Dans quelques jours, Chakib Alj quittera la présidence de la Confédération générale des entreprises au Maroc (CGEM). Élu une première fois en janvier 2020, reconduit en mai 2023, il aura passé six ans à la tête du patronat marocain. Une période marquée par des crises successives – pandémie, tensions géopolitiques, inflation – mais aussi par une ambition affichée dès le second mandat : « libérer les énergies pour une croissance durable et inclusive ». Après six années à la tête du patronat marocain, quel bilan ?
C’était mercredi 15 avril 2026 lors d’une conférence de presse sobre mais dense, la CGEM a livré son bilan du mandat 2023-2026. À quelques jours de passer la main, Chakib Alj, président depuis janvier 2020, peut regarder derrière lui avec la satisfaction d’un capitaine qui a traversé deux tempêtes – crises post-Covid, tensions internationales – sans jamais perdre le cap. Son second mandat, résume le document officiel reçu par la rédaction, « aura été celui de la libération des énergies, de la relance et de la concrétisation ».
Les chiffres et les réalisations exposés ne relèvent pas de l’incantation. De la loi sur les délais de paiement à la refonte digitale de la CGEM, en passant par le lancement du label « Made In Morocco », le bilan est celui d’une confédération qui a su transformer l’agenda programmatique en actes. « Après un premier mandat (2020–2023) ayant été marqué par une forte mobilisation pour soutenir les entreprises dans une conjoncture de crise tout en se penchant sur des chantiers économiques structurels, notre second mandat aura été celui de la libération des énergies, de la relance et de la concrétisation.
Aujourd’hui, je suis fier de dire que la CGEM, à l’image des entreprises qu’elle représente, a su consolider sa place au cœur de la dynamique de transformation économique que connaît notre pays, sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’Assiste », nous confie Chakib Alj Président de la CGEM.
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Et d’ajouter : « Nous avons fait en sorte qu’elle incarne une force de proposition engagée, un acteur constructif et un écosystème riche et diversifié, portant la voix des entreprises marocaines, de tous les secteurs, de tous les territoires et de toutes les tailles.Auprès de ses partenaires comme de ses membres, la CGEM affirme chaque jour son rôle d’organisation utile, crédible et proactive, où l’intelligence collective se traduit en action et en impact. » Et pour les membres le constat est le même. Pour Driss Boutti, président de la CGEM Souss-Massa, le bilan du président de la CGEM est largement positif.
« Son mandat n’a pas été du tout facile. La crise du Covid, la guerre en Ukraine, et celle du Moyen Orient, le président Chakib a géré la Confédération avec maestria. Et sans oublier les différents chantiers qui ont été réalisés». Pas de langue de bois: « Six ans plus tard, son passage à la tête du patronat laisse l’image d’un mandat marqué par une forte mobilisation institutionnelle, une volonté de modernisation de la Confédération et un repositionnement plus offensif de la CGEM dans le débat économique national», explique Bouti.
TPME: des remparts législatifs enfin solides
« Nous avons aussi misé sur la synergie entre toutes ses composantes, sectorielle, régionale, thématique et législative, sans oublier l’équipe interne, pour porter haut et fort les préoccupations et les ambitions du secteur privé national. Pour rappel, les TPME constituent 95 % des membres de la CGEM. Elles ont été au cœur de nos priorités, car ce sont elles qui expriment les besoins les plus forts et auxquelles nous avons pleinement consacré notre action », résume le Président.
Dans les détails, le premier axe du programme «Améliorer le climat des affaires pour les TPME » a donné lieu à trois avancées majeures, dont la CGEM peut légitimement se prévaloir. Sur les délais de paiement, la loi 69-21, élaborée avec la contribution active de la Confédération, a instauré « un système de sanctions pécuniaires pour les entreprises dépassant les délais réglementaires ». L’innovation tient dans la progressivité de l’entrée en vigueur et dans l’affectation des sanctions « vers un fonds de soutien aux TPME ».
