Mohamed Ali Mahjoub: Et si nous arrêtions d’enseigner les mathématiques?Mohamed Ali Mahjoub: Et si nous arrêtions d’enseigner les mathématiques?

A l’heure où l’intelligence artificielle résout des équations, formalise des démonstrations et explore des problèmes longtemps réservés aux humains, une question revient avec insistance: et si nous arrêtions d’enseigner les mathématiques? Derrière cette provocation se cache un enjeu bien plus profond: celui de notre autonomie intellectuelle.

Pourquoi continuer à enseigner les mathématiques?

La question peut sembler légitime. Après tout, nous disposons aujourd’hui de calculateurs puissants, de logiciels spécialisés, de systèmes d’intelligence artificielle capables de résoudre des équations complexes, d’écrire des programmes, d’analyser des données et même de s’attaquer à des problèmes scientifiques qui ont résisté longtemps aux méthodes traditionnelles. Alors, pourquoi continuer à apprendre à calculer, démontrer, raisonner et manipuler des abstractions lorsque des machines peuvent le faire à notre place?

Parce que les mathématiques ne servent pas uniquement à produire des résultats. Elles servent à construire l’esprit capable de comprendre ces résultats.

Le scénario de la dépendance totale

Imaginons maintenant une société dans laquelle plusieurs générations ont grandi avec l’idée que tout problème peut être confié à une machine.

Un étudiant rencontre une équation: il demande à l’IA.

Un ingénieur rencontre un problème: il demande à l’IA.

Un responsable doit analyser des chiffres: il demande à l’IA.

Un chercheur doit construire un modèle: il demande à l’IA.

Un citoyen reçoit un devis: il demande à l’IA ce qu’il doit en penser.

La technologie devient alors progressivement non plus un outil, mais une sorte d’autorité intellectuelle. Et lorsque l’outil devient indisponible, lorsqu’il donne une réponse erronée ou lorsqu’un problème sort de ce pour quoi il a été conçu, que reste-t-il?

C’est peut-être ici que se trouve le véritable risque: une population technologiquement très équipée mais intellectuellement de moins en moins autonome.

Les mathématiques apprennent aussi à douter

On réduit souvent les mathématiques scolaires aux calculs, aux équations et aux examens. C’est une vision extrêmement limitée. Les mathématiques enseignent aussi une manière de penser. Face à un problème, il faut commencer par comprendre ce qui est demandé. Ensuite, il faut identifier les données pertinentes, formuler des hypothèses, choisir une méthode, effectuer un raisonnement, vérifier le résultat et éventuellement recommencer. Cette démarche dépasse largement les mathématiques.

Elle intervient dans la physique, l’informatique, l’ingénierie, l’économie, les sciences sociales, la médecine, l’analyse des données et, plus largement, dans toute situation où il faut prendre une décision à partir d’informations imparfaites. Apprendre les mathématiques, c’est donc aussi apprendre à organiser sa pensée.

Et si l’IA devenait capable de résoudre les grands problèmes ouverts?

La question n’est plus totalement théorique. Les progrès récents de l’IA en mathématiques sont spectaculaires. Des systèmes comme Claude ont notamment été utilisés pour formaliser la démonstration du dernier théorème de Fermat, tandis qu’OpenAI a récemment annoncé une avancée concernant les équations de Navier–Stokes, l’un des grands problèmes ouverts des mathématiques. Ces résultats montrent une évolution profonde des capacités des machines. Alors, les mathématiques deviendraient-elles inutiles? Bien au contraire. Si une IA peut produire ou formaliser une démonstration extrêmement complexe, qui sera capable de la comprendre, de la vérifier et d’en mesurer les limites?

Plus les machines deviennent puissantes dans le raisonnement mathématique, plus nous avons besoin d’êtres humains capables de comprendre les mathématiques. L’enjeu n’est donc plus de savoir si l’IA peut faire les mathématiques à notre place, mais si nous voulons encore être capables de comprendre ce qu’elle fait.

L’objectif n’est donc pas de lutter contre l’IA

Il ne s’agit évidemment pas de revenir à une époque où l’on refusait les calculatrices, les ordinateurs ou les logiciels scientifiques. Ce serait une erreur. La question n’est pas de savoir s’il faut utiliser l’intelligence artificielle. Il faut l’utiliser. La véritable question est: Que devons-nous continuer à apprendre aux êtres humains pour qu’ils puissent utiliser intelligemment une technologie de plus en plus intelligente? La réponse ne consiste certainement pas à supprimer les mathématiques. Elle consiste plutôt à repenser leur enseignement.

Il faut peut-être accorder davantage d’importance au raisonnement qu’à l’application mécanique de recettes, à la compréhension qu’à la mémorisation, à la démonstration qu’au simple résultat, et surtout à la capacité de vérifier une réponse produite par une machine.

Le véritable défi éducatif de l’ère de l’IA

L’école de demain ne devrait donc pas avoir pour objectif de former des personnes capables de battre les machines au calcul. Ce combat serait perdu d’avance. Elle devrait former des personnes capables de poser les bonnes questions, comprendre les modèles, vérifier les résultats, détecter les incohérences, raisonner face à l’incertitude et contester une réponse lorsque les preuves l’exigent.

Et dans cette mission, les mathématiques occupent une place particulière. Elles constituent l’un des exercices les plus puissants que l’humanité ait développés pour entraîner le raisonnement abstrait, la rigueur et la vérification logique.

Ne confondons pas intelligence artificielle et intelligence humaine

L’IA peut nous aider à calculer. Elle peut nous aider à programmer. Elle peut nous aider à découvrir. Elle peut même, demain, nous surprendre par des découvertes que nous n’avions pas imaginées. Mais précisément pour cette raison, nous devons éviter de transformer l’être humain en simple utilisateur passif de machines.

Une société qui sait utiliser une technologie est puissante. Une société qui sait comprendre, contrôler et remettre en question cette technologie l’est davantage.

La question fondamentale est: «Voulons-nous encore former des générations capables de comprendre ce que les machines font?»

Car si nous abandonnons progressivement l’apprentissage du raisonnement au motif que les machines peuvent raisonner à notre place, nous risquons de gagner en confort ce que nous perdrons en autonomie. Et le jour où la machine donnera une mauvaise réponse, il ne suffira plus de lui demander une autre réponse.

Il faudra quelqu’un capable de lui dire: «Tu te trompes!»

Mohamed Ali Mahjoub
ENISo – Université de Sousse
 

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