10.3390/plants11131759

[2] Ayed S. et al. (2021). Use of Wild Relatives in Durum Wheat Breeding Program: Adaptation and Stability in Context of Contrasting Environments in Tunisia. Agronomy, 11(9), 1782. https://doi.org/10.3390/agronomy11091782

[3] Ben Mahmoud K. et al. (2025). Distribution of Tunisian beet wild relatives (Beta sp.) according to morphological characteristics and eco-geographical origin. Heliyon, 11, e41773. https://doi.org/10.1016/j.heliyon.2025.e41773

[4] Sillero J. C. Et al. Sources of Resistance to Crenate Broomrape Among Species of Vicia. Plant Disease, 89, 23–27. https://doi.org/10.1094/PD-89-0023

[5] El Mokni R. et al. (2022). A prioritised inventory of crop wild relatives and wild harvested plants of Tunisia. Genetic Resources and Crop Evolution, 69, 1787–1816. https://doi.org/10.1007/s10722-021-01340-z

[6] Convention sur la diversité biologique. Protocole de Nagoya sur l’accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation. https://www.cbd.int/abs/text/default.shtml

[7] Ministère de l’Environnement (Tunisie). Programme d’Appui à la Gouvernance Environnementale et Climatique pour une Transition Écologique en Tunisie.

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