Derrière les débats sur le financement, le foncier ou la compétitivité, un blocage plus profond ralentit la transformation économique du Maroc : son marché du travail. Faible participation, productivité en berne, inadéquation des compétences… autant de facteurs qui pèsent lourdement sur l’investissement privé. Car sans capital humain mobilisé et performant, aucune dynamique d’investissement durable ne peut réellement s’installer.
Sur le papier, le Maroc coche de nombreuses cases. En une décennie, le pays a enregistré des avancées significatives : un PIB réel en hausse de près de 25 %, un revenu par habitant en progression, une inflation maîtrisée et une stabilité macroéconomique saluée par les investisseurs.
Porté par des politiques publiques volontaristes, le Royaume s’est imposé comme une plateforme industrielle et commerciale entre l’Europe et l’Afrique. Automobile, aéronautique, agro-industrie, services… plusieurs secteurs exportateurs affichent des performances notables. Mais derrière cette dynamique, une fragilité structurelle persiste : la croissance ne se traduit pas à la hauteur des attentes en matière d’emplois et d’inclusion économique.
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C’est l’un des constats les plus marquants de la Banque mondiale dans son récent rapport intitulé «Diagnostic du secteur privé au Maroc»: le Royaume souffre d’un taux de participation au marché du travail particulièrement faible.
En 2024, il plafonne à 43,5 %, loin derrière la moyenne des pays comparables, qui atteint 70,2 %. Autrement dit, plus de la moitié de la population en âge de travailler reste en dehors du marché du travail. Ce déficit est particulièrement marqué chez les femmes et les jeunes, dont les taux d’activité figurent parmi les plus faibles au monde. Une situation qui prive l’économie d’un potentiel considérable.
Pour les investisseurs, ce signal est loin d’être anodin. Il traduit un marché du travail peu dynamique, une base de talents sous-exploitée et une capacité limitée à accompagner des projets d’expansion à grande échelle.
Productivité : un retard qui s’accumule
A cette faible participation s’ajoute un autre défi majeur: la productivité du travail. Entre 2016 et 2019, elle n’a progressé que de 2,2 % par an dans le secteur des entreprises. Un rythme nettement inférieur à celui de pays engagés dans des trajectoires similaires de transformation économique, comme le Vietnam, la Pologne ou la Malaisie, où les gains oscillent entre 3,5 % et 5%.
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L’écart peut sembler modeste, mais ses effets cumulés sont considérables. À ce rythme, il faudrait plus de 30 ans au Maroc pour doubler sa productivité. Dans les économies plus dynamiques, ce cap est franchi en moins de 20 ans.
Ce retard ralentit mécaniquement la montée en gamme de l’économie, limite les gains de compétitivité et réduit l’attractivité pour les investisseurs internationaux.
Contrairement aux idées reçues, le marché du travail n’est pas un facteur secondaire dans la décision d’investissement. Il en est l’un des déterminants centraux, selon la Banque mondiale. Un investisseur ne regarde pas uniquement les infrastructures ou les incitations fiscales. Il évalue aussi la disponibilité de la main-d’œuvre, son niveau de qualification, sa productivité et sa capacité à s’adapter.
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Or, au Maroc, plusieurs signaux peuvent freiner cette décision :
• une participation faible, synonyme de marché du travail peu profond ;
• une inadéquation des compétences, signalée par près d’un tiers des entreprises ;
• une productivité insuffisante pour soutenir des activités à forte valeur ajoutée ;
• une dualité marquée entre un noyau formel performant et une large base informelle.
Résultat : l’investissement privé reste concentré dans quelques secteurs exportateurs et zones économiques spécifiques, avec des effets d’entraînement limités sur le reste de l’économie.
Le marché du travail marocain reflète une économie à deux vitesses. D’un côté, des entreprises modernes, intégrées aux chaînes de valeur mondiales, capables d’attirer des investissements et de créer des emplois qualifiés. De l’autre, un tissu majoritairement informel, représentant plus de 77 % de l’emploi, caractérisé par une faible productivité, peu d’innovation et des conditions de travail précaires.
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Cette dualité limite la diffusion des gains de productivité et freine la montée en gamme globale de l’économie. Elle réduit également la capacité des PME à se développer, à investir et à s’intégrer dans des chaînes de valeur plus exigeantes.
Un enjeu de compétitivité globale
Dans un contexte de recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales, le facteur humain devient un élément clé de compétitivité. Le Maroc dispose d’atouts indéniables : proximité de l’Europe, infrastructures performantes, stabilité politique. Mais ces avantages peuvent être neutralisés si le capital humain ne suit pas.
Les nouvelles exigences des marchés -décarbonation, digitalisation, traçabilité- nécessitent des compétences spécifiques et une capacité d’adaptation rapide. Sans amélioration du fonctionnement du marché du travail, le pays risque de rester cantonné à des segments à faible valeur ajoutée, selon la Banque mondiale.
Réformes : un impératif pour libérer le potentiel
Le diagnostic est désormais bien établi. Reste à agir. Plusieurs leviers apparaissent prioritaires, selon la Banque mondiale:
• Augmenter la participation, notamment des femmes, en levant les barrières sociales, institutionnelles et économiques
• Améliorer la qualité de l’éducation et de la formation, pour réduire l’écart entre compétences disponibles et besoins des entreprises ;
• Encourager la formalisation, afin d’élargir la base productive et améliorer la productivité globale ;
• Fluidifier le marché du travail, pour faciliter la mobilité, l’entrée et la sortie des entreprises ;
• Renforcer les politiques actives de l’emploi, notamment pour les jeunes.

Auteur: Adama Sylla
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