Kamel Ayadi: Le Nord se protège des réseaux sociaux; le Sud deviendra-t-il la décharge numérique du monde?Kamel Ayadi: Le Nord se protège des réseaux sociaux; le Sud deviendra-t-il la décharge numérique du monde?

Par Kamel Ayadi – La Grande-Bretagne vient d’annoncer, par la voix de son chef de gouvernement en personne, l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 16 ans. D’autres pays occidentaux s’apprêtent à lui emboîter le pas. Cela résulte d’une prise de conscience des effets toxiques des réseaux sociaux, assortie d’une action corrective concrète de la part des pouvoirs publics afin de protéger leurs populations.
En contrepartie, les pays du Sud continuent de se bercer d’un certain angélisme technologique, au risque de devenir une véritable décharge numérique. Après la pollution par les déchets toxiques, dont l’enfouissement est interdit dans les pays du Nord, et après avoir servi de débouchés à la consommation de produits industriels de plus en plus bannis dans ces mêmes pays, tels que le tabac, voici maintenant le Sud devenu réceptacle d’une nouvelle forme de pollution: la pollution mentale.

Si certains peuvent trouver cet article osé, provocateur, voire choquant, sachez que tel est précisément l’objectif recherché. Les vérités qui dérangent exigent parfois les mots et les métaphores les plus forts, et les consciences endormies requièrent davantage que des propos tièdes.

D’abord, je tiens à préciser qu’il est loin de moi l’idée d’entrer dans une dialectique de victimisation ou d’opposition entre le Nord et le Sud, quelle qu’en soit la perspective. L’humanité forme un tout, et la distance qui sépare le Nord du Sud est d’une échelle microscopique lorsqu’on la considère à l’aune de l’échelle cosmique.

Cependant, certaines réalités ne peuvent être occultées, et certains clivages ne peuvent être ignorés. Le Sud demeure en grande partie responsable de ses propres difficultés: sous-développement, pauvreté, pandémies, guerres fratricides, défis écologiques, etc. Cela étant dit, la dynamique de développement du Nord, ainsi que la cupidité de certaines multinationales, contribuent également à placer les pays du Sud face à ces défis et à en accentuer les effets.

Après l’Australie, l’Indonésie et la Malaisie, la Grande-Bretagne vient d’annoncer, par son chef de gouvernement en personne, l’interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 16 ans. Une décision courageuse et très attendue, mais très critiquée par les géants des RS.

Sans compter les pays qui ont interdit, depuis un certain temps, l’accès à ces réseaux pour des considérations idéologiques ou de souveraineté, tels que la Chine, la Corée du Nord, la Russie et l’Iran, d’autres pays se préparent à emboîter le pas à la Grande-Bretagne: la France, le Danemark, l’Espagne, la Pologne et bien d’autres figurent en tête de peloton.

Bien que je sois tenté d’adhérer à la rhétorique relayée par les médias occidentaux, selon laquelle les pays ayant interdit ou restreint d’office l’accès à certains réseaux sociaux jugés nocifs, tels que Facebook (la Chine et d’autres pays notamment), seraient motivés principalement par des considérations politiques, je me rends progressivement à l’évidence que cet argumentaire ne tient plus totalement la route au regard de l’évolution des événements.

Je pense plutôt que ces pays se sont finalement servis de leur pouvoir souverain pour imposer une certaine discipline sociale, jugée nécessaire face à la consommation et aux effets de ces produits.

Le Sud dans le pétrin

Alors que les populations des pays du Sud sont encore en lune de miel avec les réseaux sociaux, celles des pays du Nord commencent progressivement à s’en détacher. Curieusement, les pays du Sud sont les plus touchés par les effets néfastes de ces réseaux, selon les chiffres relatifs aux taux de pénétration, au temps moyen passé sur les plateformes et à la qualité des usages qui en sont faits. Cette situation risque de faire de nos pays une décharge numérique, une forme de pollution mentale, à l’image de ce qu’ils ont été — ou de ce que certains d’entre eux sont encore — pour les déchets toxiques dont la réglementation des pays du Nord interdit l’enfouissement sur leur territoire. De même, ils peuvent devenir un débouché pour la consommation de produits industriels, tels que le tabac, dont les pays du Nord ont réussi à réduire significativement l’usage.

Le Nord a fini par reconnaître les effets dévastateurs à long terme des réseaux sociaux sur la santé mentale des jeunes et par franchir le Rubicon de l’interdiction pure et simple. Tout au long des dix dernières années, plusieurs personnalités, experts et spécialistes, y compris des scientifiques de la Silicon Valley qui ont été à l’origine de ces inventions, ont mis en garde contre l’utilisation excessive des réseaux sociaux, ainsi que contre les mécanismes algorithmiques délibérément conçus pour rendre les utilisateurs dépendants.

