La comédie musicale de Bruno Dumont, présentée à la 46e édition du Festival du Nouveau Cinéma à Montréal, ne manque pas d’originalité et de créativité. Mais le risque est de taille que de restituer l’enfance de Jean d’Arc, figure centrale dans l’imaginaire français, dans une comédie musicale à la trame  sonore électro-pop-rock, paraphé Gautier Serre (alias Igorrr). Le décalage entre le contexte historique et le choix de ce registre est énorme et il va de soi pour les contrastes suscités. Vers quelle limite Dumont voulait pousser son œuvre?

Déjà primé par la Mouette d’or, le grand prix du Festival international du film culte 2017, le film de Bruno Dumont est l’adaptation des mystères lyriques de Charles Péguy, intitulés Jeanne d’Arc (1897) et Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc (1910). Le scénario est à l’image de ces œuvres, à la fois profond, spirituel et poétique et nous est restitué par des acteurs amateurs sur un ton contemporain presque de slam.

On est au XVe siècle en pleine guerre de Cent Ans, quelque part dans la vallée de la Meuse, terre natale de Jeanne d’Arc. L’histoire contée traverse deux périodes de celle qui allait devenir l’héroïne de toute une nation. L’enfance d’abord où la môme, déjà précoce et prédestinée à recevoir un message divin, s’interrogeait, dans la tourmente de doute, sur des questions existentielles. Face à ce doute, elle trouve madame Gervaise, nonne au couvent qui lui prodiguait réponses et réconfort, mais aussi son amie Hauviette qui, en fille prétendant la clairvoyance, mettait en garde Jeannette contre le bien-fondé des croyances de la nonne. Quelques années plus tard, dans la même vallée et le même décor, voici Jeannette qui est devenue Jeanne, bien mûre et déterminée plus que jamais à libérer Orléans, siégée par les Anglais. Elle chevauche sa monture, accompagnée de son oncle attiré en sa faveur, pour vivre l’épopée.

La distribution, encore un défi pour le réalisateur, est attribuée à des amateurs  recrutés dans les parages du lieu de tournage. Jeannette et Jeanne ont été incarnées respectivement par Lise Leplat Prudhomme et Jeanne Voisin, deux frimousses angéliques qui arrachent d’emblée sympathie et admiration. On les croyait chevronnées et dans leur escarcelle plusieurs piges de scènes tellement elles nous ont restitué les personnages avec beaucoup de dextérité. Leur travail, comme actrices, danseuses et chanteuses, est dévoué et empreint de spontanéité qui accuse un talent pur et prometteur. Par ailleurs, l’intrigue nous vient de l’oncle de Jeanne, un personnage interprété par Nicolas Leclaire dont le physique et la voix sont jeunes pour un oncle. Il force le rire par son accent des parlers jeunes de la banlieue, son côté burlesque et sa chorégraphie de rappeur.

La chorégraphie de Philippe Decouflé est inédite et d’un naturel inouïe. On a laissé libre court à la composition des acteurs pour danser sur une fusion de genres musicaux contemporains tout en chantant des textes lyriques religieux. La tâche est malaisée et se corse davantage quand elle est confiée aux acteurs novices. Les tableaux présentés sont à mille lieues de la danse lyrique et malgré les imperfections des gestes et des voix, et la nonchalance des mouvements, l’impression de flottement qui s’y exhale met en relief un jeu naturel pertinent. On aurait dit, si cette fusion existait à l’époque, que les personnages auraient dansé de la même façon ou presque ! L’idée originale d’associer un texte lyrique religieux à une fusion contemporaine désacralise en quelque sorte son contenu et déconcerte le téléspectateur qui demeure parfois à califourchon entre deux époques, pris dans une cacophonie qui ne dit pas son nom. C’est une manière aussi ingénieuse de présenter un mythe aux jeunes générations et leur permettre non seulement de s’approprier et de se réapproprier leur histoire, mais aussi de s’interroger sur des questions existentielles.

Pour tourner son film, Dumont a préféré la côte d’Opale, loin de la Meuse lorraine, dans un décor naturel fait de sable, de ruisseaux et de buissons. Les troupeaux de moutons étaient là aussi pour agrémenter ce décor quoique inspirant et propice à la méditation, il demeure la seule toile de fond de ce film, ce qui donne l’impression de l’inertie, à la longue fastidieuse.

Sofiane Idir

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