La question migratoire interpelle fortement les pouvoirs publics. La recherche scientifique sur cette question permet de mieux éclairer les responsables publics et d’anticiper dans les processus décisionnels. Encore faut-il que ces responsables soient capables d’écoute. A travers cette interview, Mehdi Lahlou, pprofesseur d’économie (1), mais aussi homme de terrain, après un bref rappel historique et un état des lieux, suggère des pistes d’amélioration de la situation des Marocains du Monde (MdM) dont l’importance ne devrait plus être appréciée uniquement sur les plans économiques et financiers.
Challenge : Au Maroc, la question migratoire a une histoire. Les statistiques des MRE dans le monde sont faiblement connues. Quelle serait la première image statistique la plus proche de cette réalité ?
Mehdi Lahlou : Le Maroc est devenu, dès le début des années 1960, un pays d’émigration, en raison des liens historiques qu’il avait avec la France et l’Espagne, les deux puissances qui l’ont occupé entre 1912 et 1956. Ensuite, au motif de la convergence apparue alors entre les grands besoins en main d’œuvre exprimés par certains pays européens (France, OIT, 1963 et Belgique, RTBF, 1964, notamment) et ses propres politiques économiques et sociales, qui voyaient dans la migration de Marocains un moyen de limiter la pression de la demande d’emplois sur le marché du travail local, tout en constituant une source de financement de l’économie locale.
Il n’existait pas, au départ et jusqu’au milieu des années 1990, de suivi méthodique, et donc de statistiques précises sur l’émigration en provenance du Maroc en Europe, laquelle constituait jusqu’alors la principale, sinon l’unique, destination des migrants marocains. Toutefois, selon des estimations publiées par l’OCDE (OCDE, 2017), le nombre de Marocains, nés au Maroc et vivant à l’étranger, aurait été de près de 650.000 dans les années 1960, et serait passé à près de 800.000 personnes au cours de la décennie suivante, avant d’atteindre un peu plus de 1,5 million de personnes en 2000 et 3 millions de personnes en 2010, soit près de 9 % de la population totale du pays cette année-là. Le constat qui ressort de l’évolution de ces données, est celui d’une très forte accélération de la migration des Marocains à partir du début du siècle actuel, puisque entre 120.000 et 150.000 Marocains auraient quitté annuellement le Maroc entre 2000 et 2010.
De son côté, le HCP, principale instance en charge de la collecte des statistiques au Maroc, avance qu’il y avait plutôt 3,3 millions de Marocains résidant à l’étranger (MRE) en 2006, chiffre qui serait passé à 5,4 millions en 2020, soit une progression de plus de 63% en l’espace de 14 ans.
Le constat qui ressort de l’évolution de ces données, telles que présentées ci-dessus, est celui d’une très forte accélération de la migration des Marocains au cours des deux dernières décennies, avec, notamment, un nombre de permis de résidence (correspondant à une migration régulière) accordés à des migrants marocains dans les pays de l’Union Européenne variant entre 120.000 et 150.000 annuellement, depuis les années 2000 (Eurostat, 2019).
Dans une enquête menée entre 2018 et 2019 par le HCP (HCP, 2020), il est apparu que la poursuite des départs en nombre de Marocains à l’étranger, au fil des années, tient à trois raisons principales qui sont : 1/ la recherche d’emploi et de meilleures conditions de travail; 2/ les études et, 3/ le regroupement familial et/ou le mariage. Dans ce sens, selon la même enquête, plus de la moitié des MRE (53,3 %) ont quitté le Maroc pour des raisons économiques, et près du quart, soit 23,4 %, pour poursuivre leurs études à l’étranger. Le reste porte sur des raisons sociales (principalement regroupement familial et mariage) ou sur des raisons politiques (absence de libertés politiques et/ou religieuses, non-respect des droits des personnes, etc.).
Challenge : le phénomène migratoire marocain en Europe a connu des mutations importantes, face notamment à la délocalisation industrielle en Europe, et face au développement des NTIC et actuellement de l’intelligence artificielle. Quelle évolution du phénomène migratoire marocain est-il possible de dresser aujourd’hui tout au moins sommairement ?