L’honnêteté intellectuelle de certains les a poussés à dépasser l’obligation de réserve et le secret professionnel pour dénoncer avec vigueur les intentions des concepteurs de ces plateformes, qui placent les intérêts économiques au-dessus de leurs effets toxiques sur les individus et la société.

Jaron Lanier, scientifique et informaticien de la Silicon Valley, dénonce dans son livre Stop aux réseaux sociaux: 10 bonnes raisons de s’en méfier et de s’en libérer les «effets toxiques qui sont au cœur même de la conception de ces réseaux». Il affirme que ces derniers «ont tendance à faire ressortir le pire en nous: ils nous rendent tristes, craintifs et moins empathiques. Ils nous bercent d’illusions de popularité et de succès».

Les promesses non tenues des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont été lancés avec de nombreuses promesses qui ont fini par produire exactement l’inverse de ce qui était annoncé.

La première promesse était celle de faciliter la circulation de l’information et de la rendre accessible à grande échelle. En contrepartie, nous avons assisté à la circulation virale de fausses informations et de contenus fallacieux, pernicieux et hautement troublants. Avec l’aide d’algorithmes spécialement conçus pour donner davantage de visibilité aux contenus sensationnels et à forte charge émotionnelle, au détriment des contenus véhiculant une vérité ou une réelle plus-value intellectuelle.

Cette situation risque de s’aggraver avec les capacités offertes par l’intelligence artificielle à générer ce que certains appellent des persuasive lies, des mensonges persuasifs. Il deviendra de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux, inaugurant ainsi une nouvelle ère de la post-vérité. La récente guerre au Moyen-Orient, ainsi que l’instrumentalisation de la machine de la désinformation par l’ensemble des protagonistes, montrent à quel point la fluidité de la circulation de l’information peut produire tout sauf de l’information.

La seconde promesse était celle de donner une voix à chacun, une forme d’autonomisation de l’individu lui permettant d’exister sur la scène sociopolitique et de participer au débat public. Le résultat semble pourtant aux antipodes de cette ambition. Il s’agit peut-être de l’une des plus grandes erreurs de notre époque. Les réseaux sociaux sont largement dominés par des contenus superficiels, mièvres ou haineux. Certains réseaux, tels que Facebook, se transforment en espaces où s’affrontent non pas des idées, mais de véritables guerres politiques d’anéantissement, particulièrement durant les campagnes électorales.
Une véritable décharge de médiocrité qui laisse peu de place au débat d’idées. Quant aux voix mesurées et aux esprits éclairés, lorsqu’ils tentent de se faire entendre, ils sont souvent marginalisés. Cette évolution fragilise les fondements mêmes de la démocratie et réduit l’espace disponible pour un véritable leadership intellectuel. On voit mal comment des courants de pensée éclairés, comparables à ceux des philosophes des Lumières, pourraient émerger dans un tel environnement.

La troisième promesse était celle de connecter les individus et d’ouvrir à chacun une fenêtre sur le monde. Une promesse qui apparaît aujourd’hui, au mieux, naïve au regard de la conception même des algorithmes. Ceux-ci sont spécialement conçus, grâce à un profilage très fin des utilisateurs, pour exposer chaque internaute à des contenus qui confortent ses centres d’intérêt, ses opinions et ses préférences, afin de le retenir le plus longtemps possible sur la plateforme et de transformer ce temps d’attention en valeur commerciale.

Ainsi, chacun est principalement connecté à ses semblables et exposé à des contenus qui renforcent ses croyances préexistantes. Ce mécanisme favorise la polarisation, l’enfermement idéologique et l’illusion d’une vérité permanente. Il donne naissance à ce que l’on appelle désormais les « bulles de filtres », qui réduisent progressivement l’exposition à la diversité des idées et des points de vue.

Au-delà de la restriction des RS aux jeunes

La restriction d’accès aux RS ne s’arrêtera vraisemblablement pas aux seuls jeunes ; avec le temps, elle finira probablement par être étendue à l’ensemble de la population dans les pays du Nord. Dès lors, on est en droit de s’interroger sur la manière dont nos propres pays se situent par rapport à cette dynamique de prise de conscience des méfaits des réseaux sociaux. Ceux-ci ne se limitent pas aux phénomènes d’addiction ou aux problèmes de santé mentale. Leurs effets s’étendent à de multiples dimensions socio-politiques : propagation des fausses informations, diffusion des discours de haine, banalisation de la médiocrité, contamination du champ politique, avec pour corollaire une dégradation progressive de la qualité du débat public et une intimidation croissante des voix modérées et éclairées.

