FIFA : quand le succès produit ses propres dérivesFIFA : quand le succès produit ses propres dérives

Par Youssef Charfi – Le 28 juillet 2026 marque le début d’une nouvelle crise de gouvernance de la FIFA. Tout commence avec le projet de création d’une société commerciale : la FIFA Forward Enterprise. Elle regrouperait les activités commerciales et événementielles génératrices de revenus de l’organisation. Jusqu’à 20 % de son capital pourrait être cédé au secteur privé pour une levée de fonds de 4,2 milliards de dollars américains. Soit, mais où est le problème ? C’est la première fois que la FIFA envisagerait d’ouvrir le capital d’une telle structure à ce type d’investisseurs. Une telle opération ferait entrer des intérêts privés au cœur d’activités jusqu’ici contrôlées directement par l’organisation, soulevant immédiatement des questions de contrôle, de transparence et de partage du pouvoir économique.

De fortes oppositions de l’UEFA, de l’AFC et de la CONCACAF ont entraîné l’abandon du projet. La FIFA, après quelques jours, reconnaît des erreurs dans le processus décisionnel, notamment l’insuffisance des consultations préalables. Quant aux opposants, ils en viennent à demander un examen indépendant du processus décisionnel dans un climat de défiance envers la direction. En somme, ce qui apparaissait initialement comme un projet commercial de plusieurs milliards de dollars se transforme en crise de gouvernance.

Cet épisode compte, bien sûr, mais il révèle surtout un problème plus profond. Il y a quelques décennies, un projet d’une telle envergure aurait relevé de l’inconcevable pour la FIFA. Née comme une modeste association administrative, cette organisation a changé radicalement d’échelle.  

Comment la réussite économique et politique de ce qui était une petite association a-t-elle créé les conditions permettant aux réseaux clientélistes et aux abus de prospérer?

Répondre à cette question suppose de dépasser l’actualité et les nombreux scandales ayant jalonné l’histoire de la FIFA. Pour comprendre leur récurrence, il faut analyser les structures de pouvoir qui leur ont permis de prospérer. Cela suppose d’abord de comprendre le succès de l’organisation que nous connaissons aujourd’hui.

Acte I: naissance d’un géant

1904, Paris, au 229 rue Saint-Honoré, 7 membres fondateurs créent une petite association chargée de coordonner le football international. C’est la naissance de la FIFA. Elle a, à l’époque, deux missions principales: organiser les rencontres internationales et uniformiser l’application des règles du football international. À sa création, l’association est plus proche du secrétariat administratif doté d’une gouvernance adaptée à sa taille que de l’organisation que nous connaissons aujourd’hui.

En 1930, Jules Rimet, alors président de la FIFA, concrétise un projet historique: la Coupe du monde de la FIFA. Un premier tournoi modeste regroupant seulement treize équipes est organisé. Puis tout s’accélère en quelques décennies. En 1954, le tournoi, pour la première fois diffusée à la télévision, regroupe près de 90 millions de téléspectateurs. En 1974, la Coupe du monde est déjà un spectacle incontournable, suivi selon les estimations de l’époque par près de 800 millions de personnes. Malgré cette grande réussite, un bémol subsiste : les revenus de la compétition ne sont pas à la hauteur du potentiel commercial.

1974. Année électorale pivot pour la FIFA. D’un côté, elle organise un tournoi sportif mondial doté d’un immense potentiel économique. De l’autre, sa base électorale s’est profondément transformée avec l’arrivée de nombreuses nouvelles fédérations issues des décolonisations. Dès lors, elle possède à la fois une ressource exceptionnelle à exploiter et une nouvelle majorité à convaincre.

João Havelange, président de la Confédération brésilienne des sports, comprend avant ses adversaires que le centre de gravité électoral de la FIFA s’est déplacé. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des dizaines de nouveaux États accèdent à l’indépendance. Ce sont autant de nouvelles fédérations qui rejoignent progressivement la FIFA.

L’arithmétique électorale est aussi simple que le modèle de gouvernance qu’elle révèle. Chaque fédération dispose d’une voix. L’Angleterre pèse autant que la Tunisie qui pèse autant que le Panama. Les fédérations européennes deviennent ainsi largement minoritaires. Havelange construit sa campagne autour de ce constat. Il promet aux nouveaux membres de financer le développement du football et de leur donner davantage de représentation. Pour lui, la Coupe du monde peut devenir le moteur financier capable de transformer ses promesses électorales en réalité. Il est élu le 11 juin 1974, mais comment financer ses projets

Acte II: une révolution commerciale

La Coupe du monde en 1974 était encore commercialement sous-exploitée. Horst Dassler, héritier de l’empire ADIDAS, partage ce constat avec le président. C’est l’entrepreneur Patrick Nally qui leur donnera la moitié de la solution. Il développe un nouveau modèle de sponsoring mondial: d’abord identifier et regrouper les différents droits commerciaux de la FIFA puis les vendre à des sponsors mondiaux, en exclusivité par catégorie de produits. La stratégie porte ses fruits et de nombreux sponsors rejoignent la FIFA, le plus illustre étant Coca-Cola.

En parallèle, les revenus des droits audiovisuels augmentent considérablement et consolident l’empire économique de la FIFA. Havelange affirmera avoir quitté la FIFA en 1998 en lui laissant plus de 4 milliards de dollars de biens et de contrats, de quoi financer sa politique de développement.

Ces nouveaux revenus lui permettent de mener une politique d’expansion sans précédent: sous sa présidence, il finance des programmes de développement ambitieux, 4 nouvelles compétitions mondiales sont organisées par la FIFA, le nombre de participants à la Coupe du monde double tandis que l’organisation accueille 50 nouvelles fédérations.