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M. Alj a réussi à convertir une vieille douleur patronale – les 400 MMDH de crédits inter-entreprises, qualifiés de « véritable banque invisible » – en un dispositif disciplinaire vertueux. Sur les marchés publics, qui représentent environ 25 % du PIB annuel, le plaidoyer de la CGEM a abouti à deux mesures concrètes : la réservation de 30 % des marchés aux TPME et l’instauration d’une « préférence nationale avec une offre étant 15 % plus chère qu’une offre étrangère ». En clair, une entreprise marocaine peut désormais être retenue même si son prix est supérieur à celui d’un concurrent étranger dans la limite de 15 %. Un coup de pouce délibéré au tissu local. Enfin, la Charte d’investissement intègre désormais « un dispositif spécifique pour appuyer les investissements des TPME, qui représentent 95 % du tissu entrepreneurial ». Là encore, la CGEM a travaillé main dans la main avec les pouvoirs publics pour « adapter le dispositif aux réalités des petites entreprises ». Et pour que la mesure ne reste pas dans les textes, les CGEM Régions ont été mobilisées pour accompagner le déploiement.
Fiscalité et administration: quand le dialogue avec l’État devient fluide
On reproche parfois aux organisations patronales de se contenter de déclarations. Dans le cas présent, la CGEM se montre réactive. Sur les lois de finances, sa commission Fiscalité et Douane, appuyée par son groupe parlementaire, a déposé 48 amendements en deuxième chambre pour la seule LF 2026. Le résultat ? Une réforme de l’IS avec convergence vers « un taux autour de 20 % pour les PME et 35 % pour les grandes entreprises, et des mesures de soutien au pouvoir d’achat (réduction de TVA, refonte du barème de l’IR) qui, sans être directement fiscales, améliorent l’environnement économique des entreprises.
Mais, l’acte le plus parlant de ce mandat est peut-être l’établissement d’un «corridor avec l’Office des Changes» en 2025. Ce canal direct permet de « traiter plus rapidement les problématiques rencontrées par les entreprises en matière de réglementation des changes ». Finies les lenteurs administratives sans recours : la CGEM est devenue une vraie interface opérationnelle, « outil de dialogue permanent » qui nourrit les évolutions du cadre de change.
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De même, sur les autorisations urbanistiques – un frein majeur identifié par un sondage CGEM – la Confédération a promu « une logique de règles claires et prévisibles », substituant les cahiers des charges aux autorisations discrétionnaires. Et elle ne s’est pas arrêtée au plaidoyer : elle a contribué aux chantiers de dématérialisation avec une start-up marocaine, réduisant la charge administrative dans les faits.
Capital humain : réformes historiques et plateformes concrètes
Sur le front social, le mandat 2023-2026 restera comme celui de l’achèvement d’une attente vieille de soixante ans. La loi organique sur le droit de grève a été promulguée. La CGEM a participé activement aux discussions pour « garantir un cadre équilibré, conciliant droit de grève et continuité de l’activité économique ». Un texte d’équilibre, donc, qui donne aux employeurs et aux salariés des règles claires là où il n’y avait que du vide juridique. Côté formation professionnelle continue, le diagnostic posé par la CGEM est sans concession : « un système actuel en panne, avec l’ensemble des entreprises qui contribuent à son financement et seulement 1 % qui en bénéficient ». Mais plutôt que de dénoncer, la Confédération a contribué à l’élaboration d’«une vision cible partagée avec les pouvoirs publics pour réformer la gouvernance et le financement».
Le chantier est lancé, et la méthode – tripartite – fait consensus. Pour accompagner la transformation technologique, la CGEM a lancé le Morocco Innovation Lab. L’initiative se veut «une plateforme dédiée à l’innovation technologique dans l’industrie et dans les services», visant à rapprocher entreprises, start-up et chercheurs. Objectif clair: améliorer la productivité des TPME et «accélérer la transformation technologique de l’industrie et des services au Maroc».
