Par Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaied – Les guerres en Iran, en Ukraine et au Liban ont «invisibilisé» d’autres drames, notamment celui en cours à Gaza et en Cisjordanie. Mais heureusement, quatre pays européens se dégagent pour leur courage. L’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie ont officiellement pris parti pour la cause palestinienne en reconnaissant l’État de Palestine afin de relancer la solution à deux États, imposer le respect du droit international face à la crise humanitaire à Gaza et répondre à des motivations historiques et politiques internes profondes. En agissant ensemble, ces nations européennes ont voulu créer un effet d’entraînement au sein de l’Union européenne. Face à la guerre à Gaza, ces pays ont considéré que le statuquo diplomatique était devenu intenable. Pour leurs gouvernements, la reconnaissance politique de la Palestine n’est pas une récompense pour le Hamas (qu’ils excluent des négociations), mais une mesure de justice morale et le seul moyen concret d’ancrer la solution à deux États comme l’unique horizon de paix possible.
| Pays | Prises de positions |
| Espagne Membre de L’OTAN en 1982 et de l’UE en 1986 | • Diplomatie proche du monde arabe. A reconnu Israël qu’en 1986. Fort courant pacifiste et tiers-mondiste. Pour une crédibilité internationale. • Reconnait officiellement l’État de Palestine en 2024. |
| Irlande Membre de l’UE en 1973 mais non membre de l’OTAN | • Parallélisme historique avec la colonisation britannique (déplacements forcés, découpage territorial, spoliation des terres). Droit des peuples à l’autodétermination. • Reconnait officiellement l’État de Palestine en 2024. |
| Norvège Membre de L’OTAN en 1949 mais non membre de l’UE | • Sauver les Accords d’Oslo de 1993, défendre le droit international (la charte des Nations-Unies) et renforcer les forces modérées au sein de l’Autorité palestinienne (en marginalisant le Hamas). Préside depuis 1993 le comité de coordination de l’aide internationale aux Palestiniens. • Reconnait officiellement l’État de Palestine en 2024. Une vision de sécurité: Pour eux, il ne peut y avoir de paix et de sécurité durable pour Israël sans qu’un État palestinien viable et stable existe à ses côtés. |
| Slovénie Membre de l’UE et de l’OTAN en 2004 | • Obtient sa propre indépendance en 1991 après un processus d’autodétermination. Sensible au droit international et à la souveraineté des peuples. • Reconnait officiellement l’État de Palestine en 2024. |
| Conséquences | |
| Défense du droit international et de la crédibilité de l’UE | – Ils dénoncent les «2 poids – 2 mesures» de la diplomatie européenne: Faire pression sur Israël pour faire cesser la colonisation de la Cisjordanie et le blocus de Gaza: Tentatives de blocage des traités d’association UE -Israël. Imposer de manière unilatérale des sanctions commerciales nationales contre les colonies israéliennes: en interdisant formellement l’importation de produits issus des territoires palestiniens occupés. Norvège: Désinvestissements économiques dans les territoires occupés – Financement de l’UNRWA (alors que d’autres pays suspendaient leurs aides, la Norvège a massivement réinvesti dans l’agence onusienne pour les réfugiés palestiniens, dénonçant publiquement le silence de la communauté internationale). – Cela a créé des divisions politiques au sein de l’UE: Incapacité à parler d’une seule voix. Puis a servi de catalyseur géopolitique (effet domino): en ouvrant la voie à un mouvement de reconnaissance plus large en 2025 à d’autres puissances (la France, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie) et a aussi renforcé le capital politique de l’Espagne et de l’Irlande auprès des Nations du Sud global. |
| Réactions israéliennes | – Représailles diplomatiques immédiates: Mesures de rétorsion > Rappel temporaire de ses ambassadeurs. Restrictions consulaires vis-à-vis de l’Espagne à Jérusalem. Guerre de communication: avec cet argumentaire «récompense au terrorisme». Contre la Norvège: Révocation des statuts diplomatiques – Gel des transferts de fonds à destination de l’Autorité palestinienne – Sanctions et condamnations publiques. |
