Depuis toute petite, Chibout Souad tenait un journal rituel qui la façonnait tout en façonnant, sans filtre ni surmoi, son écriture. Bondissant à chaque élucubration d’un souvenir d’enfance à une existence angoissante de l’âge en rapport, l’esprit forgé, Tilyuna Su (nom d’auteure) est née. Depuis, elle chantait ce qu’elle ne pouvait écrire, et écrivait ce qu’elle ne pouvait chanter. Elle oscillait entre les deux avec des textes, parfois d’une crudité désarmante, scandant sans détour ce qui minait sa génération comme les choses invisibles cachées derrière les choses visibles, et celles rattrapées par les noirceurs crépusculaires imprévues des gouttes d’eau qui demeuraient tangibles mais insaisissables. Et tout, dans une discrétion renvoyant l’image de la flore des montagnes poussant et prospérant sans bruit.

Le verbe atypique et la composition lyrique, que ce soit dans sa façon d’écrire ou dans la manière de lui associer une note, la proximité est troublante. Poétesse née, une esthète au sens étymologique du terme, qui reste ardûment attachée à sa langue maternelle et aux valeurs morales.

Les silences de la nuit qui s’éternisent, et les aurores imaginaires qui émergent en venant illuminer une mine à moitié abattue… Pour elle, ce n’est qu’un jeu de miroir entre le relativisme et l’absolu. Quand tout devient sombre face à son psyché, c’est là qu’elle y voit clair. De ce constat, le vécu s’enseigne au milieu des écueils et des leçons se prodiguent. Dès lors, le verbe s’incruste et marque des générations avec un timbre de voix unique accompagnant des mélodies entraînantes. Son parcours témoigne d’une créativité sans cesse renouvelée bien qu’elle ne soit jamais satisfaite de ce qu’elle produisait. Elle nous offre des textes qui recèlent une profondeur et une richesse insoupçonnées.

L’effondrement intérieur que l’on perçoit. L’impression d’être inutile dans un monde en perdition. La solitude. Face à l’inattendu, elle positive, et elle y croit. Attentive à la fugacité des temps qui passent, elle panse ses blessures par des refrains enchanteurs et des paroles crues. Elle accepte, encaisse, et gère à sa guise les imprévus. D’un pas feutré et positif, elle avance sans crainte dans le labyrinthe des convergences opposées et des vents contraires. Dès les premières notes, l’évidence s’impose. Oui, sa plume émerge comme une herbe folle qui perce le givre ou fend le béton. Son écriture taille dans le vif. C’est une langue qui ne ménage personne. Elle oscille entre chanter et ponctuer, entre galvauder et valoriser. Tout se met en valeur.

Quand tout se mêle, elle, elle le démêle pour traduire ses douleurs, ses solitudes et les blessures de toute une génération, sa génération, notre époque. Sa plume perce, et les notes bercent. Les textes invitent à se déconnecter du stress quotidien et à se reconnecter à l’essentiel. Il est en parfaite harmonie avec les messages personnels qu’elle véhicule, ceux-là qui renforcent son impact émotionnel telles que l’attention, la mémoire et la prise de décision. L’écouter ou la lire entre les lignes, c’est comprendre cette relation permettant d’approfondir ses connaissances sur le fonctionnement du cerveau, que ce soit en psychologie, en philosophie, voire en pédagogie.

Une analyse plus approfondie de ses textes révèle une dimension introspective. Elle, à travers ses vers, semble faire le bilan de ses expériences sur la vie, reconnaissant la beauté qui l’entoure et la chance qu’elle a de la partager avec les êtres qui l’entourent. Il y a une forme de sérénité qui se dégage de ses paroles, une acceptation du temps qui passe et une célébration du présent. Cependant, l’universalité de ses messages est également indéniable. Elle touche à quelque chose de fondamentalement humain, à cette capacité que nous avons tous de chercher de la beauté dans les choses simples, et la simplicité dans les aléas équivoques.

La mélodie est à l’image de ses paroles, et la plume à la couleur de son verbe. Son verbe contemporain intervient dans un contexte social et politique hybride. Son identité est confrontée à de nombreux défis. Dans ce climat anxiogène, la plume apparaît comme une bouffée d’air frais, un appel à la sérénité et l’optimisme. En phase avec le temps, elle nous rappelle que, malgré les difficultés, il reste toujours des raisons de s’émerveiller et de se réjouir de la vie. C’est peut-être là la véritable merveille de ses textes : sa capacité à nous apporter un peu de réconfort et d’espoir.

Les accords sont doux et harmonieux, et l’enchaînement, un don qui charme l’esprit. La voix, toujours reconnaissable, apporte une touche de nostalgie et de tendresse ; la couleur de son encre est celle qui explore les frontières invisibles des vestiges du temps. L’ensemble est subtilement orchestré, sans fioritures inutiles, mettant l’accent sur l’émotion et la sincérité. Alchimiste du verbe et des notes, Souad Chibout a exploré différents genres et sonorités, tout en conservant une identité propre et reconnaissable. Elle se renouvelle sans jamais renier ses racines, en proposant une musique à la fois accessible et profonde, et un verbe recherché, affûté et exigeant.

Sans se l’approprier, Tilyuna Su est une artiste engagée qui a toujours utilisé sa musique pour exprimer ses convictions, et son verbe pour dénoncer les injustices. Elle est également une artiste intemporelle, dont les chansons continuent de toucher les cœurs et les esprits. Ses œuvres sont une nouvelle preuve de son talent et de sa capacité à se réinventer sans jamais se trahir. La réalité socio-historique à l’origine de la prise de conscience identitaire a généré maintes revendications dans la société surtout kabyle, des desiderata réclamés par différentes générations qui aspirent à récupérer, défendre et promouvoir leur langue amazighe, et ainsi participer amplement au développement de leur pays par l’instauration d’une démocratie participative et innovante.

Tilyuna Su est un message d’espoir et d’optimisme pour les générations futures. Ses textes en tamazight nous invitent à prendre conscience de la beauté du monde qui nous entoure, à la préserver et à la transmettre aux générations futures. Elle nous rappelle que chacun d’entre nous a un rôle à jouer dans la construction d’un avenir meilleur, en adoptant un mode de vie plus respectueux tout en cultivant des valeurs de solidarité et de partage. En la lisant ou en l’écoutant, nous pouvons nous sentir inspirés et motivés à agir pour une Kabylie plus belle, pour une Algérie plus juste, et pour un monde plus harmonieux.

Chibout Souad observe et comprend le traumatisme et la façon dont ils se transmettent. Son intelligence affûtée, son talent brut, et sa sincérité sans filtre sont dans le courage d’exposer sa fragilité en transformant ses stigmates en chansons à la fois bouleversantes et revendicatives, acidulés et sombres, intimes et générationnelles. On y entend une artiste qui ne cherche pas à plaire mais à confier ses blessures secrètes et invisibles de son âme, et c’est la raison pour laquelle elle nous touche autant.

Mohand Lyazid Chibout (Iris)

By Mohand-Lyazid Chibout

Mohand Lyazid Chibout (nom de plume Iris), né à Ait Soula, dans la commune de Chemini à Béjaïa en Algérie, est un écrivain, poète, correcteur (édition, presse) et chroniqueur algérien kabyle d'expression française. Il a publié : Traduire un silence (2010), Amoureux-nés (2010), La Finitude (La haine de soi) (2014), Les Saisons mortes (2018), Les Lumières de l'ombre, recueil de réflexions et aphorismes (2023)