Née en 1958 à Berkane, petite ville de l’Est Marocain, Jamila Rahal a eu le privilège de grandir au sein d’une famille de lettrés. Entre un père passionné par l’Histoire et une mère bercée par la culture du terroir tlemcénien, chants, poèmes, adages, Jamila reste attentive à cette sensibilité. Elle sollicite souvent l’ouïe pour montrer l’importance de l’écoute dans un milieu où l’oralité accompagne le sens de la mémoire. Passionnée de lecture, Jamila a touché à plusieurs secteurs du livre, de l’organisation d’événements à l’édition en passant par l’écriture pour la jeunesse.

L’initiative : Dès le début du roman « Tu es plus libre que tes geôliers », une citation des chefs arabes qui s’adressent à Lamoricière est mise en exergue, pouvez-vous expliquer les raisons de ce choix ?

Jamila Rahal : Cette métaphore de la vague à peine troublée par l’aile de l’oiseau, au-delà de son caractère poétique qui me touche déjà en tant que tel, suggère le caractère éphémère du passage humain même lorsqu’il se croit puissant et décisif. Toute domination, aussi brutale ou assurée soit-elle, s’inscrit dans une temporalité qui la dépasse et finit par l’effacer. Ainsi, ceux qui prétendent s’approprier une terre ou un destin se heurtent à l’inflexible réalité du temps long qui relativise les conquêtes et dissout les certitudes. Plus simplement, elle montre la vanité de la prétention des hommes face à la permanence du monde.

Dans la narration il y a une alternance entre les histoires vécues et l’Histoire qui a marqué, à l’instar de p. 65 : « L’été suivant était à son apogée lorsque, en plein mois de ramadan, la première guerre mondiale fut déclarée. Le quatre août 1914, le ton fut donné sur le sol algérien par le bombardement des croiseurs allemands, le Breslau et le Goeben, sur Bône et Philippeville ». Pouvez-vous donner des précisions quant à l’impact de la première guerre mondiale sur la vie quotidienne ?

En Algérie, la Première Guerre mondiale impose aux colonisés une guerre qui n’est pas la leur, tout en mettant à nu les fractures d’un système profondément inégalitaire. Dès les bombardements de Skikda et Annaba, elle devient une réalité tangible dont l’empreinte la plus durable se lit dans les corps mobilisés de force, les familles disloquées, les deuils innombrables, les traumatismes, les réquisitions, la famine, la répression. Le quotidien bascule dans une épreuve continue, une violence diffuse et persistante qui s’impose à chaque instant et marque fortement les mémoires.

À la page 370, vous écrivez : « Toute la presse était en effet unanime pour accabler les nationalistes en général, et le PPA en particulier. Les socialistes les blâmaient d’avoir « sali la grande heure de la victoire des démocraties » et affirmaient que les élites dirigeantes qui ont organisé et déclenché le mouvement n’avaient aucune maturité politique ». Pouvez-vous expliquer le contexte de cette idée?

Au lendemain des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, il ne s’agit pas seulement de réprimer, mais de légitimer la répression. Une large partie de la presse et des forces politiques françaises, y compris à gauche, reprend un discours qui inverse les responsabilités. En effet, les nationalistes sont accusés d’avoir troublé l’ordre, alors même qu’ils réclamaient seulement des droits promis. Le but était de disqualifier ces revendications en les présentant comme prématurées ou irresponsables, tout en occultant la violence extrême de la répression. Enfin, il révèle une contradiction majeure. Célébrer la victoire des démocraties tout en refusant ces principes aux colonisés.

Pensez-vous que l’Histoire est un point d’ancrage qui permet de tisser des petites histoires ou n’est-elle pas un déclencheur de tout ce qui a été tu pendant longtemps ?

Je précise avant tout qu’un roman historique n’est pas un livre d’histoire. Cependant, les deux points de vue sont indissociables. La grande Histoire constitue un socle et une source d’inspiration inépuisable. Mais ce sont les histoires intimes, les expériences vécues dans l’anonymat, qui lui donnent chair et vérité. Elles révèlent ce que les récits officiels ne peuvent pas saisir ni explorer, à savoir la part humaine, sensible et souvent silencieuse de l’Histoire.

Entretien réalisé par Lamia Bereksi Meddahi

By Lamia Bereksi Meddahi

Lamia Bereksi Meddahi est l’auteure de la première thèse de doctorat sur le dramaturge algérien Abdelkader Alloula. Elle a publié La famille disséminée, Ed/marsa, 2008, une pièce de théâtre Dialogues de sourds, Ed/L’harmattan, 2014. Elle enseigne à l’université Paris XII et se consacre à la littérature maghrébine ainsi que le théâtre dans le monde arabe. Depuis 2014, Lamia est membre de l’équipe éditoriale au journal L'initiative.