M. Lahlou : La migration des Marocains vers diverses régions à travers le monde, et vers l’Europe en particulier, demeure un phénomène structurel qui s’inscrit dans une histoire ancienne, de plus de soixante ans. Avec, toutefois, des transformations qualitatives profondes au cours des dernières décennies. Ainsi, si les premières vagues migratoires des années 1960 et 1970 étaient principalement liées aux besoins de main-d’œuvre industrielle et de travaux d’infrastructure de pays comme la France, la Belgique, les Pays-Bas ou l’Allemagne, la situation actuelle est beaucoup plus complexe. Les communautés marocaines établies en Europe se sont durablement enracinées, donnant naissance à plusieurs générations de citoyens ou résidents d’origine marocaine, mais qui continuent d’entretenir, dans beaucoup de cas, des liens économiques, sociaux et culturels étroits avec le Maroc.
Les transformations de l’économie européenne ont profondément modifié la nature de la demande de travail. Les délocalisations industrielles, l’automatisation de nombreuses tâches et la montée en puissance des technologies numériques ont réduit certains besoins en main-d’œuvre peu qualifiée. Cependant, ces évolutions n’ont pas entraîné la disparition de la demande migratoire. Au contraire, l’Europe fait face, désormais, à un vieillissement démographique marqué et à des pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs tels que la santé, les services à la personne, l’agriculture, le bâtiment, le transport, mais aussi les métiers liés aux technologies de l’information et à l’économie numérique. Les politiques migratoires européennes tendent ainsi à privilégier une immigration davantage sélectionnée, répondant aux besoins spécifiques des principales économies qui composent l’Union européenne. Comme, du reste, de celles des pays de l’OCDE.
Cette évolution s’est traduite, depuis la fin du siècle dernier, par une diversification croissante des profils migratoires marocains. Aux travailleurs peu qualifiés s’ajoutent désormais les cohortes successives d’étudiants – dont beaucoup préfèrent s’installer dans les pays d’accueil où ils ont obtenu leur dernier diplôme – des chercheurs, des ingénieurs, des informaticiens, des médecins, des sportifs, des journalistes, et d’autres professionnels hautement qualifiés. Le développement des technologies de l’information et de la communication a facilité l’accès aux opportunités internationales, tout en renforçant la visibilité des écarts de revenus et de conditions de vie entre le Maroc et les pays européens. Les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les moyens modernes de communication jouent également un rôle de plus en plus important dans la diffusion des informations relatives aux possibilités de mobilité. Dans ce contexte, les projets migratoires sont souvent mieux préparés et davantage orientés vers l’acquisition de qualifications, l’amélioration des trajectoires professionnelles ou l’accès à des environnements de recherche et d’innovation plus favorables. En plus d’être déterminés par la volonté d’obtenir de meilleures rémunérations et conditions de travail.
L’émergence récente de l’intelligence artificielle, ainsi que des nouvelles technologies de l’information et de la communication, constitue un facteur supplémentaire de transformation. Si certaines activités répétitives risquent d’être progressivement automatisées, ces évolutions ne réduisent pas nécessairement les flux migratoires. Elles tendent plutôt à modifier les compétences recherchées et à accroître la concurrence internationale pour les talents. Dans plusieurs domaines, notamment la santé, l’ingénierie, les énergies renouvelables, l’enseignement supérieur ou les métiers du numérique, les pays européens intensifient leurs politiques d’attraction des compétences étrangères. Pour le Maroc, cette situation soulève la question de la rétention de ses ressources humaines qualifiées, dans la mesure où une partie importante de ces mêmes ressources, formées localement, trouve à l’étranger des perspectives professionnelles, scientifiques et salariales, a priori, plus favorables.
Au final, la persistance de la migration marocaine vers l’Europe ne peut être comprise uniquement à travers les besoins du marché du travail européen, lesquels peuvent tout aussi bien être satisfaits par l’accueil de migrants venant d’autres contrées à traditions migratoires aussi anciennes que les marocaines, telles que l’Inde et les Philippines, pour n’en citer que les plus importantes hors de l’Afrique. Cette persistance reflète, plus justement, lorsqu’on en vient à des personnes peu à moyennement qualifiées, les difficultés croissantes rencontrées par une partie des jeunes marocains en matière de disponibilité d’emplois de qualité, d’accès à des revenus décents, de mobilité sociale, et, plus généralement, de confiance dans l’avenir. Malgré les multiples programmes de développement économique engagés au Maroc au cours des 20 dernières années, les écarts de niveau de vie, de protection sociale et d’opportunités demeurent suffisamment importants pour continuer à alimenter la propension au départ d’un nombre important de jeunes marocains, vivant pour la plupart au Maroc dans des régions qui demeurent à la périphérie des zones d’intervention publique comme des investisseurs privés. La migration apparaît ainsi comme l’une des manifestations des failles des politiques publiques menées au Maroc comme une claire indication des déséquilibres économiques et sociaux qui continuent de caractériser les relations entre les deux rives de la Méditerranée. La rive nord demeurant une sorte de prolongement immuable de l’économie marocaine, en termes aussi bien de commerce international que de mobilité humaine.
