Le financement du futur poumon pétrolier marque un tournant stratégique pour le Cameroun et l’Afrique centrale.
.Des paroles à la concrétisation. Le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale a eu le flair de lire entre les lignes. Yvon Sana Bangui a lancé un appel pressant le 30 avril 2026, à l’ouverture de la Finance Week à Yaoundé en direction des banques de la Cemac : « il faut soutenir le projet de construction d’une raffinerie à Kribi. Si vous êtes d’accord, applaudissons.”
La salve d’applaudissement va produire ce que nous savons depuis le 5 mai 2026. BGFIBank Cameroun a signé avec Société nationale des hydrocarbures une convention de prêt destinée à financer le projet Cstar(Cameroon SNH,Tradex, Ariane energy), une raffinerie modulaire de 30 000 barils par jour alimentée par le brut camerounais. Derrière cette signature, un véritable tour de table bancaire régional se dessine : Afriland First Bank, CCA Bank, SCB Cameroun et BICEC ont participé à la mobilisation d’une enveloppe de 120 milliards de Fcfa.

Face à Nathalie Moudiki, représentante de l’administrateur directeur général de la SNH, le ministre Adolphe Moudiki, le directeur général de BGFIBank Cameroun, Abakal Mahamat, a rappelé que cette somme constitue l’apport en fonds propres de la SNH dans un projet dont le coût global est estimé à 360 milliards de Fcfa.
Desserrer l’étau des importations
Au-delà du symbole financier, le projet Cstar marque un tournant dans la stratégie énergétique du Cameroun et, plus largement, de la Cemac. Depuis l’incendie de la Sonara en 2019, le Cameroun dépend massivement des importations de produits pétroliers raffinés, une situation qui exerce une pression constante sur les réserves de change de la sous-région.Avec Cstar, il est question de transformer localement le pétrole brut camerounais afin de réduire la facture des importations.
Les projections avancées par les promoteurs du projet évoquent une économie annuelle de devises de près d’un milliard de dollars, soit environ 590 milliards de Fcfa. La baisse des importations de carburants pourrait atteindre 435 milliards de Fcfa par an, représentant près de 30 % de la consommation nationale.Dans une zone Cemac régulièrement confrontée à la fragilité de ses réserves en devises, cette dynamique revêt une importance monétaire majeure. En réduisant les sorties de devises liées aux achats de carburants à l’étranger et en développant des exportations régionales, notamment de gazole marin estimées à plus de 250 milliards de Fcfa, Cstar devient un instrument potentiel de stabilisation financière pour la sous-région. L’initiative épouse ainsi les préoccupations exprimées depuis plusieurs mois par la Banque des États de l’Afrique centrale sur la nécessité de renforcer les capacités de transformation locale pour préserver les réserves de change.

Industrialisation pétrolière locale
L’implication d’un syndicat bancaire conduit par BGFIBank révèle également un changement de posture des banques de la sous-région. Longtemps critiquées pour leur faible engagement dans les projets industriels lourds, les établissements financiers de la Cemac démontrent ici leur capacité à structurer des financements de grande ampleur autour d’un projet stratégique.Pour les banques participantes, l’opération présente plusieurs avantages. D’abord, elle permet de financer un actif adossé à une ressource nationale abondante : le brut camerounais. Ensuite, elle ouvre la voie à de futurs financements structurés dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures et de la transformation industrielle.Cette opération bancaire constitue aussi un signal fort envoyé aux investisseurs internationaux : les institutions financières régionales peuvent désormais porter des projets industriels stratégiques sans dépendre exclusivement des bailleurs étrangers.L’architecture du projet Cstar repose sur une montée graduelle de la capacité de production. Dès la fin de l’année 2026, l’unité devrait traiter 10 000 barils par jour avant d’atteindre 30 000 barils quotidiens en 2028.En régime de croisière, la raffinerie produira environ 1,5 million de tonnes métriques par an, soit 1,8 million de mètres cubes de produits raffinés. Le fuel lourd représentera 30 % des volumes, suivi du gazole à 25 %, du super à 23 %, du bitume à 10 % et du gazole marin à 8 %.Les revenus annuels attendus sont estimés à près d’un milliard de dollars, soit environ 580 milliards de Fcfa, pour des coûts d’exploitation évalués à 36 milliards de Fcfa. Les projections tablent sur un flux net de trésorerie annuel d’environ 682,5 milliards de Fcfa.

Moteur social
L’impact attendu dépasse le seul cadre énergétique. En phase de construction, Cstar devrait générer près de 5 000 emplois directs et indirects. Une fois l’exploitation lancée, environ 2 000 postes permanents sont annoncés. Le projet prévoit également un volet agricole autour de la production de biocarburants. Les populations riveraines de Kribi seront associées à la production des matières premières nécessaires à cette filière complémentaire. Un système de financement des intrants et d’encadrement des producteurs est en cours de conception afin de structurer cet écosystème.
Autre ambition affichée : la création d’une université dédiée aux formations techniques et professionnelles liées aux métiers du pétrole, du raffinage et de l’énergie. Une manière pour les promoteurs de faire de Cstar une infrastructure industrielle mais en même temps un pôle de compétences destiné à alimenter durablement le marché de l’emploi. À travers ce financement syndiqué, le secteur bancaire de la Cemac injecte ainsi bien plus que des capitaux dans le projet de Kribi. Il alimente une vision : celle d’un pétrole transformé localement, capable de soutenir les réserves en devises, stimuler l’industrialisation et faire émerger un nouvel écosystème économique autour de l’or noir camerounais.
Léon Mgba
Auteur: Diapason Media Group Diapason Media Group
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