Certes, on ne saurait imputer aux réseaux sociaux la responsabilité du contenu des opinions exprimées par leurs utilisateurs. En revanche, il est légitime de leur attribuer une part de responsabilité dans les mécanismes qui favorisent la circulation virale des contenus les plus sensationnels, les plus polarisants et souvent les moins rigoureux, au détriment de l’analyse nuancée et de la réflexion critique.

Face à la résilience du Nord; laxisme et impuissance au Sud

Les sociétés du Nord se montrent généralement plus résilientes lorsqu’il s’agit de s’adapter à une nouvelle technologie et d’en limiter les effets néfastes. La prise de conscience collective y est souvent plus rapide et plus efficace, tandis que la mise en œuvre de mesures correctives par les pouvoirs publics intervient dans des délais relativement courts.

Les concepteurs de l’IA misent sur cette capacité. Lors de son audition par le Sénat américain et à une question sur les capacités des agents IA à générer des fakes news totalement indiscernables des vraies informations, Sam Altman  a répondu que les américains sauront s’y adapter et pourront avec le temps faire la distinction, comme ils ont appris par le passé à distinguer les photos modifiées avec photoshops, oubliant ainsi que l’IA sera consommée dans d’autres pays avec des niveaux d’alphabétisme plus élevé et des sociétés moins résiliente que la société américaine. Ceci n’a pas empêché qu’un fake photo générée par l’IA montrant un incendie au Pentagone a déclenché une réaction vive sur terrain de la part des pouvoirs publics.

Aujourd’hui, Les niveaux les plus élevés d’addiction aux réseaux sociaux et leurs multiples conséquences sur la vie sociale et politique s’observent avec davantage d’intensité dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. Plusieurs études montrent également que les usages ludiques d’Internet (jeux, divertissement, etc.) occupent une place nettement plus importante dans les pays du Sud, alors que les usages orientés vers l’éducation, la recherche, l’innovation ou le commerce sont proportionnellement plus développés dans les pays du Nord.

L’exemple du tabac est particulièrement révélateur. Aux États-Unis, la proportion de fumeurs est passée d’environ 40 % de la population à près de 10 % au cours des quarante dernières années, alors même que le pays demeure l’un des principaux producteurs mondiaux de tabac. Une part importante de cette production est désormais destinée aux marchés des pays en développement. Une évolution comparable peut être observée dans la consommation de fast-food, dont les effets sanitaires sont de plus en plus contestés dans les pays développés. Le Nord sait se protéger contre les revers de son industrie.

L’histoire de Nestlé constitue un autre exemple significatif. Le lait infantile en poudre a été développé au début du XXe siècle comme solution de remplacement pour les nourrissons dont les mères ne pouvaient pas allaiter. Après la Seconde Guerre mondiale, avec la baisse de la natalité dans les pays industrialisés et le ralentissement de la demande, l’entreprise a intensifié sa commercialisation dans les pays du Sud. Dans plusieurs de ces pays, le lait infantile a progressivement été adopté comme substitut au lait maternel, malgré les risques sanitaires liés à une utilisation inappropriée et les conséquences potentielles sur la croissance des enfants. Il a fallu la mobilisation d’ONG et d’organisations de la société civile dans les pays du Nord pour attirer l’attention sur ces dérives et pousser l’OMS à adopter des recommandations encadrant la commercialisation des substituts du lait maternel et à mieux informer les populations sur leurs risques potentiels.

Face à la résilience du Nord: laxisme et impuissance au Sud

Les sociétés du Nord se montrent généralement plus résilientes lorsqu’il s’agit de s’adapter à une nouvelle technologie et d’en limiter les effets néfastes. La prise de conscience collective y est souvent plus rapide et plus efficace, tandis que la mise en œuvre de mesures correctives par les pouvoirs publics intervient dans des délais relativement courts.

Les concepteurs de l’IA misent sur cette capacité. Lors de son audition devant le Sénat américain, et en réponse à une question portant sur la capacité des agents d’IA à générer des fake news totalement indiscernables des vraies informations, Sam Altman a déclaré que les Américains sauraient s’y adapter et pourraient, avec le temps, faire la distinction, comme ils ont appris par le passé à reconnaître les photos retouchées avec Photoshop. Il oubliait ainsi que l’IA sera également consommée dans d’autres pays, parfois caractérisés par des niveaux d’alphabétisation plus faibles et des sociétés moins résilientes que la société américaine. Cela n’a d’ailleurs pas empêché qu’une fausse photo générée par l’IA, montrant un incendie au Pentagone, déclenche une vive réaction de la part des autorités.