Challenge : Avec la montée actuelle des tendances politiques racistes d’extrême droite en Europe, quelles sont d’après vous les principales menaces auxquelles sont exposés les « Marocains du Monde » (MdM), et quelles seraient les conséquences à court terme ?
M. Lahlou : La montée des courants identitaires, populistes et d’extrême droite dans plusieurs pays européens constitue un sujet de préoccupation majeur pour les MRE – devenus par un glissement sémantique supposé plus valorisant, Marocains du Monde (MdM) – en raison des discours hostiles à l’immigration qu’elle véhicule, et parce qu’elle remet en question certains acquis en matière d’intégration, de mobilité et d’égalité des droits. Allant même jusqu’à propulser le concept tellement menaçant de ‘’remigration’’. Même si une grande partie de la population d’origine marocaine est aujourd’hui profondément enracinée dans les sociétés européennes – française, espagnole et belge, en particulier – où elle participe activement à la vie économique, sociale et culturelle, elle est devenue, bien souvent, parmi les premières visées par les campagnes politiques et de presse (de droite) associant immigration, insécurité, pression sur les services publics ou difficultés d’intégration.
Une des premières menaces réside dans la banalisation des discours de rejet de l’étranger et dans la progression des discriminations. Les Marocains d’Europe, y compris ceux qui sont nés dans les pays d’accueil ou qui en possèdent la nationalité, peuvent être confrontés à des formes accrues de stigmatisation dans l’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation ou à certaines responsabilités publiques, administratives et électives. Cette évolution risque de fragiliser les processus d’intégration engagés depuis plusieurs décennies et de nourrir/renforcer un sentiment d’exclusion chez une partie des jeunes générations issues de l’immigration marocaine. Le danger est d’autant plus important ici, que ces discours ne restent pas toujours confinés aux marges du débat politique et sociétal, mais influencent progressivement les politiques publiques et les représentations collectives. Avec, comme corollaire, un renforcement continu des contrôles aux frontières et une réelle fixation sur les ‘’politiques de retour’’ et les ‘’accords de réadmission’’.
Et même lorsque les Marocains résidant normalement en Europe ne sont pas directement concernés par les mesures visant les nouveaux arrivants, ils peuvent subir les effets indirects d’un climat d’animosité politique plus restrictif, renforcé au demeurant, – comme une forme de punition collective, indiscriminée – par les actes de terreur commis au cours des années 2015/2016 (en France, en Belgique et en Allemagne, notamment) ainsi que par les effets des drames vécus à Gaza et en Cisjordanie, depuis le mois d’octobre 2023. Les procédures de regroupement familial, d’accès à la résidence permanente, de naturalisation ou de circulation entre les deux rives de la Méditerranée sont, de fait, devenues bien plus complexes. De telles évolutions risquent également de limiter les possibilités de mobilité professionnelle ou universitaire pour les nouvelles générations marocaines souhaitant étudier ou travailler en Europe. D’où, en parallèle, comme une sorte de rattrapage, l’ouverture de plus en plus grande de ces sortes de portes de secours que sont les pays du Golfe ou ceux d’Amérique du Nord.
Sur le plan économique, la montée de l’extrême droite peut aussi affecter davantage la place des travailleurs immigrés sur les marchés du travail européens, à l’image de ce qui s’était produit lors de la crise financière des années 2008/2012, ou lors de la crise sanitaire des années 2020/2021. Bien que plusieurs secteurs souffrent d’un manque chronique de main-d’œuvre et continuent d’avoir besoin des travailleurs étrangers, les politiques de préférence nationale accroissent la précarité de certaines catégories de travailleurs d’origine étrangère. Pour les Marocains du Monde, cela pourrait se traduire par une plus grande vulnérabilité dans les secteurs les moins qualifiés, mais également par des obstacles supplémentaires à la reconnaissance de leurs compétences et à leur évolution socioprofessionnelle.
