Souveraineté choisie: La Tunisie a l’heure du monde multipolaireSouveraineté choisie: La Tunisie a l’heure du monde multipolaire

Par Elyes Ghariani – Alors que les routes commerciales pivotent vers l’Asie, que les BRICS élargissent leur emprise et que les rivalités entre grandes puissances redessinent la Méditerranée, la Tunisie se trouve à un moment décisif de son histoire diplomatique.

Nous vivons une époque de bascule. Les certitudes qui ont structuré l’ordre international depuis la fin de la Guerre froide s’effritent, tandis que de nouveaux centres de pouvoir recomposent les équilibres mondiaux. La montée en puissance de la Chine, l’affirmation du Sud global et le retour des logiques de puissance annoncent un monde plus fragmenté — mais aussi plus ouvert aux stratégies d’influence des États intermédiaires.

Dans cette recomposition, la Tunisie n’est pas condamnée au rôle de spectatrice. À la croisée de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient, elle dispose d’un atout rare: une position géographique stratégique adossée à une longue tradition de dialogue et d’équilibre diplomatique. Depuis son indépendance, elle a su entretenir des relations avec des partenaires aux intérêts parfois antagonistes sans jamais sacrifier son autonomie de décision.

Cet héritage prend aujourd’hui une valeur singulière. La multipolarité n’est pas seulement un défi à absorber — c’est une invitation à choisir. La question n’est plus de s’adapter à un ordre international en mutation, mais de savoir comment transformer cette mutation en avantage stratégique.

Un héritage diplomatique singulier

Dès 1956, la Tunisie choisit une voie originale. Malgré la présence française à Bizerte, elle affirme sa souveraineté sans rompre le dialogue avec Paris. Tout en soutenant la révolution algérienne, elle préserve ses équilibres extérieurs. Cette combinaison de fermeté et de pragmatisme ne fut pas une posture conjoncturelle — elle devint l’ADN de sa diplomatie.

Sous Bourguiba, cette orientation se consolide et s’approfondit. La Tunisie resserre ses liens avec l’Europe et les États-Unis sans fermer la porte à Moscou, et noue des relations avec Pékin avant que cela ne soit à la mode. Elle pratique une politique d’indépendance non par opportunisme, mais par conviction — distinction capitale, que les partenaires les plus exigeants savent reconnaître.

Cette capacité à dialoguer avec tous sans s’aligner durablement sur aucun bloc a permis à un pays de taille modeste d’exercer une influence souvent supérieure à son poids démographique ou militaire. La géographie est devenue un atout; la lucidité stratégique, un instrument de souveraineté.

L’avènement du monde multipolaire

L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 semblait consacrer l’hégémonie américaine pour une génération. Les années 1990 furent celles d’un monde dominé par une seule superpuissance, au point que certains crurent pouvoir parler de la «fin de l’Histoire».

Cette parenthèse fut de courte durée. Les attentats du 11 septembre 2001, puis l’invasion de l’Irak en 2003, révélèrent les limites de l’unilatéralisme. Pendant ce temps, de nouvelles puissances s’affirmaient sans attendre: la Chine étendait son influence économique à l’échelle mondiale, la Russie retrouvait une posture de puissance, l’Inde et le Brésil revendiquaient une place accrue dans la gouvernance internationale.

L’émergence des BRICS symbolise cette redistribution des cartes. Les alliances se font plus souples, les rapports de force plus complexes, les marges de manœuvre plus larges pour les États capables d’agir avec agilité. Dans ce nouvel environnement, les puissances moyennes et les États stratégiquement situés disposent d’opportunités que l’ordre unipolaire leur avait longtemps refusées.

La Tunisie face à la nouvelle donne

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’adhésion de la Tunisie à la Belt and Road Initiative en 2025. Plus qu’un geste diplomatique, ce choix traduit une volonté claire : élargir les horizons économiques du pays et s’insérer dans les nouvelles dynamiques de connectivité mondiale.

Pendant des décennies, l’essentiel des échanges tunisiens est resté concentré sur l’Europe. Ce partenariat demeure fondamental — et le restera. Mais il ne peut plus constituer l’unique horizon stratégique du pays. La dépendance exclusive n’est pas de la fidélité; c’est de la vulnérabilité.

La diversification devient donc une nécessité structurelle. Elle repose sur les atouts propres de la Tunisie : sa position au croisement de trois espaces géopolitiques majeurs, son capital humain et son potentiel dans trois secteurs clés — les énergies renouvelables, le numérique et l’industrie manufacturière à forte valeur ajoutée. C’est à partir de ces leviers que la recomposition du système international peut devenir, pour la Tunisie, un vecteur de souveraineté et de croissance.

