Par Faouzi Mahfoudh – C’est avec une profonde émotion que Sfax, la Tunisie et la communauté internationale des historiens et des conservateurs du patrimoine ont appris la disparition du Docteur Ali Zouari. Figure tutélaire, il était bien plus qu’un érudit : il incarnait la mémoire vivante d’une cité millénaire à laquelle il a voué son existence.
Né en 1935, Ali Zouari fut le pionnier et le grand exégète de l’histoire sfaxienne. Son œuvre ne se limitait pas à la chronique des faits ou à l’inventaire monumental; elle en dégageait les significations profondes, tissant les liens entre le temps, l’espace, les événements et les hommes qui ont façonné cette civilisation urbaine complexe.
Lorsque j’ai embrassé la carrière de chercheur, Si Ali occupait déjà une place centrale dans le paysage scientifique. Installé au siège de l’INP non loin de Dar Jallouli, cœur battant de la conservation de la mémoire de la ville, il représentait pour le jeune étudiant que j’étais une autorité scientifique incontestée, doublée d’une présence d’une rare bienveillance. Toujours accessible, attentif et disponible, il savait orienter, expliquer et ouvrir des perspectives.
Mes visites, à chacun de mes retours, furent décisives. J’y apportais mes doutes et mes impasses méthodologiques ; j’en repartais armé de références, de lectures et, surtout, de la certitude que la recherche est un acte de partage. Son aide fut cruciale dans un domaine où sa maîtrise de l’histoire faisait autorité. Il m’aida d’une conviction exemplaire à récolter les inscriptions arabes de Sfax. Ses conseils et son expérience du terrain ont durablement forgé mon approche des sources et des monuments.
Avec le temps, cette relation s’est muée en un compagnonnage scientifique discret et précieux. J’ai tenté, modestement, de lui rendre la pareille en lui envoyant des documents de la Bibliothèque nationale de France, contribuant ainsi à ses travaux majeurs, notamment autour de l’édition de l’historien Mahmoud Maqdish. Cet échange, fondé sur une estime réciproque et une même exigence intellectuelle, demeure pour moi un souvenir impérissable.
Aujourd’hui, nous perdons un grand historien, un ami, un maître discret. Pour le grand public, Ali Zouari était le spécialiste incontesté de Sfax, l’archéologue vigilant, le conservateur soucieux de léguer aux générations futures les traces matérielles et immatérielles du passé. Pour nous, ses pairs, il était l’incarnation d’une érudition qui ne se sépare jamais de l’humilité.
Le Docteur Ali Zouari (1935-2026) était un historien, archéologue et universitaire tunisien. Spécialiste incontournable de l’histoire moderne et contemporaine de la région de Sfax, il a dirigé pendant de nombreuses années le Musée d’Arts et Traditions Populaires de Dar Jellouli. On lui doit de nombreuses études de référence sur les structures socio-économiques, l’artisanat, les relations maritimes et le patrimoine épigraphique de la ville.
Si Ali appartenait à cette génération rare pour qui la rigueur scientifique était indissociable de la modestie. Sa véritable érudition était silencieuse, fuyant les honneurs pour se construire patiemment dans les bibliothèques, les dépôts d’archives et sur les chantiers de fouilles. Sa méthode était une discipline: il savait écouter les archives avant de les interpréter, observer les monuments avant de les expliquer, et douter avant d’affirmer.
Sfax n’était pas pour lui un simple objet d’étude, mais une réalité humaine vibrante, un carrefour de circulations économiques, sociales et culturelles. Il en connaissait les pierres et les familles, les ports et les mosquées, les marchés et les bibliothèques. Son œuvre nous invite à dépasser le regard folklorique pour saisir l’intelligence de la longue durée et comprendre que derrière chaque rue se cache une société entière.
Je ne peux m’empêcher de penser, en cet instant, à Mahmoud Maqdish. Au XVIIIᵉ siècle, celui-ci avait voulu sauver de l’oubli les événements, les hommes et les monuments de sa cité. Deux siècles plus tard, Si Ali a repris, avec les méthodes de l’historien moderne, cette même mission de transmission. Là où Maqdish racontait la mémoire de son temps, Ali Zouari l’a interrogée, enrichie, confrontée aux archives, aux vestiges archéologiques et aux documents oubliés. L’un fut le grand chroniqueur de Sfax; l’autre en fut le grand historien. Il existe entre eux une filiation intellectuelle qui dépasse les siècles: la même fidélité à la ville, la même passion de la vérité, le même refus de laisser le temps effacer les traces des hommes.
Demain, lorsque les chercheurs ouvriront ses livres, ils n’y trouveront pas seulement une somme de connaissances. Ils y découvriront une manière d’exercer le métier d’historien: avec patience, modestie, honnêteté et cette conviction profonde que la science n’a de valeur que lorsqu’elle éclaire la société. Les monuments qu’il a étudiés continueront d’habiter le paysage de Sfax. Les archives qu’il a révélées continueront d’instruire les chercheurs. Les étudiants qu’il a inspirés poursuivront son œuvre. Et son nom demeurera naturellement associé à cette ville qu’il n’a jamais cessé d’aimer.
Aussi longtemps qu’il y aura des chercheurs pour étudier Sfax et des citoyens attachés à sa mémoire, il continuera de vivre parmi nous. C’est cela, au fond, l’immortalité des historiens : survivre dans l’intelligence des générations futures.
Que la terre lui soit légère. Que sa mémoire demeure vivante dans l’histoire de Sfax, à laquelle il a consacré toute sa vie.
Faouzi Mahfoudh
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