1er mai. Une journée internationale des travailleurs. Un moment important pour rappeler la centralité du travail dans la vie, dans la production économique et dans la reproduction sociale au sens le plus large. Cette année, le magazine Challenge a opté pour un secteur économique particulier où la précarité est la règle. Il s’agit du secteur agricole. Si le Maroc est bien connu mondialement pour ses tomates et ses oranges, il l’est beaucoup moins pour les conditions de travail des salariés de ce secteur. Cette réalité interpelle fortement les politiques agricoles pour replacer le «capital humain» au centre des priorités stratégiques de l’Etat, outre la souveraineté alimentaire et la protection des écosystèmes naturels et des ressources hydriques.
Emploi agricole : pénurie de main-d’œuvre agricole, taux élevé de chômage et sous-emploi. Une situation complexe et ambiguë à clarifier
La situation, notamment dans les zones agricoles de Souss-Massa tournées principalement vers l’exportation, illustre bien ce paradoxe. Lors d’une conférence organisée le 3 février 2026 sur le thème : «Emploi agricole : état des lieux, déterminants et leviers de préservation», Mohamed Sebgui, agroéconomiste, a fait une présentation ayant l’avantage de la clarté et découlant d’une démarche empirique, fondée sur l’observation et la comparaison. Pourquoi un travailleur agricole marocain préfère-t-il immigrer en Europe pour effectuer le même travail qui lui est offert au Maroc ? La réponse est simple. Tout d’abord, au Maroc, les conditions de travail sont bien plus difficiles et pénibles, avec un salaire bas, égal à moins de 20% du salaire moyen net versé en Europe. A cela s’ajoute le manque, voire l’absence quasi-totale de protection sociale. Sur plus de 4 millions d’actifs ruraux occupés, à peine 100 000 sont inscrits à la CNSS, soit 2,5% !
La précarité, à la fois juridique et sociale, est la règle. Pas de contrat écrit. Recrutement de «journaliers» dans les «maouqaf». Transport des travailleurs agricoles dans des véhicules inadaptés, avec risque élevé d’accident de route (…). Alors pourquoi ne pas partir en Europe où les salaires sont meilleurs, avec une réglementation du travail appliquée et sévèrement contrôlée pour être respectée, sans oublier les droits sociaux (assurance maladie, congés payés…). Bien sûr, cette situation en Europe n’est pas tombée du ciel. Elle est le fruit de longues luttes et conquêtes sociales. Au Maroc, les libertés et droits syndicaux sont restreints et combattus, voire réprimés. L’encadrement syndical est très faible dans le secteur agricole. Le travail agricole est souvent perçu négativement.
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Il est peu valorisant et est assimilé à un «statut social inférieur». «Séquelles féodales» persistant même dans les grandes exploitations agricoles les plus modernes technologiquement. Les mots «khemass» (le travailleur de la terre avait droit au un cinquième de la récolte, le propriétaire s’accaparant des quatre cinquièmes de la récolte) ou «rebaâ (le travailleur, généralement dans des cultures exigeant une qualification et une présence permanente, a droit au quart de la production, le propriétaire s’accaparant les trois quarts de la production) demeurent utilisés pour désigner péjorativement le travailleur agricole, bien qu’il s’agisse dorénavant de rapports salariaux. Cette réalité objective et subjective pousse les jeunes ruraux à chercher des opportunités d’emploi dans d’autres secteurs ou à émigrer.
Si en Europe, le travail agricole est mieux valorisé, et même vu comme une opportunité économique et sociale (M. Sebgui), la situation est en train de changer sous l’effet de la montée des mouvements d’extrême droite, du racisme et de la crise sociale. En fait, la migration qui constituait une «soupape de sécurité» et une source de devises pour les Etats du Sud, dont le Maroc, est actuellement menacée notamment par : la délocalisation des activités de production de l’Europe vers des régions où la main- d’œuvre agricole est moins coûteuse et où la réglementation afférente à la protection environnementale est moins exigeante ; et le remplacement du travail manuel, même qualifié, par de nouvelles technologies, voire par l’intelligence artificielle.
