Ghalia Mokhtari: «La course aux minerais critiques se gagne autant par l’intelligence des dispositifs que par la géologie»Ghalia Mokhtari: «La course aux minerais critiques se gagne autant par l’intelligence des dispositifs que par la géologie»

Alors que le Maroc renforce ses ambitions dans les minerais critiques, les batteries et la transformation industrielle bas carbone, Ghalia Mokhtari, avocate au barreau de Casablanca spécialisée dans les financements de projets énergétiques et les enjeux climatiques, estime que le véritable défi ne réside plus dans le potentiel géologique du Royaume, mais dans sa capacité à structurer un cadre juridique, financier et institutionnel adapté. Entre souveraineté industrielle, diplomatie minérale, gestion durable de l’eau et attractivité des investissements, elle décrypte les leviers qui permettront au Maroc de s’imposer comme un hub régional des matériaux stratégiques.

Challenge : Le Maroc est régulièrement cité comme un acteur prometteur sur les minerais critiques et les matériaux de batteries. Sur quoi repose concrètement cette position, et que faut-il pour la transformer pleinement en leadership industriel ?

Ghalia Mokhtari : La position du Maroc n’a rien d’un effet d’annonce: elle s’appuie sur une combinaison rare de ressources, d’infrastructures, d’accès aux marchés et de capital humain. Le pays détient une part dominante des réserves mondiales de phosphate, dispose d’un cobalt d’une pureté recherchée, d’une base industrielle automobile solide, d’une ambition affirmée en énergies renouvelables et d’une position géographique au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et de l’Atlantique. À cela s’ajoute un signal fort : celui d’investisseurs majeurs des matériaux de batteries qui passent désormais de l’annonce à la construction d’usines. La marche à franchir, désormais, est moins une question de potentiel que d’outillage : doter le pays d’un cadre juridique dédié, d’un mécanisme de financement adapté et d’une politique de l’eau pensée en amont, c’est-à-dire des instruments qui transforment une accumulation d’atouts en industrie pérenne. La course aux minerais critiques se gagne autant par l’intelligence des dispositifs que par la géologie, et c’est précisément ce terrain-là que le Maroc a aujourd’hui les moyens d’investir.

Challenge :Le phosphate place le Maroc dans une catégorie à part. Comment ce socle exceptionnel peut-il servir de tremplin vers l’ensemble des minerais critiques, des batteries à l’électronique ?

G.M. : Le phosphate est bien davantage qu’une rente : c’est une plateforme. Il confère au pays une position dominante, une expertise industrielle de premier plan, une capacité d’investissement et même une pertinence directe dans la chimie des batteries lithium-fer-phosphate, l’acide phosphorique de haute pureté et les chaînes de l’ammoniac vert. Cet acquis offre au Maroc ce que peu de pays possèdent au départ : la preuve qu’il sait bâtir et opérer une filière intégrée, de la mine à la transformation.

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Le tremplin consiste à étendre cette logique aux autres minerais, en gardant à l’esprit que chacun a ses propres réalités de volume et de maturité. Pour le cobalt, le cuivre ou les terres rares, le savoir-faire phosphatier en matière d’industrialisation, de logistique et de valorisation des coproduits est transposable, à condition de l’accompagner d’outils nouveaux adaptés à ces filières : une liste officielle, des objectifs de transformation, un financement ciblé et une stratégie d’approvisionnement régional.

Challenge :Entre la révision du Code minier, l’arrivée de gigafactories et les ambitions de souveraineté industrielle, une dynamique est manifestement à l’œuvre. Comment passer de cette dynamique prometteuse à une stratégie nationale pleinement structurée ?