Jusqu’ici tout va bien. Non? Cet élargissement contribue à consolider le bloc électoral, largement extra-européen, sur lequel le président s’appuie politiquement. Cela s’explique par le modèle de gouvernance simple et représentatif de l’époque. Le Congrès est l’organe souverain et chaque fédération membre dispose d’une voix et participe notamment à l’élection du président, ce qui peut sembler tout à fait démocratique.

Dans les faits, l’équilibre n’est qu’apparent. La présidence concentre fortement le pouvoir. Cela ne s’explique d’ailleurs pas uniquement par les prérogatives statutaires du poste, mais aussi par le réseau politique du président. En somme, de nombreuses petites fédérations ont des revenus domestiques insuffisants et les aides de la FIFA deviennent pour elles une ressource essentielle. Même si les programmes ont réellement contribué au développement du football mondial, le système qui les produit présente une particularité fondamentale. Les bénéficiaires de cette redistribution sont également les électeurs du président.

Il ne s’agit donc pas d’affirmer que chaque aide distribuée achète un vote, mais de montrer qu’un système combinant redistribution des ressources et pouvoir électoral favorise structurellement la constitution et la conservation de réseaux électoraux. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une logique structurellement clientéliste au sein de la FIFA de l’époque.

Mais où sont donc les contre-pouvoirs ? La FIFA fonctionne encore largement en vase clos. À l’époque, le président n’est soumis à aucune limite de mandat. Cela lui permet de construire, renforcer et maintenir ses relations avec le corps électoral pendant des décennies. Si l’on ajoute à cela l’absence d’organes éthiques ou financiers effectivement indépendants, les mécanismes susceptibles de contenir les abus sont, par construction, dramatiquement faibles.

Acte III: fracas et changements de gouvernance

En 1998, Joe Havelange quitte la présidence après 24 ans. En 2012, des documents judiciaires rendus publics établissent qu’il a reçu au moins 1,5 million de francs suisses dans le cadre de versements occultes.

L’année du premier sacre des Bleus, Sepp Blatter est élu selon une logique électorale similaire à celle qui avait porté Havelange au pouvoir. Secrétaire général de la FIFA depuis 17 ans, le Suisse connaît intimement l’organisation et le réseau de son prédécesseur. Son engagement en faveur de l’organisation d’une Coupe du monde en Afrique accompagne le basculement d’une partie du vote continental en sa faveur.

Une promesse électorale n’est évidemment pas en elle-même un acte de corruption : Blatter fait ici ce que tout candidat fait pour construire une coalition en proposant une politique susceptible de convaincre un électorat. Ce qui rend la FIFA singulière, c’est que ce même candidat, une fois président, prend la tête de l’organisation chargée de la redistribution des ressources auprès de son propre corps électoral.

En 2015, le département de la Justice américain inculpe, dans un premier temps, 9 hauts responsables du football international et 5 du monde de l’entreprise. La justice américaine estime que plus de 150 millions de dollars de pots-de-vins ont été versés ou promis par des entreprises à des hauts responsables du football international dans le cadre d’attribution, entre autres, de droits commerciaux pour les compétitions internationales.

La justice américaine fait donc la lumière sur un système remontant au moins à 1991, qui a permis à deux générations de dirigeants de s’enrichir avec l’aide d’entreprises de marketing. Ce scandale pose une question simple. Pourquoi la FIFA a-t-elle laissé un tel système prospérer?

Réponse courte: la faiblesse de ses contre-pouvoirs. Le scandale de 2015 rend intenable le modèle de gouvernance de l’organisation en place depuis plusieurs décennies. La question ne se limite plus aux hommes. Elle concerne aussi les institutions qui n’ont pas su les contrôler. Un processus de réforme était déjà engagé depuis 2011, mais durant la crise existentielle de 2015, la FIFA n’a plus le choix. Réformer ou mourir.

Les réformes ont-elles changé quoi que ce soit ? Oui. Les mandats présidentiels sont limités. Les fonctions politiques et administratives sont mieux séparées. Le contrôle éthique et financier est renforcé. Même la redistribution est profondément réformée via le programme de développement FIFA Forward. Les financements continuent d’augmenter considérablement mais ils sont désormais mieux supervisés et audités. Ces réformes répondent au moins partiellement au diagnostic. Pourquoi les controverses persistent sous la présidence de Gianni Infantino?

Les réformes n’ont pas supprimé la boucle politique fondamentale de la FIFA. Chaque fédération a une voix et la FIFA continue de leur redistribuer des revenus considérables. Malgré le meilleur encadrement de FIFA Forward, le lien structurel entre redistribution des ressources et pouvoir électoral demeure. La logique politique héritée de l’ère Havelange ne disparaît pas, elle mue et accepte davantage de contrôle.

Quel bilan pour Infantino ? Revenons à la FIFA Forward Enterprise. Au cœur de la tempête, le comité exécutif de la CAF lui reconfirme unanimement son soutien et le remercie explicitement pour son action en faveur du football africain. Quelques mois plus tôt, les membres de la CAF avaient déjà soutenu unanimement sa réélection. Finalement, rien de surprenant au regard du système que nous venons de décrire.

L’histoire invite à dépasser une lecture exclusivement morale. Havelange, Blatter ou Infantino sont trois dirigeants différents, confrontés à des contextes différents mais tous pris dans une même logique institutionnelle. La FIFA a progressivement acquis une puissance économique et politique mondiale sans que ses contre-pouvoirs évoluent toujours à la même vitesse. Les réformes entreprises depuis 2011 ne peuvent être un aboutissement.

Le véritable enjeu n’est donc plus seulement de changer les hommes, mais de construire des institutions capables de contenir durablement le pouvoir qu’elles leur confient.

Youssef Charfi

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