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Enfin, l’Académie sociale de la CGEM délivre chaque année une nouvelle promotion, formant dirigeants et DRH au droit social et au dialogue social. Un espace d’échange et de montée en compétences qui pérennise la capacité des entreprises à gérer les évolutions du cadre social. Contacté par Challenge Alaoui Abdelkader, le Président de la Fédération Nationale de la Minoterie déclare : « le mandat du président Chakib a permis une avancée majeure sur la question de la grève. Et par ailleurs, il faut noter que sous mandature la CGEM a été très à l’écoute de l’écosystème des TPME ».
Inclusion et RSE : des labels qui rayonnent au-delà des frontières
Le troisième axe du programme – « Œuvrer à l’inclusion économique, sociale et territoriale » – est souvent celui où les déclarations d’intention dépassent les réalisations. Pas ici. Le Label RSE de la CGEM a été renforcé, avec 37 nouvelles entreprises labellisées portant le total à 151, et une « reconnaissance internationale » via son intégration au réseau Responsibility Europe. Le Club des entreprises labellisées a été relancé, créant un vrai lieu d’échange.
Sur la gouvernance d’entreprise, la Commission Nationale de Gouvernance d’Entreprise (CNGE), co-présidée par la CGEM et le MICEPP, a publié en décembre 2025 de nouveaux «Codes de bonnes pratiques de gouvernance». Un dispositif autour de cinq codes spécifiques, adaptés à la taille, au secteur et à l’actionnariat. Le tout accompagné par un Baromètre de la gouvernance responsable, dont trois éditions ont déjà eu lieu. Du sérieux, du suivi.
Mais l’innovation la plus accessible aux PME est le « Label PME Responsable ». Ce référentiel simplifié permet aux petites structures de s’engager progressivement dans une démarche RSE structurée, sans les effrayer avec des exigences de grand groupe. « Valorisation des PME engagées et diffusion d’une culture de responsabilité sociétale plus large » : le pari est tenable.
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Sur l’inclusion et la diversité – un défi immense au Maroc avec un taux d’activité féminin d’environ 19 % – la CGEM a lancé la deuxième phase de la plateforme Morocco4Diversity (avec l’IFC). 21 entreprises ont été sélectionnées pour un accompagnement personnalisé. Et une convention a été signée avec le Groupe AMH pour renforcer l’employabilité des personnes en situation de handicap. Modeste à l’échelle du pays, mais concret et mesurable.
Économie de demain: décarbonation, start-up et « Made In Morocco
Le quatrième axe, le plus prospectif, concentre les fiertés les plus visibles. La Journée nationale de l’industrie (JNI) s’est imposée comme le rendez-vous annuel de référence. Lors de sa troisième édition en novembre 2025 à Rabat, le label Made In Morocco a été officiellement lancé. Un label «exigeant», conçu comme «un levier pour valoriser la production nationale, améliorer la perception des produits marocains et soutenir la préférence nationale». Chakib Alj aura donc assisté à la naissance d’un outil de marque pour l’industrie nationale.
Sur la transition bas carbone, la CGEM a contribué activement à la taskforce décarbonation de la Fondation Mohammed VI pour l’environnement. Elle a mis à niveau son outil Bilan Carbone et diffusé un guide complet sur decarbonation.cgem.ma pour aider les entreprises, notamment les TPME, à mesurer et réduire leur empreinte. Le Maroc, rappelle le document, « est en passe d’atteindre l’objectif de 52 % de capacité installée en énergie renouvelable ». Le secteur privé est dans la boucle.
Côté start-up, l’initiative « CGEM Tech for Founders » propose une offre de membership dédiée aux jeunes pousses. La CGEM a également participé à l’élaboration de la stratégie Digital Morocco 2030, notamment sur les volets Start-up, IA et talents numériques. Le programme CGEM-Technopark, lui, crée des passerelles d’open innovation B2B entre grandes entreprises et start-up dans les régions.
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Enfin, dans le domaine de la R&D industrielle, le programme Tatwir R&D (2022-2025) a permis de retenir 160 projets pour financement via le Fonds de Soutien à l’Innovation. Coût global : environ 852 MDH, avec une prime à l’innovation industrielle de 311,4 MDH, soit « 42,4 % de contribution de l’État pour accompagner les entreprises dans leurs efforts de R&D ». Un levier significatif pour faire décoller un investissement R&D qui reste faible (0,8 % du PIB), mais qui progresse.