G.M. : La dynamique est réelle et les briques sont déjà là. Le Code minier en vigueur, la loi n° 33-13 relative aux mines, promulguée par le dahir n° 1-15-76 du 1er juillet 2015 et publiée au Bulletin officiel n° 6384 du 6 août 2015, fait aujourd’hui l’objet d’une refonte : après le retrait du projet de loi n° 46-20, un nouveau texte, l’avant-projet de loi n° 72-24 modifiant la loi 33-13, a été réintroduit dans le circuit législatif. Ce projet prévoit, pour la première fois, un comité technique national dédié aux minerais stratégiques, une planification minière à moyen terme, une Charte de l’investissement attractive et un afflux d’investissements privés impressionnant. L’étape suivante consiste à relier ces éléments par un fil conducteur. Une stratégie nationale viendrait fournir ce liant : une définition officielle de ce qui est « critique », une feuille de route hiérarchisant les priorités et, surtout, une coordination assumée entre les politiques minière, industrielle, énergétique et hydrique. Cette mise en cohérence est un acte de maturité institutionnelle : elle capitalise sur tout ce qui existe déjà en lui donnant une direction commune et une visibilité de long terme pour les investisseurs. C’est le passage d’une succession de bonnes initiatives à une politique publique intégrée, et le Maroc dispose aujourd’hui de tous les ingrédients pour se positionner en tant que hub industriel.

Challenge : Dans un monde de «diplomatie minérale» où les grandes puissances multiplient les partenariats, le Maroc est de plus en plus sollicité. Comment transformer cette position recherchée en véritable rôle d’acteur qui pèse sur les règles du jeu ?

G.M. : Être un partenaire recherché est un atout considérable, et le Maroc peut en faire un réel levier d’influence. Aux côtés des coalitions structurées par les économies avancées, il existe un espace pour une voie portée par les pays producteurs eux-mêmes, centrée sur la valorisation locale des ressources et sur leurs intérêts propres. Le Maroc a la légitimité et l’expérience pour se poser en catalyseur d’une coordination africaine et Sud-Sud, non pas en constituant un bloc d’opposition ou un cartel, inadaptés à la diversité des marchés, mais en fédérant des complémentarités pour renforcer le pouvoir de négociation collectif.

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Participer à l’élaboration des normes, qu’il s’agisse de la gouvernance des marchés ou des nouveaux sujets comme l’exploitation des grands fonds marins, c’est contribuer à écrire les règles plutôt que se contenter de les appliquer. C’est exactement ce passage du statut de partenaire courtisé à celui d’interlocuteur qui compte, et il est pleinement à la portée du Maroc.

Challenge :Le Maroc veut être une plateforme de transformation bas carbone, adossée à ses énergies renouvelables, dans un pays par ailleurs soumis au stress hydrique. Comment faire de cette équation eau-énergie un atout maîtrisé plutôt qu’une contrainte subie ?

G.M. : C’est l’un des sujets les plus stimulants, car il peut devenir un véritable différenciateur. La transformation des minerais est exigeante en eau, et le Maroc connaît une ressource hydrique sous tension. Mais le pays a précisément fait du dessalement et de la gestion de l’eau une priorité nationale, et c’est là que l’avantage renouvelable prend tout son sens : un dessalement alimenté en énergie propre transforme deux contraintes apparentes en une solution intégrée. Concrètement, l’eau devient un paramètre d’ingénierie pensé dès la conception du projet, grâce au recyclage, aux circuits fermés et à la localisation des activités les plus consommatrices sur les hubs côtiers, là où le dessalement et la logistique portuaire rendent l’équation soutenable. Le pipeline réalisé par OCP pour sécuriser l’eau de ses sites montre que cette voie est non seulement praticable, mais déjà engagée. Un récit industriel à la fois bas carbone et résilient face aux contraintes hydriques, c’est exactement le type de proposition que recherchent aujourd’hui les investisseurs et les bailleurs internationaux, et le Maroc a les moyens d’en faire une marque de fabrique.

Challenge :Comment l’affaire Emmerson éclaire-t-elle la place de l’eau dans les projets miniers ?

G.M. : L’affaire Emmerson illustre la conséquence concrète d’une prise en compte trop tardive de l’eau dans le cycle d’un projet minier. Dans la séquence classique d’un tel projet, l’eau n’est souvent examinée en profondeur qu’au moment de l’évaluation environnementale finale, c’est-à-dire après l’exploration, les études de faisabilité, l’ingénierie et une part déjà considérable des dépenses. Lorsque la question hydrique surgit à ce stade ultime, le projet est techniquement abouti, mais il n’existe plus guère de marge pour le repenser.