Dans la réalité, le principal risque n’est pas, pour autant, une remise en cause massive de la présence des Marocains en Europe, tant leur insertion économique et démographique est devenue profonde, mais plutôt une dégradation progressive du climat social et politique dans lequel ils évoluent, et vivent avec leurs familles/enfants. Cette situation pourrait entraîner une augmentation des actes discriminatoires, un affaiblissement du sentiment d’appartenance à la société d’accueil et une polarisation accrue des débats autour des questions migratoires, d’intégration, de retour, ou, in fine, d’exécution des fameuses Obligations de quitter le territoire français (OQTF). Elle pourrait, a contrario, et comme retombée positive potentielle, inciter les autorités marocaines à renforcer leurs politiques de soutien aux diasporas, à développer des stratégies plus ambitieuses de mobilisation/retour des compétences marocaines à l’étranger et aussi, le cas échéant à tout mettre en œuvre, véritablement, pour que l’émigration devienne le dernier objectif des jeunes marocains en matière de recherche d’emploi et de meilleures conditions de vie.
Dernier paradoxe européen, et pas des moindres, l’Europe, malgré la progression des discours anti-immigration, est confrontée à un vieillissement démographique accéléré et à des besoins croissants de ressources humaines (et pas seulement d’appoint) dans de très nombreux secteurs. Cette contradiction entre les impératifs économiques et les logiques politiques constitue sans doute l’un des enjeux majeurs des années à venir. Les Marocains du Monde continueront vraisemblablement à jouer un rôle important dans les économies européennes, mais leur situation dépendra de la capacité des sociétés d’accueil à concilier leurs besoins réels de mobilité humaine avec les principes d’égalité, de citoyenneté et de respect de la diversité qui ont longtemps fondé leur projet démocratique. Un projet mis à mal par bien des vicissitudes au cours des dernières années.
Challenge : Quel (s) impact (s) du vieillissement des populations en Europe sur la question migratoire en général et sur la diaspora marocaine en particulier ?
M. Lahlou : Le vieillissement démographique de l’Europe, accolé à la baisse tendancielle de sa population d’ici à 2100 (1), constitue l’un des facteurs structurels les plus importants pour comprendre les dynamiques migratoires en cours et futures entre les pays d’émigration, dont le Maroc, et l’Europe pendant les années et décennies à venir. Dans la plupart des pays européens, la baisse durable de la natalité et l’allongement de l’espérance de vie à la naissance entraînent, entre autres, une diminution progressive de la population active et une augmentation du nombre de retraités, soit des populations dépendantes. Cette évolution crée des tensions croissantes sur les systèmes de protection sociale, de santé et de retraite, tout en générant des besoins importants de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs économiques et sociaux. Dans ce contexte, l’immigration apparaît de plus en plus comme une sorte de ‘’variable d’ajustement’’ et un levier permettant de compenser partiellement les déséquilibres démographiques et les pénuries de travailleurs. Malgré les discours politiques, devenus globalement hostiles à l’immigration, les réalités économiques conduisent de nombreux pays européens à maintenir, voire à développer – dans une relative opacité, pour éviter de choquer les opinions publiques locales – des politiques de recrutement de travailleurs étrangers, notamment dans les domaines de la santé, des services à la personne, du bâtiment, de l’agriculture, du transport et des nouvelles technologies.
Pour les MdM, cette situation représente à la fois une opportunité et un défi. D’un côté, les besoins croissants de l’Europe en main-d’œuvre qualifiée, comme non qualifiée, peuvent favoriser l’accès à l’emploi, la mobilité professionnelle et la valorisation des compétences marocaines. Les nouvelles générations de Marocains établis en Europe, mieux formées et davantage intégrées (par le haut, est-il possible de soutenir), malgré tout, que leurs aînés, peuvent bénéficier de ces évolutions. D’un autre côté, cette demande potentielle accrue risque d’accentuer l’attraction exercée par l’Europe sur les compétences marocaines, notamment dans les secteurs stratégiques comme la médecine, l’ingénierie, la recherche scientifique ou les technologies numériques. La concurrence internationale pour les talents pourrait ainsi renforcer les phénomènes de perte de ressources humaines qualifiées, déjà observés depuis plusieurs années.
Parallèlement, le Maroc lui-même est entré, comme cela est ressorti du dernier recensement de la population réalisé dans le pays au mois de septembre 2024, dans une phase de transition démographique avancée. Même si sa population demeure plus jeune que celle de l’Europe, le ralentissement de la croissance démographique, la baisse de la fécondité et l’allongement de la durée de vie annoncent un vieillissement progressif de la société marocaine. Cette évolution aura, également, des conséquences importantes sur le marché du travail, les systèmes de retraite et les besoins en protection sociale au Maroc. À moyen et long terme, ce pays, qui a entamé une politique de limitation des naissances depuis les années 1970, devra non seulement créer davantage d’emplois de qualité pour retenir ses jeunes diplômés, mais aussi faire face à ses propres besoins liés au vieillissement de sa population. Cela devrait le conduire à repenser ses politiques migratoires non plus uniquement sous l’angle de l’émigration, mais également sous celui de l’attraction et de la rétention de ses compétences ainsi que celui d’une approche plus ouverte vis-à-vis des migrants des pays du sud du Sahara, qui transitent par son territoire ou qui cherchent à s’y installer.