Aujourd’hui, les niveaux les plus élevés d’addiction aux réseaux sociaux et leurs multiples conséquences sur la vie sociale et politique s’observent souvent avec davantage d’intensité dans les pays du Sud que dans ceux du Nord. Plusieurs études montrent également que les usages ludiques d’Internet (jeux, divertissement, etc.) y occupent une place nettement plus importante, tandis que les usages orientés vers l’éducation, la recherche, l’innovation ou le commerce sont proportionnellement plus développés dans les pays du Nord.

L’exemple du tabac est particulièrement révélateur, mais dans un domaine différent. Aux États-Unis, la proportion de fumeurs est passée d’environ 40 % de la population à près de 10 % au cours des quarante dernières années, alors même que le pays demeure l’un des principaux producteurs mondiaux de tabac. Une part importante de cette production est désormais destinée aux marchés des pays en développement. Une évolution comparable peut être observée dans la consommation de fast-food, dont les effets sanitaires sont de plus en plus contestés dans les pays développés. Le Nord sait généralement mieux se protéger contre les revers de sa propre industrie.

L’histoire de Nestlé constitue un autre exemple significatif. Le lait infantile en poudre a été développé au début du XXe siècle comme solution de remplacement pour les nourrissons dont les mères ne pouvaient pas allaiter. Après la Seconde Guerre mondiale, avec la baisse de la natalité dans les pays industrialisés et le ralentissement de la demande, l’entreprise a intensifié sa commercialisation dans les pays du Sud. Dans plusieurs de ces pays, le lait infantile a progressivement été adopté comme substitut au lait maternel, malgré les risques sanitaires liés à une utilisation inappropriée et les conséquences potentielles sur la croissance des enfants. Il a fallu la mobilisation d’ONG et d’organisations de la société civile dans les pays du Nord pour attirer l’attention sur ces dérives et pousser l’OMS à adopter des recommandations encadrant la commercialisation des substituts du lait maternel, tout en sensibilisant davantage les populations à leurs risques potentiels.

L’IA générative connaîtra-t-elle le même sort que les réseaux sociaux?

Un autre domaine dans lequel le Sud se débat aujourd’hui, et dont seules les années à venir nous révéleront l’ampleur des dégâts et des pertes potentiellement irréversibles, est celui de l’utilisation non optimisée des LLM (Large Language Models) et, plus généralement, de l’intelligence artificielle générative.

Les voix des spécialistes s’élèvent de plus en plus pour mettre en garde contre un usage inapproprié des agents conversationnels tels que ChatGPT, Claude, Gemini et autres. Une analyse rétrospective des positions adoptées à l’égard de ces outils, particulièrement dans les sphères universitaires des pays développés, montre une évolution progressive des attitudes: d’un rejet quasi total et d’appels à l’interdiction de l’IA générative, on est passé à une acceptation prudente et conditionnée.

Face à l’explosion de ces technologies et à l’engouement massif qu’elles suscitent, il n’était plus réaliste de maintenir une position de refus absolu, malgré les effets néfastes qu’elles peuvent avoir sur le processus d’apprentissage, l’intégrité académique et la capacité à évaluer la qualité réelle des productions intellectuelles : dissertations, examens, mémoires ou thèses.

La position dominante a ainsi évolué de l’interdiction vers la promotion d’une utilisation rationnelle et optimisée. Une orientation plus facile à proclamer qu’à mettre en œuvre. Une nouvelle culture est en train d’émerger, soutenue par des chartes, des protocoles et des recommandations qui encouragent à considérer les LLM non comme un substitut à l’effort intellectuel, mais comme un assistant au service de celui-ci.

Le monde universitaire n’est d’ailleurs pas le seul confronté à ce défi. Des témoignages de dirigeants d’entreprises de services logiciels tendent à montrer que l’utilisation intensive des copilotes de programmation favorise une forme de paresse intellectuelle chez certains développeurs. Ce phénomène n’a rien de surprenant. De nombreuses recherches, ainsi que les avis convergents d’experts, notamment en neurosciences, indiquent qu’un recours excessif à ces outils peut conduire à une forme d’atrophie cognitive. La règle demeure simple : ce que l’on n’exerce pas finit par s’affaiblir (use it or lose it).

La recherche systématique de solutions de facilité pour produire des contenus pourrait ainsi avoir un coût élevé, que peu de personnes semblent disposées à entendre pour l’instant. Comme ce fut le cas pour les réseaux sociaux, il faudra peut-être attendre plusieurs décennies avant qu’une véritable prise de conscience n’émerge dans nos pays du Sud quant aux conséquences de certains usages non maîtrisés de ces technologies.

Kamel Ayadi
Expert international en gouvernance, ancien Ministre

Prochain article: Le Grand délire technologique
 

Auteur:
Cliquez ici pour lire l’article depuis sa source.