Diplomatie économique : plus de 25 missions et un réseau activé
La CGEM n’a pas seulement travaillé dans l’enceinte nationale. Le document détaille une « diplomatie économique orientée impact et opportunités concrètes ». Les relations européennes ont été consolidées avec le MEDEF, la CEOE espagnole et la CIP portugaise, avec un focus sur les opportunités liées à la Coupe du Monde 2030. Des actions de plaidoyer ont été menées auprès des institutions européennes et britanniques.
Hors d’Europe, la CGEM a développé des relations avec les pays du Golfe, la Chine, le Japon, la Corée du Sud, mais aussi l’Amérique latine (Mexique, Équateur, Guatemala, Brésil) et l’Asie du Sud-Est. Un travail de fourmi pour ouvrir des débouchés aux entreprises marocaines. En Afrique, la Confédération reste active via les plateformes panafricaines et le renforcement des relations avec le Sénégal, la Mauritanie, la Côte d’Ivoire, le Rwanda et le Gabon. Résultat: plus de 25 missions économiques et forums d’affaires organisées sur des marchés stratégiques, et une redynamisation des conseils d’affaires bilatéraux.
La CGEM modernisée: statuts, digital, siège
Dernier volet, et non des moindres : la modernisation de la maison elle-même. L’Assemblée Générale Extraordinaire du 15 mai 2025 a adopté une évolution des statuts et du règlement intérieur. Désormais, un président sortant ne peut pas se présenter à la vice-présidence générale. Les règles de non-cumul sont clarifiées. La gouvernance s’élargit : le président du Groupe Parlementaire de la CGEM intègre le Conseil d’Administration, et deux jeunes chefs d’entreprise de moins de 35 ans y font leur entrée. Les fédérations et régions ne sont pas oubliées : la gouvernance de la Fédération Marocaine des Entreprises de Services de Santé (FMAESS) a été mise en place en décembre 2025, et celle de la région Guelmim-Oued Noun en novembre 2024.
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Le siège de la CGEM a été entièrement réaménagé, ainsi que ses bureaux régionaux, pour en faire « des lieux à l’image de l’organisation qu’elle construit : plus moderne, plus ouverte et plus collaborative ». Enfin, la transformation digitale « MyCGEM », opérationnelle depuis le 1er novembre 2025, est une petite révolution interne. Un espace membre exclusif permet l’inscription aux événements, la gestion autonome des cotisations, le téléchargement des reçus et attestations. Et surtout, un module networking donne accès à un annuaire multifiltres des membres, avec « fonctionnalités de mise en relation facilitant les synergies et le développement d’opportunités d’affaires ». Une CGEM qui se met au service de ses adhérents, sans intermédiaire papier.
Un héritage de fondations solides et d’outils opérationnels
En quittant la présidence, Chakib Alj laisse derrière lui une confédération qui est inscrite dans la « libération des énergies ». Non pas celle des grandes déclarations, mais celle des lois votées (délais de paiement, marchés publics, droit de grève), des dispositifs opérationnels (corridor Office des Changes, MyCGEM, Morocco Innovation Lab, Tatwir R&D), et des labels qui comptent (RSE, PME Responsable, Made In Morocco).
Le document du 15 avril 2026 analysé par la rédaction le dit sobrement : « trois ans d’action au service de l’entreprise ». Reste à poursuivre le travail sur les chantiers encore ouverts – formation continue, emploi féminin, intensification de la R&D – mais les fondations, elles, sont solides.
Et c’est, peut-être, là le plus bel héritage d’un président qui n’aura jamais cherché la lumière, mais qui aura construit dans la durée. «Le duo a bien fonctionné. Nous restons dans la continuité avec un Mehdi tazi qui reprend le flambeau», prévient Moncef Belkhayat, Président H&S Group.
Auteur: Ismail Saraoui
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