Le vieillissement concerne également directement la diaspora marocaine. Les premières générations de travailleurs marocains installés en Europe dans les années 1960, 1970 et 1980 atteignent successivement l’âge de la retraite. Cette situation soulève de nouvelles questions relatives à la protection sociale, à l’accès aux soins, aux droits à pension et leur portabilité, aux transferts financiers et aux conditions de retour possible au Maroc. Une partie de ces retraités choisit de maintenir une double présence entre le pays d’accueil et le Maroc, tandis que d’autres s’installent définitivement en Europe où résident leurs enfants et petits-enfants. Cette évolution transforme progressivement la nature des liens entre le pays et sa diaspora, en faisant émerger de nouveaux besoins sociaux, culturels, administratifs et politiques.
De la sorte, il est permis de considérer que le vieillissement démographique, en Europe comme au Maroc, renforcera le caractère stratégique des migrations au cours des décennies à venir. Aussi, et encore une fois, loin d’être un phénomène temporaire, passager, la mobilité humaine devient aussi un élément central de l’équilibre économique et social des deux rives de la Méditerranée. Pour le Maroc, l’enjeu ne consiste plus seulement à gérer les flux migratoires ou à bénéficier des transferts financiers de sa diaspora, mais aussi à préserver son capital humain, à mobiliser les compétences de ses ressortissants établis à l’étranger et à construire une véritable politique de co-développement capable de transformer la migration en facteur durable de développement économique et social. Dans la perspective, peut-être, de l’instauration de cet espace de prospérité partagée proclamé par le Processus de Barcelone, tel que propulsé au mois de novembre 1995. Un autre siècle, aussi bien dans la réflexion que dans les faits.
Challenge : Face à la diaspora marocaine en Europe, le discours politique au Maroc a beaucoup changé, alors que la pratique officielle effective a peu évolué. Certes, l’opération saisonnière/annuelle Marhaba a permis d’améliorer relativement les conditions de transit par l’Espagne et d’accueil aux frontières marocaines des MdM. Toutefois, les attentes réelles et légitimes de ces derniers sont beaucoup plus nombreuses et bien plus importantes que des facilitations douanières ou de passage aux contrôles frontaliers. Quelles alternatives et autres pistes d’amélioration possibles pour garantir le respect des droits humains fondamentaux de ces derniers et de leur dignité, aussi bien dans les pays d’accueil que dans leur pays d’origine ?
M. Lahlou : La relation entre le Maroc et « sa » diaspora a connu une évolution importante au niveau du discours politique. Les MdM sont désormais présentés comme des acteurs stratégiques du développement national, une sorte « d’ambassadeurs du Maroc » à l’étranger et des partenaires essentiels dans les domaines économique, culturel et scientifique. Cependant, au-delà de cette reconnaissance plus verbale et symbolique que réelle, de nombreuses attentes demeurent insuffisamment prises en compte. Les dispositifs existants, y compris l’opération Marhaba, répondent principalement à des préoccupations ponctuelles, techniques et de sécurité, de mobilité et d’accueil saisonnier, mais ils ne couvrent qu’une partie des besoins exprimés par une diaspora devenue plus nombreuse, plus diversifiée et plus exigeante en matière de droits, de participation et de citoyenneté. En un mot, qui demande à être traitée de façon plus digne, y compris en la laissant s’exprimer et en prenant en considération sa voix.
Une première piste d’amélioration consisterait à renforcer effectivement la citoyenneté pleine et entière des MdM. Depuis plusieurs années, la question de leur représentation politique et de leur participation aux institutions nationales demeure posée. A ce propos, il ne suffit pas seulement de reconnaître le rôle économique de la diaspora à travers les transferts financiers ou les investissements qu’elle opère, année après année; il importe également de lui garantir des mécanismes effectifs de participation à la vie publique, conformément aux principes consacrés par la Constitution, telle qu’adoptée en 2011. Une meilleure et judicieuse représentation des MdM dans les instances législatives, consultatives et décisionnelles, permettrait de rapprocher les politiques publiques de leurs préoccupations réelles et de renforcer leur sentiment d’appartenance à la communauté nationale.
