Par Pr. Dhia Bouktila – À l’occasion de la fête nationale de l’agriculture, il devient nécessaire de dépasser les discours célébratifs pour poser une question plus fondamentale: le modèle agricole tunisien est-il encore viable dans les conditions écologiques du XXIe siècle?
Les signes de fragilisation du système agricole tunisien deviennent aujourd’hui difficiles à ignorer: stress hydrique chronique, salinisation des sols, vagues de chaleur répétées, irrégularité des précipitations, dégradation progressive de la fertilité des terres. L’agriculture tunisienne fait désormais face à une pression climatique et écologique sans précédent. Le défi n’est donc plus simplement de produire davantage, mais de continuer à produire durablement dans un environnement devenu structurellement plus contraignant.
Un modèle agricole arrivé à ses limites
Pendant des décennies, le développement agricole a reposé sur une logique essentiellement quantitative: intensifier la production grâce à davantage d’eau, davantage d’intrants et davantage de surfaces exploitées. Ce modèle a longtemps permis d’améliorer les rendements et d’accompagner les besoins alimentaires du pays.
Mais les conditions qui avaient rendu ce modèle possible sont en train de disparaître. Le changement climatique bouleverse profondément les équilibres sur lesquels reposait l’agriculture traditionnelle. Dans plusieurs régions tunisiennes, les limites écologiques deviennent déjà visibles: baisse de productivité, fragilité physiologique des cultures, progression des stress abiotiques, et épuisement des ressources hydriques.
Dans ce nouveau contexte, continuer à produire selon les mêmes logiques reviendrait à gérer le futur avec les outils du passé.
L’agriculture tunisienne se trouve désormais au croisement de trois transitions historiques majeures: écologique, génétique et culturelle.
Une transition d’abord écologique
Cette transition implique d’abord une réorientation progressive vers des modèles plus sobres, plus adaptatifs et mieux intégrés aux équilibres des territoires.
L’agriculture tunisienne devra dans un futur proche être capable de produire avec moins d’eau, moins d’intrants et une meilleure capacité d’adaptation aux stress climatiques. Cela implique une transformation profonde de notre manière de penser les systèmes agricoles: passer d’une logique de rendement immédiat à une logique de stabilité productive, de viabilité écologique et de robustesse biologique.
C’est ici qu’intervient la notion d’agriculture intelligente face au climat. Non comme un mot d’ordre technocratique, mais comme véritable changement de paradigme agricole.
Une agriculture capable d’intégrer les données environnementales, de mobiliser la sélection de précision pour développer des variétés plus sobres en ressources, à faible impact environnemental et à forte capacité d’adaptation, tout en renforçant l’intelligence fonctionnelle des agro écosystèmes.
Une transition également génétique et biologique
Cette mutation conduit désormais à dépasser l’approche agronomique traditionnelle de l’agriculture: l’enjeu devient à la fois biologique, stratégique et souverain.
La souveraineté alimentaire ne dépendra plus uniquement de la terre, de l’eau ou des infrastructures hydrauliques. Elle dépendra aussi de la capacité des nations à comprendre et améliorer biologiquement leurs propres ressources vivantes.
Les pays qui maîtriseront les ressources génétiques, les banques de germoplasme, les technologies génomiques et les données biologiques disposeront demain d’un avantage décisif dans leur capacité à sécuriser leurs systèmes agricoles.
La Tunisie possède pourtant un patrimoine biologique considérable: variétés locales adaptées à des conditions extrêmes, biodiversité méditerranéenne, espèces tolérantes à la sécheresse et à la salinité, ressources végétales encore insuffisamment caractérisées scientifiquement. Mais cette richesse reste largement sous-exploitée.
Il devient dès lors urgent de construire une véritable politique nationale de biologie agricole associant universités, centres de recherche, institutions agricoles et acteurs économiques autour d’une vision commune: développer une agriculture tunisienne résiliente, intelligente et adaptée aux réalités climatiques futures.
Cela suppose notamment:
• l’amélioration génétique stratégique des ressources génétiques tunisiennes;
• l’investissement dans les biotechnologies agricoles et les nouvelles approches omiques afin de développer des cultures adaptées aux réalités climatiques futures;
• le développement de plateformes nationales de données biologiques;
• et surtout, la réconciliation entre recherche scientifique et terrain agricole.
Car aujourd’hui encore, une partie importante du savoir scientifique produit dans les laboratoires peine à atteindre les systèmes de production réels.
Une transition enfin culturelle et sociétale
La transition agricole ne pourra cependant réussir sans une évolution parallèle de notre manière de consommer.
On ne peut pas exiger d’une agriculture tunisienne qu’elle devienne durable et adaptée aux contraintes climatiques tout en maintenant des modèles alimentaires fortement dépendants de productions intensives en eau, énergivores ou déconnectées des réalités écologiques du pays.
L’assiette du citoyen devient ainsi, elle aussi, un enjeu stratégique.
Cela suppose une revalorisation progressive des productions locales, saisonnières et adaptées aux conditions méditerranéennes, mais également une réflexion collective sur les habitudes de consommation, le gaspillage alimentaire et la pression croissante exercée sur certaines ressources agricoles.
Dans un contexte de raréfaction hydrique et de vulnérabilité climatique, la question alimentaire ne peut plus être pensée uniquement sous l’angle du pouvoir d’achat ou des capacités d’approvisionnement des marchés. Elle devient aussi une question de soutenabilité écologique et de sécurité nationale.
Produire autrement impliquera donc également de consommer autrement.
L’avenir agricole se jouera dans l’intelligence du vivant
Dans cette nouvelle géographie mondiale des vulnérabilités, les nations qui résisteront le mieux seront probablement celles qui auront compris une chose essentielle : l’avenir agricole ne se jouera pas uniquement dans les barrages, les systèmes alimentaires mondialisés et les politiques de subvention, mais aussi dans les laboratoires, les banques génomiques et l’intelligence du vivant.
Dans le monde agricole qui vient, la souveraineté ne se mesurera plus seulement en hectares cultivés ou en capacités hydrauliques, mais aussi en capacité à comprendre et améliorer biologiquement les ressources génétiques.
Dhia Bouktila
Chercheur en génomique appliquée aux systèmes agricoles et environnementaux.
Travaille sur les enjeux de souveraineté biologique et de gouvernance des savoirs scientifiques.
Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.