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Un projet peut ainsi traverser des années de développement technique et d’investissement pour finalement être bloqué au stade de l’autorisation environnementale parce que son plan de gestion de l’eau est jugé incompatible avec la capacité hydrique locale. Le problème n’est pas tant la décision elle-même que son moment : la même conclusion, atteinte au tout début du cycle, aurait permis d’ajuster la conception, de revoir l’implantation ou d’intégrer des solutions de recyclage et de dessalement avant que des sommes importantes ne soient engagées. Lorsqu’elle intervient tardivement, elle laisse au contraire l’investisseur et l’autorité publique face à une impasse coûteuse.

Lorsque cela se produit, les deux parties y perdent. L’investisseur invoque la frustration de ses attentes légitimes, estimant qu’après des années d’autorisations intermédiaires et d’investissements, il pouvait raisonnablement compter sur l’aboutissement du projet. L’État, de son côté, doit défendre une décision environnementale parfaitement souveraine et légitime, mais se trouve entraîné dans une procédure longue et incertaine devant une juridiction d’arbitrage international, avec les coûts et l’incertitude qui l’accompagnent. Au-delà du cas particulier, c’est tout le signal envoyé aux autres porteurs de projets qui s’en trouve brouillé.

La leçon est donc moins une question de fond qu’une question de séquençage : plus la contrainte hydrique est identifiée tôt, mieux elle protège à la fois la ressource, la décision publique et le capital investi.

Challenge :Le Maroc occupe une position d’équilibre, attirant technologies et capitaux asiatiques tout en bénéficiant d’un accès privilégié aux marchés européen et américain. Comment cultiver cette position de pont pour en faire un avantage durable ?

G.M. : Cette position de pont est précisément ce qui distingue le Maroc et le rend précieux dans une économie mondiale fragmentée : il relie des capitaux et des technologies que les rivalités tendent à séparer. Pour en faire un avantage durable, l’enjeu est de le piloter activement plutôt que de le laisser à l’implicite. Les règles occidentales d’accès au marché, notamment celles liées à l’Inflation Reduction Act américain, créent des exigences sur l’origine des capitaux et des technologies.

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Le Maroc a tout intérêt à prendre les devants en formalisant lui-même des règles claires sur la détention, la gouvernance et le transfert de technologie dans les projets stratégiques, et en recherchant une lisibilité interprétative avec ses partenaires. Cela lui permettrait de se présenter comme une plateforme de relocalisation fiable et transparente, ce qui est exactement ce que recherchent les industriels en quête de diversification. Bien géré, cet équilibre n’est pas une fragilité : c’est un positionnement que peu de pays peuvent revendiquer, et qui peut devenir l’une des premières raisons de choisir le Maroc.

Challenge :La transformation locale est souvent présentée comme la clé pour capter davantage de valeur, l’exemple du raffinage du cobalt en RDC étant fréquemment cité. Comment rendre cette ambition pleinement réaliste au regard des volumes marocains ?

G.M. : Pour le Maroc, la rendre réaliste passe par deux choix intelligents. Le premier est de sécuriser l’approvisionnement par une stratégie régionale : aucun pays ne disposant seul de tous les minerais nécessaires, le Maroc peut nouer des corridors d’approvisionnement avec d’autres producteurs africains, en s’appuyant sur la zone de libre-échange continentale, et bâtir des partenariats qui partagent la valeur avec les pays fournisseurs en amont. Le second est de cibler les segments où le pays détient un avantage réel, plutôt que de chercher à tout transformer. Les deux grands projets nationaux, la fonderie de cuivre et la raffinerie de lithium, illustrent à la fois la dynamique engagée et l’importance d’un approvisionnement sécurisé en amont. Vue ainsi, la transformation locale n’est pas un slogan mais une trajectoire crédible, à condition d’être pensée comme un écosystème régional et non comme une autarcie.

Challenge :Une loi dédiée aux minerais critiques est souvent présentée comme la première pierre. Qu’est-ce qui ferait d’un tel texte un véritable accélérateur pour le secteur ?

