Face à la baisse de l’aide publique au développement (APD), à la montée des logiques géopolitiques et à l’essor du financement privé, le modèle traditionnel de solidarité internationale traverse une mutation profonde. Pour le cabinet de conseil BearingPoint, il ne s’agit pas de la disparition de l’aide, mais d’une recomposition de ses mécanismes.
Dans cet entretien, Hicham Kasraoui, Senior consultant Africa & International Development chez BearingPoint, décrypte les nouvelles dynamiques du financement du développement, les défis africains liés à la dette et la montée des acteurs privés et locaux dans l’architecture mondiale de l’aide.
1. Dans un contexte de baisse structurelle de l’APD, assiste-t-on à la fin d’un modèle de solidarité internationale au profit d’une logique plus transactionnelle et géopolitique ?
Hicham Kasraoui : La transformation est réelle, mais il serait excessif de parler de disparition de la solidarité internationale. Ce que nous observons aujourd’hui, c’est avant tout une reconfiguration profonde de ses modalités. Les contraintes budgétaires des pays donateurs, combinées à des priorités nationales de plus en plus fortes, réduisent mécaniquement les volumes d’aide. En parallèle, l’allocation de cette aide devient plus stratégique, plus ciblée et parfois conditionnée à des intérêts économiques ou géopolitiques clairement assumés. L’aide est désormais aussi pensée comme un instrument d’influence, qu’il s’agisse des migrations, de l’accès aux marchés ou encore de la sécurisation des chaînes de valeur.
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Pour autant, les besoins restent immenses, notamment sur le climat, la santé ou l’éducation. Nous assistons donc moins à la fin de la solidarité qu’à l’émergence d’un modèle hybride, mêlant coopération internationale, partenariats économiques et intérêts stratégiques. L’enjeu central sera de trouver un équilibre durable entre ces différentes logiques.
2. Le recours accru au financement privé est-il une solution durable ou un transfert de risque vers des marchés encore fragiles ?
Hicham Kasraoui : Le blended finance s’impose aujourd’hui comme un levier incontournable pour combler le déficit mondial de financement du développement. Son principal avantage réside dans sa capacité à amplifier l’effet de levier des fonds publics : un dollar concessionnel peut permettre de mobiliser plusieurs dollars privés. Mais cette approche ne peut fonctionner durablement que sous certaines conditions. Il faut d’abord des instruments financiers solides — garanties, mécanismes de first-loss, assistance technique — capables de maîtriser le risque plutôt que de le transférer mécaniquement vers des économies fragiles.
Ensuite, tout dépend de la qualité du cadre institutionnel dans les pays bénéficiaires. Sans stabilité réglementaire, gouvernance efficace et visibilité économique, les investisseurs privés resteront prudents. Le blended finance doit donc être pensé comme un outil de transformation structurelle. Son rôle n’est pas uniquement de financer des projets, mais aussi de contribuer à structurer les marchés, renforcer les institutions et créer des conditions d’investissement pérennes.
3. Comment les pays africains peuvent-ils réellement renforcer leurs ressources internes face à l’explosion de la dette et aux contraintes fiscales ?
Hicham Kasraoui : La mobilisation des ressources domestiques est devenue un impératif stratégique pour les économies africaines. C’est probablement le principal levier de souveraineté économique à moyen terme.Trois priorités apparaissent clairement. La première concerne la modernisation des administrations fiscales, notamment via la digitalisation, afin d’élargir l’assiette fiscale et d’améliorer la conformité. Les marges de progression restent considérables.
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La deuxième priorité touche à la gouvernance budgétaire et à la gestion de la dette. Il ne s’agit pas seulement de mobiliser davantage de ressources, mais surtout de mieux les orienter vers des investissements à fort impact économique et social.
Enfin, les partenariats public-privé devront jouer un rôle plus important dans le financement des infrastructures et des services essentiels, tout en limitant la pression sur les finances publiques. Au fond, le véritable changement de paradigme est là : le développement africain ne pourra plus dépendre principalement des flux externes. Il devra s’appuyer davantage sur des capacités nationales renforcées.
4. La montée en puissance des acteurs locaux est-elle compatible avec les exigences de transparence et de redevabilité des bailleurs internationaux ?
Hicham Kasraoui : Non seulement cette évolution est compatible, mais elle devient indispensable pour améliorer l’efficacité de l’aide.
Les acteurs locaux disposent d’un avantage décisif : une meilleure compréhension des réalités de terrain, une proximité avec les bénéficiaires et une capacité d’adaptation souvent supérieure. Cela permet fréquemment d’obtenir davantage d’impact avec moins de ressources. La question de la redevabilité reste néanmoins centrale. Elle impose une évolution des dispositifs de suivi et de reporting. L’objectif ne doit plus être de multiplier les procédures complexes, mais de simplifier les mécanismes tout en renforçant la transparence grâce aux outils numériques et au suivi en temps réel.
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Le véritable enjeu est donc de construire un nouvel équilibre : davantage de confiance accordée aux acteurs locaux, accompagnée d’investissements renforcés dans les systèmes de gouvernance, d’évaluation et de contrôle.
5. Parmi les scénarios évoqués, lequel vous semble le plus probable à horizon 2030, et pourquoi ?
Hicham Kasraoui : Le scénario le plus crédible à horizon 2030 est celui d’un système hybride, marqué à la fois par la montée en puissance du financement privé et par une fragmentation croissante de l’aide internationale. Les contraintes budgétaires des États donateurs semblent durables, ce qui limite les perspectives de rebond significatif de l’APD. Dans le même temps, les besoins explosent, notamment autour du climat et des transitions énergétiques, ouvrant un espace croissant aux capitaux privés, aux acteurs philanthropiques et aux financements hybrides.Mais cette évolution risque également d’accentuer la fragmentation des priorités et des approches sous l’effet des tensions géopolitiques.
Le scénario d’une coopération internationale renouvelée reste souhaitable, mais il nécessiterait un alignement politique et financier difficile à atteindre dans le contexte actuel.
Nous nous dirigeons donc vers un modèle plus multipolaire, plus hybride et surtout plus complexe à piloter. Le rôle des banques publiques de développement et des acteurs de l’assistance technique sera précisément d’aider les États et les entreprises à naviguer dans cette nouvelle complexité.
Auteur: Ismail Saraoui
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