Une deuxième priorité concerne la protection de leurs droits sociaux, dans leurs pays respectifs d’accueil. Le Maroc pourrait développer davantage ses capacités de suivi, d’assistance et d’accompagnement juridique de ses ressortissants confrontés à des situations de discrimination, de précarité ou de violation de leurs droits. Les évolutions politiques observées dans certains pays européens – telles que je viens d’en énoncer certaines dans mes premières réponses – , marquées par la montée de courants nationalistes ou xénophobes, rendent cette question particulièrement importante. Dans ce cadre, les représentations diplomatiques et consulaires (qui devraient devenir un peu plus nombreuses et mieux réparties géographiquement, pour tenir compte des espaces plus étendus où vivent à présent ces MdM) sont appelées à jouer un rôle plus actif dans la défense des intérêts des citoyens marocains là où ils se trouvent, notamment en matière d’accès à la justice, de reconnaissance de leurs qualifications professionnelles, de protection sociale et de lutte contre les discriminations auxquelles ils pourraient être confrontés.
Par ailleurs, l’amélioration de la relation entre l’administration marocaine et les MdM constitue un enjeu crucial. De nombreux ressortissants continuent de signaler des difficultés administratives liées à l’état civil, à la gestion de leurs biens fonciers dans leurs régions d’origine, aux procédures bien lourdes d’investissement, malgré de nombreux engagements publics en la matière, aux démarches judiciaires ou à l’accès à certains services publics. Une simplification effective des procédures, une généralisation des services numériques, une meilleure coordination institutionnelle ainsi que la mise en place de mécanismes transparents de traitement des réclamations contribueraient à réduire le sentiment de distance qui persiste, dans nombre de circonstances, entre la diaspora et les diverses institutions nationales. La protection des droits des MdM passe également par la sécurisation de leurs investissements et par le renforcement de la confiance dans les institutions chargées de les accompagner.
De fait, il est évident qu’il existe une nécessité absolue de dépasser une vision essentiellement financière, trivialement monétaire de la diaspora. Les transferts de fonds demeurent très importants pour l’économie marocaine, mais ils ne sauraient constituer l’unique fondement de la relation entre le pays et ses ressortissants à l’étranger.
Les MdM représentent, par ailleurs, comme déjà signalé dans nos premières réponses, un immense réservoir de compétences, d’expertise, de savoir-faire scientifique, technique, sportif, culturel et entrepreneurial. Une politique crédible à leur égard devrait favoriser leur participation aux projets de développement, à la recherche, à l’innovation, à l’enseignement supérieur et aux échanges de connaissances au Maroc même, comme entre ce dernier et le reste du monde. Le respect de leur dignité et de leurs droits implique ainsi de les considérer non pas seulement comme de simples contributeurs économiques, mais comme des citoyens à part entière, porteurs de droits, de responsabilités et d’une expérience internationale susceptible d’enrichir durablement la société et l’économie dans le pays de leur enfance ou de leurs parents et grands-parents.
Au fond, la principale évolution qui devrait être amorcée serait le passage d’une politique – qui peut être qualifiée de simplement comptable – centrée sur la gestion des flux et l’encouragement des transferts financiers, à une véritable politique de citoyenneté transnationale. Une telle approche placerait au cœur de l’action publique la protection des droits humains, l’égalité de traitement, la participation démocratique, la mobilité, l’accès à la justice et la valorisation des compétences acquises. En un mot encore, le respect de la dignité des MdM comme composante de celle de l’ensemble des Marocains, d’ici et d’ailleurs. Quel que soit le Ici, et quel que soit le Ailleurs. n
(1) En rapport avec cette thématique, le professeur Mehdi Lahlou a aussi mené une enquête internationale sur la mobilité des compétences, en tant que responsable scientifique principal de l’équipe marocaine et dans le cadre du projet interuniversitaire international Link4Skills, financé par l’Union Européenne (2023-2026).
(2) À moins d’accueillir de nouveaux membres dans les prochaines années, l’Union européenne s’apprête à entamer un déclin démographique inexorable. De 451,8 millions d’habitants en 2025, la population des Vingt-Sept pays qui la constituent aujourd’hui pourrait chuter à moins de 400 millions (398 millions) d’ici 2100, selon les dernières projections dévoilées par Eurostat.
Auteur: Mohamed Amine
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