G.M. : Une loi dédiée a le pouvoir de transformer le climat d’investissement, à condition d’être opérationnelle plutôt que déclarative, et c’est tout à fait à la portée du législateur marocain. Ce qui fait sa force, ce sont ses mécanismes concrets : une liste officielle qui crée de la sécurité juridique, des objectifs chiffrés de transformation et de recyclage à des horizons précis, qui donnent un cap mesurable, un statut de projet stratégique assorti de délais d’instruction prévisibles, et des autorités clairement responsables. Les juridictions qui ont pris de l’avance l’ont bien montré : un cadre légal attire les investisseurs lorsqu’il rend le comportement de l’État lisible et prévisible. Le label de projet stratégique, en particulier, a une vertu remarquable, celle de relier en un seul geste le soutien politique, l’accélération administrative et la crédibilité financière. Une loi bien conçue agit donc moins comme une contrainte que comme une promesse tenue de stabilité, et c’est précisément cette prévisibilité qui décide souvent du choix d’un site d’investissement plutôt qu’un autre.

Challenge :Vous évoquez un véhicule de financement souverain et des incitations fiscales ciblées. En quoi ce partage du risque par l’État est-il un investissement avisé pour le pays ?

G.M. : Le partage du risque par l’État répond à une réalité économique bien identifiée : le secteur privé seul finance difficilement des projets de transformation à longue durée de vie, exposés à la volatilité des cours et à des délais d’autorisation. C’est exactement le constat qui a conduit les économies les plus avancées à devenir coactrices du risque, et l’expérience montre que les pays qui gagnent la course aux minerais critiques sont ceux qui disposent des meilleurs instruments pour développer et dérisquer leurs projets.

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Pour le Maroc, un véhicule de financement dédié offrirait aux porteurs de projets un point d’entrée unique et des outils que les banques commerciales hésitent à apporter seules, tandis qu’un crédit d’impôt adossé à la production effective récompenserait ce qui se réalise concrètement. L’intelligence du dispositif réside dans ses critères d’éligibilité: un soutien réservé aux projets qui créent une vraie valeur locale, assurent un transfert de technologie et satisfont à des exigences environnementales et hydriques sérieuses. Pensé ainsi, ce n’est pas une dépense, mais un effet de levier qui mobilise des capitaux privés bien supérieurs et structure une filière d’avenir.

Challenge :Faire de l’eau une condition de bancabilité dès l’amont est une idée forte. Comment la mettre en œuvre de façon à fluidifier les bons projets plutôt qu’à alourdir les procédures ?

G.M. : L’intérêt de cette approche est qu’elle joue en faveur des bons projets: elle remplace l’incertitude par de la prévisibilité, ce qui est exactement ce dont les investisseurs ont besoin. La logique n’est pas d’ajouter un contrôle supplémentaire mais de donner très tôt les règles du jeu hydrique, afin que les projets soient conçus en conséquence. Une cartographie des zones minières par niveau de stress hydrique indique d’emblée où et comment un projet est envisageable ; l’exigence d’un plan de gestion de l’eau dès la phase de faisabilité oriente naturellement la conception vers le recyclage, les circuits fermés ou la localisation côtière. Plutôt que d’interdire, on canalise les activités les plus consommatrices vers les hubs où le dessalement rend l’eau disponible. Un projet qui connaît les contraintes dès le départ et y répond avance plus vite et plus sûrement qu’un projet exposé à de mauvaises surprises tardives. Bien conçue, la condition hydrique devient donc un facilitateur : elle accélère les dossiers solides en leur offrant un parcours clair, autant qu’elle oriente les autres vers des solutions adaptées.

Challenge : Pour conclure, sur quoi repose en définitive la réussite de l’ensemble de cette ambition ?

G.M. : Elle repose avant tout sur une stratégie nationale élaborée collectivement et inscrite dans un cadre juridique solide. C’est ce qui distingue une politique publique d’une simple addition d’opportunités. Le pays attire déjà des investissements, conclut des accords, mobilise des financements ; ce qui lui manque encore, c’est le fil conducteur qui les relie et leur donne une direction de long terme. Ce socle a en outre une vertu diplomatique : la parole du Maroc à l’international porte d’autant plus qu’elle traduit un consensus interne construit avec l’État, le secteur privé, la recherche et la société civile. Tout le reste – instruments financiers, dispositifs juridiques, positionnement régional – s’articule naturellement autour de cette colonne vertébrale.

Auteur: Wafaa Mellouk
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