Par Dr Hatem Jemaa(*) – La régression de notre football est une réalité qui ne fait plus aucun doute. Cet amer constat ne se limite pas au seul bas niveau présenté par notre équipe nationale depuis quelque temps. Nos clubs aussi n’arrivent plus à remporter des titres continentaux, nous n’exportons plus de joueurs, nous avons de moins en moins d’entraîneurs sollicités à l’étranger, on fait de moins en moins appel à nos arbitres dans les compétitions internationales, notre compétition nationale n’arrive à intéresser ni les chaînes de télévision ni les publicitaires et encore moins les sponsors. Notre football n’est plus productif, n’est plus attirant, ne génère ni joie ni ferveur. Il n’est plus compétitif.
Depuis de nombreuses années, nous assistons aux contre-performances, aux désillusions, aux déceptions. A chaque fois, une éphémère colère se manifeste et enfante une «réforme» qui le plus souvent se limite tantôt à un «limogeage» tantôt à une «disgrâce», plus rarement à une «dissolution». La dernière grande réforme date de 1996 et concerne l’instauration du professionnalisme dans notre football. L’autre réforme nous a été imposée par la Fifa en 2007 et concernait la mise en conformité des statuts de la FTF avec les règles de la Fifa.
Le professionnalisme devait mener au développement de notre football, mais force est de constater que nous sommes devant un échec cuisant de l’expérience. Pour réussir, cette réforme nécessitait l’adhésion de tous. Or l’Etat n’a jamais voulu créer un environnement propice à la viabilité et au développement du football professionnel. Les «clubs professionnels» n’ont jamais voulu se débarrasser du «confort» de l’assistanat. Pire, ils ont même combattu le professionnalisme afin de se soustraire aux obligations qu’il leur impose. Les clubs veulent avoir les droits du professionnalisme sans en assumer les devoirs.
La deuxième «réforme» est celle imposée par la Fifa en 2007 et qui visait la mise en conformité des statuts de la FTF avec les règles de la Fifa. Ni la transparence financière, ni l’indépendance des instances disciplinaires, ni la clarification entre les structures administratives et le bureau fédéral, ni l’indépendance des structures techniques, ni le contrôle administratif et financier des clubs professionnels n’ont été réalisés. Seule l’élection de la totalité du bureau fédéral a été adoptée avec en plus une particularité tunisienne : «le scrutin de listes », ce qui a fait émerger des perversions et des dérives. Petit à petit, le bureau fédéral s’est transformé en «syndicat de clubs» où chaque membre défend d’abord les intérêts de «son» club sans se soucier de l’intérêt du football. Désormais, au fil du temps, l’instance dirigeante du football est devenue un lieu où sévissent le clientélisme, le copinage, la règle du donnant-donnant. Le développement, la promotion, la compétition, la formation, le financement, la commercialisation de la compétition nationale, tous ces sujets sont absents des bilans des bureaux fédéraux des dernières décennies.
L’autre grand échec de notre football est celui de la ligue professionnelle. Créée pour gérer le football professionnel (compétition, finances, litiges, discipline…), la ligue a été cantonnée à un rôle de «chambre d’enregistrement» de la fédération, privant ainsi le football d’un puissant levier d’intervention afin d’assurer une véritable complémentarité entre football professionnel et football amateur. Cette marginalisation de la ligue a aussi desservi les clubs professionnels qui se sont privés d’une instance plus à même de défendre l’intérêt du football professionnel que n’importe quelle autre partie.
• Toutes ces déviations, digressions et perversions ont fait naître des amalgames, de la confusion, une perte des repères et une dilution des responsabilités. Retrouver un chemin balisé devient une obligation. Cette réforme doit s’appuyer sur des repères et véhiculer des valeurs:
– Le professionnalisme doit être promu.
– La complémentarité du football professionnel avec le football amateur doit être une quête permanente des instances qui dirigent le football car l’un se nourrit de l’autre et l’un nourrit l’autre.
– La conviction que le professionnalisme est un puissant élément de développement du football.
– Assurer une véritable complémentarité entre le football professionnel et le football amateur.
L’autre grande balise consiste à ce que tous admettent que le football est une activité humaine qui s’apprend: on ne naît pas footballeur, on le devient à force d’entraînement et d’apprentissage bien conduits. De plus, il doit être admis que l’organisation pyramidale des instances du football est faite pour l’inclusion et non l’exclusion, encore moins la marginalisation
Cet indispensable balisage de toute réforme doit se traduire dans des textes contraignants à caractère légal, statutaire et réglementaire où chacun joue son rôle. S’obstiner à considérer le sport comme un service public ne sert pas le sport. Le sport est une activité humaine qu’il faut encourager, développer et diffuser. Malheureusement, nous sommes très loin d’une relation saine basée sur les droits et devoirs de chacun et qui sert l’intérêt général. L’Etat, avec ses deux composantes centrale et loco-régionale, a pour mission de promouvoir et de développer la pratique du sport en général et le football en particulier. Les clubs, quant à eux, ont pour mission d’encadrer la pratique sportive. Les instances dirigeantes doivent se consacrer à permettre une saine émulation et le développement du football. C’est à ce prix que notre football pourra retrouver un cheminement vertueux à même de mettre fin à cette chute inexorable qu’il connaît depuis plusieurs décennies.
Dr Hatem Jemaa
(*) Médecin du Sport
Ex-médecin de l’Equipe Nationale de football 1994-1998.
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