Au Maroc, le travail agricole est effectué principalement par une «main-d’œuvre occasionnelle», synonyme d’extrême précarité socio-juridique, avec une absence quasi-totale de perspectives professionnelles et/ou personnelles. En Europe, une fois immigré, le travailleur agricole a la possibilité d’améliorer son niveau de vie et d’accéder à d’autres opportunités meilleures, de constituer une épargne, de s’acheter ou construire une maison, fonder un foyer, voire créer une petite entreprise. Ainsi, la migration des travailleurs agricoles est motivée principalement pour des raisons économiques, des emplois mieux rémunérés et des conditions de vie bien meilleures, même s’il s’agit du même secteur (moyens de transport décents, moins de risques d’accidents, accès aux soins, protection sociale assurée, conditions de travail meilleures surtout pour les femmes, respect de la dignité humaine des travailleurs agricoles…). A cela s’ajoute le niveau de mécanisation, plus élevé en Europe. Au Maroc, cette dernière est concentrée en particulier dans les grandes exploitations agricoles.
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Face à cette réalité «composite», M. Sebgui souligne à juste titre la négligence du «capital humain» dans le secteur agricole, comme principale cause de la pénurie de main-d’œuvre agricole : «Miser sur l’investissement exclusivement technique n’est pas suffisant». Pour M. Sebgui, le «capital humain» génère plus de richesse que le capital technique tout seul. D’où l’importance de la formation et de la qualification. Mieux, «assurer un emploi décent» est une condition incontournable pour assurer la survie de l’agriculture au Maroc. C’est là une dimension absente quasi-totalement aussi bien dans le Plan Maroc Vert que dans sa version «anglicisée» dite Green Generation.
En définitive, «le débat moderne n’est plus le capital versus travail, mais la qualité de la combinaison de plusieurs dimensions sociale, économique, anthropologique et territoriale». Sans oublier la dimension écologique, tout aussi fondamentale, face à la crise climatique actuelle. Ce qui nécessite une rupture avec la logique quasi-exclusivement productiviste et l’adoption de nouvelles politiques agricoles, dans le cadre d’un projet sociétal, où les principales priorités stratégiques de l’Etat sont la souveraineté alimentaire, le respect des droits économiques et sociaux des travailleurs agricoles et la protection des écosystèmes naturels.
Banque mondiale : une nouvelle perception de l’emploi dans le secteur agricole
La Banque Mondiale (BM), au cours de la même conférence du 3 février 2026, confirme les observations de M. Sebgui. Elle adopte une approche par le système agroalimentaire : «de la fourchette à l’assiette», en y intégrant les services agricoles, le stockage, le transport, la transformation, la restauration hors foyer (…). Dans cette conception, le système agroalimentaire apparait comme étant un employeur majeur dans le monde, et au Maroc, en recourant à pas moins du tiers des emplois (1,2 milliard au niveau mondial). Avec le développement économique, l’emploi se déplace de la production agricole vers l’aval où le commerce et les services alimentaires deviennent les principaux moteurs d’emploi.
Si, historiquement, l’agriculture a été et demeure relativement un pilier de l’emploi au Maroc, la croissance de la valeur ajoutée agricole a connu une baisse sous l’effet de la sécheresse de plus en plus récurrente. Par contre, un gisement important d’emplois existe en aval de la production agricole. C’est en particulier le cas de l’industrie agroalimentaire. Néanmoins, la BM souligne la prépondérance de l’informalité dans les fermes : 2 emplois agricoles sur 3 ne sont pas rémunérés. En fait, les données statistiques collectées nécessitent un affinement méthodologique pour permettre des travaux d’analyse et l’élaboration de diagnostics fiables.
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D’après les chiffres du HCP, 7,5% des actifs agricoles ont une couverture médicale, contre 49% dans le secteur industriel. 66% des femmes rurales actives travaillent comme aides familiales en agriculture, c’est-à-dire de manière informelle et sans rémunération. L’enquête sociologique menée par la BM a permis de constater une «pluriactivité» dans et hors l’exploitation. Ce qui permet aux familles rurales de mieux résister aux chocs inhérents notamment à la sécheresse récurrente. Si déficit il y a de la main- d’œuvre agricole, c’est surtout en «périodes de pointes» ou lorsqu’il s’agit de travail qualifié. Par ailleurs, les jeunes ruraux expriment de plus en plus un désintérêt croissant pour le secteur agricole. Dans certaines exploitations agricoles, surtout dans la région de Souss-Massa, le recrutement des travailleurs agricoles subsahariens devient indispensable. Mais la BM omet de citer les échecs de tentatives d’organisation syndicale des jeunes ruraux autochtones en vue de revendiquer le respect du droit social par le patronat agricole. Tentatives affaiblies, voire mises en échec par le recrutement de la main-d’œuvre subsaharienne.
