
Presque 180 ans après la publication du célèbre poème de Henry Wadsworth Longfellow, Evangeline, A Tale of Acadie, le mythe canadien-français renaît sous la forme d’une comédie musicale qui revisite l’un des plus grands récits de l’histoire acadienne. Présenté dans plusieurs villes du Québec, le spectacle, alliant théâtre, musique et danse, est programmé cet été à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, du 30 juillet au 9 août. Il s’agit d’une lecture contemporaine de ce poème épique de 1400 vers pour faire découvrir l’histoire tragique d’Évangéline Bellefontaine, fiancée à son amant Gabriel Lajeunesse, séparés lors de la Déportation des Acadiens (Grand-Pré en Nouvelle-Écosse) en 1755.
La mise en scène suit de près les vers du poème : la vie à Grand-Pré, la Déportation et l’exil, les pérégrinations et la poursuite, et enfin, les retrouvailles. Dès les premières scènes, le spectateur est happé par l’atmosphère paisible du village de Grand-Pré, où la ravissante Evangéline est courtisée par Gabriel et Baptiste, avant que la Déportation des Acadiens ne vienne bouleverser le destin des personnages et briser leurs rêves. Dans cette production portée par l’entreprise québécoise Gestev, le metteur en scène Jean Jacques Pillet propose une approche féministe, centrée sur la figure d’Évangéline, incarnée avec brio par Maude Cyr-Deschênes, qui a époustouflé la galerie par ses performances vocales et sa belle présence scénique. Une approche qui met en relief la force et la résilience des femmes face aux péripéties de la vie, en présentant Evangéline comme une femme courageuse, ambitieuse et émancipée à l’image de la chanson qu’elle a interprétée au début du spectacle (Laissez-moi être).
La mise en scène accorde également une place importante à la nation Mi’kmaq, rappelant le rôle déterminant qu’elle a joué auprès des Acadiens durant la Déportation. Le spectacle met en lumière les liens de solidarité et d’alliance qui unissaient les deux peuples face aux autorités britanniques, offrant ainsi un éclairage essentiel sur une page souvent méconnue de l’histoire acadienne. Là encore, le metteur en scène fait le choix d’une figure féminine pour incarner cette mémoire partagée à travers le personnage de Hanoah, interprété avec une grande sensibilité par Océane Kitura.
La trame sonore de cette comédie est un franc succès ! En proposant un univers musical résolument contemporain, le compositeur Steve Marin et l’arrangeur Yvan Cassar ont pris un pari audacieux, celui, en effet, d’accompagner un récit historique du XVIIIe siècle avec une écriture musicale moderne. Le risque d’un décalage entre la forme et le fond pouvait sembler réel, mais ce choix artistique s’avère convaincant. Effectivement, les 22 chansons originales de cette fresque musicale s’intègrent parfaitement à la narration et accompagnent la performance du casting sans rompre l’illusion historique. Les chorégraphies de Véronique Giasson empruntent, elles aussi, le langage de la danse contemporaine. Loin d’affaiblir le récit, elles bonifient l’intensité dramatique en traduisant avec finesse les élans amoureux, l’exil, la résistance et l’espoir qui traversent cette fresque historique.
La scénographie se distingue par son ingéniosité et sa faculté à servir le récit sans toutefois le surcharger. Conçu à partir de blocs modulaires, le décor recrée avec sobriété l’univers de Grand-Pré décrit dans le poème de Longfellow, en offrant un espace scénique dynamique et polyvalent. Ce choix permet des transitions fluides entre les différents tableaux (village acadien, scènes de la Déportation et périples). Les projections numériques, diffusées sur des voiles de billes mobiles, ainsi que les jeux de lumière, enrichissent l’expérience visuelle en donnant profondeur aux tableaux scéniques.
Outre sa prouesse artistique, Évangéline réussit à conjuguer devoir de mémoire et spectacle émouvant, acclamé par le public montréalais. En revisitant l’un des récits fondateurs de l’histoire acadienne à travers une mise en scène résolument contemporaine, cette comédie musicale traite des thèmes universels et d’actualité, comme l’amour, l’exil, la résistance et l’attachement à la terre natale.
Sofiane Idir