| Répercussions militaires | – Rupture de la coopération de défense avec Israël, l’imposition d’un embargo sur les armes et le blocage logistique des flux militaires israéliens en Europe, perturbant fortement leurs chaînes d’approvisionnement: (1) Embargos nationaux, annulations de contrats d’armement majeurs et désengagement technologique / (2) Blocage logistique et du transit d’armes: Fermeture de l’espace aérien pour tout avion civil ou militaire transportant du matériel de guerre à destination d’Israël. Blocus portuaire : Refus systématique d’accès et de ravitaillement aux navires de commerce suspectés de transporter des armes ou du carburant militaire pour l’armée israélienne / (3) Application rigide de la loi d’exportation des armes vers des pays en guerre / (4) Gel de la coopération cyber et antiterroriste / (5) Menace d’arrestation militaire et judiciaire (CPI) > Première historique en Europe : |
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Pour le professeur des Universités Badie(1), une population d’un Etat peut amener à une internationalisation croissante des souffrances subies par d’autres peuples opprimés, en poussant leurs gouvernements à réagir. La résistance interne palestinienne a déjà en soi un effet d’onde susceptible de dépasser ses frontières fermées. Le quadrilatère (visibilité, possibilité, coût de l’humiliation, rationalité du sacrifice) ouvre la voie à l’émotion, comme source d’intérêt à agir. La vigueur de la répression favorise la consolidation de la cause: la puissance s’inverse, car, plus elle frappe, plus elle renforce la victime, transformant sa faiblesse en capacité nouvelle. Cette empathie transnationale relève d’une socialisation de l’international (manifestations propalestiniennes de par le monde en 2025, Flottille Sumud). Il se crée, un peu partout, un phénomène sociologique plus complexe et inédit. Une identification récurrente de nombre d’individus à la souffrance palestinienne, soit par communauté d’expérience, soit par simple projection intellectuelle de chacun dans cette «mondialité». On entrevoit deux niveaux d’impact:
(1) le plus classique, mesure la capacité de pression sur les gouvernements: les opinions et les actions collectives pourraient éventuellement contraindre ceux-ci à changer de politique étrangère;
(2) l’autre niveau répond à une logique d’autonomie: Des décennies d’actions militaires n’ont pu «résoudre le problème palestinien». Israël réussit à détruire sans pouvoir construire un ordre régional qui lui serait favorable. La puissance sait de mieux en mieux contraindre à ne plus être, mais elle ne sait plus imposer un ordre de substitution. La force casse sans jamais pouvoir construire.
En conclusion, plusieurs questionnements stratégiques apparaissent. Pourquoi organiser une dizaine de conférences sur la question palestinienne alors qu’il existe déjà des résolutions onusiennes non appliquées? Certains diplomates souhaiteraient un retour du Plan de paix du roi Abdallah datant de 2002, officiellement connu sous le nom d’Initiative de paix arabe (invoquant, entre autres, un retour aux frontières de 1967).
Nous avons également l’impression que la reconnaissance récente d’un Etat palestinien des pays évoqués plus haut ne va absolument rien changer. Parmi les cinq membres permanents de Conseil de Sécurité des Nations-Unis (les «5 P»); quatre ont reconnu officiellement l’Etat de Palestine; la Chine et la Russie ont déjà franchi le pas en 1988; les USA ne le feront pas pour des raisons historiques et stratégiques connus. Contrairement aux multiples sanctions prises contre la Russie pour sa guerre en Ukraine, aucune sanction internationale (ni européenne) contre Israël n’a été prise jusqu’à ce jour. Il semblerait qu’en termes de prospective, il n’existerait que trois options (ou scénarios) possibles:
(1) Une solution à 2 États
(2) Un génocide de l’un ou de l’autre
(3) Une politique d’apartheid comme déjà appliquée en Cisjordanie.
Certains sceptiques considèrent Gaza sous mandat, une sorte d’anatomie d’un colonialisme de gouvernance. Le « Conseil de la Paix » (Board of Peace) constitue le second acte des Accords d’Abraham. En intégrant le Conseil, ses membres valideraient une transformation historique. La question palestinienne cesserait d’être une lutte de libération nationale pour devenir un problème humanitaire sous tutelle sécuritaire étrangère.
Colonel-Major (Ret) Mohamed Ghazi Essaied
Notes
(1) “Par-delà la puissance et la guerre” par Bertrand Badie. Odile Jacob, janvier 2026.
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