Par contre, la BM, à l’instar de nombreux observateurs, souligne à son tour l’insuffisance des investissements techniques pour améliorer la productivité sans une formation préalable du capital humain et une politique sociale adéquate visant l’amélioration des conditions de travail, notamment au niveau des rémunérations et de la généralisation de la protection sociale. Cette amélioration conditionne étroitement l’attractivité des jeunes ruraux dans le secteur agricole. Pour faire évoluer les statuts et les métiers agricoles, un cadre réglementaire adapté est nécessaire en y intégrant des mécanismes assurantiels et de gestion des risques. Enfin, le potentiel réel de l’«aval agricole» impose une nouvelle approche afin d’assurer la création d’emplois durables non réduits à des activités spéculatives d’intermédiation.
COMADER : le capital humain comme dernier souci
Dans sa présentation, lors de la conférence du 3 février 2006, la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER), représentant le grand capital agraire, a défini les principaux déterminants du développement agricole autour de trois axes : le Partenariat public privé (PPP) autour des terrains agricoles; les aides et subventions de l’Etat, à travers notamment le Fonds de développement agricole (FDA) ; et la mobilisation des ressources en eau d’irrigation. Pour le grand capital agraire, les principales forces du modèle agricole résident d’une part dans le «cadre professionnel et réglementaire visant la modernisation (technique) des filières de production» et d’autre part, dans les «sources de financement soutenues et diversifiées». A cet égard, il a bien été souligné qu’un dirham d’incitation publique permet de générer 2,4 dirhams d’investissement privé. Mais quel est l’impact de ce soutien financier de l’Etat au profit du grand capital agraire sur les conditions de vie des travailleurs agricoles en particulier et des populations rurales en général ?
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Parmi les principales contraintes citées par la COMADER, figure une offre aléatoire en facteurs de production, plus particulièrement en eau d’irrigation et en travail ; des conditions de financement contraignantes ; le renchérissement des coûts de production et la faible valorisation commerciale de la production agricole au profit des producteurs. Ainsi, le «travail» est à peine cité en tant que «facteur de production». Alors qu’il s’agit, selon toutes les théories économiques qui se respectent, de la première source génératrice des richesses (Adam Smith, David Riccardo, Karl Marx….). Ce qui semble préoccuper le plus la COMADER, c’est l’accès au foncier agricole public, aux ressources hydriques et au financement public. Cupidité, surdité et cécité sont indissociables.
Ministère de l’Agriculture : une démarche éclectique
Dans sa présentation, le ministère de l’Agriculture n’a pas oublié de rappeler au début que le SMAG, revenu minimum journalier dans le secteur agricole, est passé à 93 DH, à compter du 1er avril 2025, et devra passer à 97,44 DH à compter du 1er avril 2026, c’est-à-dire moins de 10 euros par jour. Or, la durée annuelle moyenne d’emploi pour un travailleur agricole est de 76,6 journées, d’après les chiffres de la COMADER. Cela veut dire que le travailleur agricole devra répartir le revenu annuel moyen de 76,6 x 97,44 = 7463,90 DH sur 365 jours, soit une moyenne journalière de 20,45 DH pour «vivre» ou plutôt «survivre». Même pas de quoi assurer la reproduction de la force de travail.
Le reste de la présentation du ministère de l’Agriculture permet surtout de constater à quel point les administrations centrales sont complètement déconnectées de la réalité rurale et territoriale. Comment s’étonner face à ce «fossé» séparant le discours officiel sur l’ «Etat social» et la réalité sociale concrètement vécue par la grande majorité de la population, en particulier dans sa composante rurale.
Auteur: Mohamed Amine
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