L’alignement géopolitique est rare sur le marché mondial de l’énergie, mais la nouvelle réglementation de l’Union européenne sur les émissions de méthane constitue un précédent diplomatique. Comme l’a révélé une enquête exclusive du Financial Times, dans sa dernière livraison, l’Algérie a choisi de faire front commun avec les deux plus grands géants mondiaux du gaz naturel liquéfié (GNL) en apposant sa signature aux côtés de celles des États-Unis et du Qatar sur une lettre officielle adressée à Ursula von der Leyen, la présidente de la commission européenne.
Cette décision marque un tournant critique. En s’associant à Washington et Doha, Alger envoie un message sans équivoque à Bruxelles : la quête de pureté réglementaire de l’Europe risque de se payer au prix fort d’une rupture d’approvisionnement et d’une explosion des coûts pour les consommateurs.
Pour l’Algérie, premier fournisseur africain de gaz naturel vers l’Europe et partenaire historique de pays comme l’Italie et l’Espagne, cette prise de position n’est pas anodine. Elle traduit une profonde inquiétude partagée par l’ensemble des nations exportatrices face à ce qu’elles qualifient d’« impérialisme réglementaire » européen. En imposant des normes de surveillance, de rapport et de vérification ultra-strictes et bureaucratiques à l’ensemble de sa chaîne d’approvisionnement extérieure, l’UE ne se contente pas de légiférer sur son propre sol : elle tente d’imposer sa loi à l’intérieur des frontières de ses partenaires souverains.
Au cœur de la discorde se trouve le caractère jugé hautement prescriptif et extraterritorial du texte européen. La réglementation impose aux importateurs de prouver que le gaz entrant dans l’Union respecte des critères drastiques de détection et de colmatage des fuites de méthane, sous peine de sanctions financières pouvant atteindre un niveau absurde de 20 % du chiffre d’affaires mondial des entreprises concernées.
Selon le projet de document consulté par le Financial Times, le secrétaire américain à l’Énergie, Chris Wright, et le ministre qatari de l’Énergie, Saad al-Kaabi, mettent en garde fermement qu’« il n’existe aucune voie viable vers la conformité avec le règlement ».
Les délais imposés pour se conformer à ces usines à gaz administratives sont déconnectés des réalités industrielles, alors même que les contrats de livraison pour l’horizon 2027 sont déjà en cours de négociation. Aucun dirigeant d’entreprise rationnel ne signera de nouveaux contrats à long terme s’il sait que l’exécution de ces derniers violera sciemment le droit européen ou l’exposera à des amendes dévastatrices, selon les rédacteurs de la lettre.
L’ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Puzder, s’en est pris, dans les colonnes du Financial Times en avril dernier, à la bureaucratie excessive de la commission européenne. A ses yeux, l’Europe ne peut pas exiger une énergie bon marché et fiable tout en érigeant des barrières administratives qui découragent l’investissement.
Si les coûts de conformité deviennent prohibitifs et les risques juridiques trop lourds, l’Algérie, les États-Unis et le Nigeria orienteront naturellement leurs molécules de gaz vers les marchés asiatiques ou en développement, des zones pragmatiques qui récompensent la fiabilité de la molécule plutôt que la perfection de sa paperasse.
Les défenseurs de la loi européenne, soutenus par des modélisations du cabinet Rystad Energy, affirment qu’il n’y a pas de risque de pénurie et que les volumes de gaz déjà conformes dépassent largement les besoins actuels de l’UE. Cependant, ces analyses théoriques omettent la rigidité des infrastructures de transport (gazoducs fixes connectant l’Afrique du Nord à l’Europe) et la dynamique des prix spot.
Parallèlement, le dernier rapport de la Banque mondiale vient complexifier le débat en montrant que le torchage mondial de gaz a augmenté de 6 % pour atteindre 167 milliards de mètres cubes. Les écologistes y voient la preuve qu’il faut contraindre les producteurs par des règles strictes. Les pays producteurs, quant à eux, rappellent que la réduction des émissions et du torchage est déjà un objectif partagé, mais qu’elle nécessite des investissements massifs, du temps et un transfert technologique, et non des sanctions punitives à effet immédiat.
L’Algérie a engagé d’importants programmes de modernisation de ses installations industrielles pour réduire l’empreinte carbone de son gaz, mais ces efforts de transition ne peuvent pas être dictés par un calendrier électoral ou politique bruxellois. En 2022, la Sonatrach avait décidé de réduire d’un 1% le taux de torchage.
Vers un hiver de tous les dangers pour l’UE
Le timing de cette crise réglementaire est particulièrement dangereux pour le Vieux Continent. Après s’être brutalement détournée du gaz russe, l’Europe a survécu grâce à la réactivité absolue des exportateurs de GNL américain et à la stabilité des flux de gaz algérien par pipelines. Cette béquille énergétique a permis d’éviter le pire, mais l’industrie européenne reste convalescente, fragilisée par des coûts de l’électricité et du gaz historiquement plus élevés qu’en Amérique du Nord ou en Chine.
Si Bruxelles refuse d’entendre les avertissements du bloc du quatuor (américano-qato-algérien-nigérien), l’impact sur les prix de l’énergie pourrait être similaire aux chocs pétroliers du passé. Face à la menace de coupures ou de prix prohibitifs, la panique gagne les rangs européens. Le Financial Times révèle d’ailleurs qu’un autre projet de lettre circule à Bruxelles, dans lequel la République tchèque et la Slovaquie réclament officiellement un report d’au moins trois ans de la réglementation.
La Commission européenne tente de calmer le jeu en évoquant des « flexibilités » et une période de transition sans sanctions jusqu’en 2030. Mais pour les pays producteurs, ces concessions de dernière minute ne sont que des correctifs superficiels voire de la sparadrap sur une jambe en bois, appliqués à un logiciel réglementaire fondamentalement défaillant.
L’Union européenne se trouve désormais à la croisée des chemins. En voulant exporter ses standards environnementaux par la contrainte, elle a réussi à liguer contre elle ses fournisseurs les plus stratégiques et les plus fiables.
L’appui de l’Algérie à la position de Washington et de Doha démontre que la sécurité énergétique ne se négocie pas à coups de formulaires administratifs. Pour éviter une désindustrialisation massive et un retour des factures énergétiques d’un niveau insoutenable pour ses ménages, Bruxelles va devoir abandonner son dogmatisme au profit du pragmatisme réclamé par ses partenaires.
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Auteur: Kamel Mansari
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