La diversification en marche

Ces leviers ne restent pas dans les discours — ils se traduisent déjà dans le béton et l’acier. Les investissements chinois dans l’hôpital universitaire de Sfax, le pont de Bizerte ou encore la cimenterie  de Jebel Oust, participent à la modernisation des infrastructures nationales, à la création d’emplois qualifiés et au renforcement de l’attractivité économique du pays.

Mais la Chine n’est qu’un partenaire parmi d’autres, et c’est précisément là que réside la nouveauté. Le Japon accompagne plusieurs projets structurants dans l’industrie automobile, le dessalement de l’eau et les énergies renouvelables. L’Inde renforce sa présence dans les technologies de l’information, la pharmacie et la santé. Les pays d’Afrique subsaharienne ouvrent de nouvelles perspectives industrielles et agroalimentaires, notamment dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), dont la Tunisie entend tirer pleinement parti sur un continent appelé à devenir l’un des principaux moteurs de la croissance mondiale. Les investisseurs du Moyen-Orient complètent ce tableau, notamment dans l’énergie, les infrastructures et les nouvelles technologies.
Chaque partenariat élargit les marges de manœuvre du pays. Chaque projet renforce sa capacité à décider de son avenir.

Les BRICS et le basculement du centre de gravité mondial  

Avec près de 40 % de la population mondiale et une part croissante de la richesse produite sur la planète, les BRICS incarnent l’une des transformations majeures du système international.

Pour la Tunisie, cet espace ouvre non seulement de nouveaux débouchés commerciaux, mais aussi l’accès à des mécanismes de financement alternatifs — au premier rang desquels la Nouvelle Banque de Développement.

L’enjeu dépasse les chiffres. Il est stratégique: élargir les options disponibles, diversifier les partenaires, réduire les dépendances excessives. Dans un monde où les rapports de force se complexifient, la souveraineté se mesure moins à la puissance brute qu’à la capacité de multiplier ses choix.

La vocation de carrefour

Cette ouverture exige méthode et discernement. La diversification ne signifie ni rupture avec les partenaires historiques ni alignement sur de nouveaux pôles de puissance. Elle repose sur un principe simple: placer l’intérêt national au cœur de chaque décision.

C’est dans cette logique que s’inscrit le projet «Porte de l’Afrique». En reliant la Tunisie aux marchés du Sahel à travers la Libye, ce corridor offrirait aux pays enclavés — Tchad, Niger, Mali — un accès direct aux circuits du commerce international. Pour la Tunisie, l’ambition est considérable : passer du statut de périphérie méditerranéenne à celui de plateforme logistique reliant l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient.

L’épreuve de la constance

Les premiers résultats sont déjà perceptibles: progression du tourisme asiatique, multiplication des partenariats universitaires, coopérations croissantes dans la santé, les technologies émergentes et les énergies renouvelables. Ces avancées restent modestes, mais elles témoignent d’un changement d’échelle réel dans l’ouverture internationale du pays.

La multipolarité n’est cependant pas un environnement sans risques. Les rivalités entre puissances s’intensifient, les chaînes d’approvisionnement se reconfigurent, chaque partenariat comporte ses contraintes. Dans cet univers plus compétitif, la crédibilité devient une ressource stratégique à part entière. La valoriser exige une vision de long terme, une diplomatie cohérente et la capacité à tenir ses engagements.

Dans un monde en recomposition permanente, la constance est souvent la forme la plus efficace de la puissance.

Les défis d’une diplomatie d’équilibre

Transformer la multipolarité en avantage stratégique ne va pas de soi. L’élargissement des marges de manœuvre s’accompagne de nouvelles contraintes, et la Tunisie devra relever plusieurs défis pour faire de cette recomposition un levier durable de souveraineté.

Le premier est celui de la crédibilité. Dans un environnement marqué par l’incertitude, les partenaires recherchent avant tout la continuité et la prévisibilité.

La Tunisie doit projeter une vision claire de ses priorités et inscrire son action diplomatique dans le long terme. La souveraineté ne se construit pas dans l’improvisation ; elle repose sur la capacité à anticiper.

Le deuxième est celui de l’équilibre entre les puissances. La rivalité sino-américaine, autrefois cantonnée à l’Asie-Pacifique, s’étend désormais à la Méditerranée et à l’Afrique. Dans ce contexte, la Tunisie doit éviter le piège des alignements exclusifs. Son intérêt n’est ni de choisir un camp ni de multiplier les partenariats sans cohérence. Dialoguer avec Bruxelles comme avec Pékin, coopérer avec Washington comme avec Delhi, développer les relations africaines comme les partenariats arabes : c’est dans cette pluralité que réside sa liberté d’action.

Le troisième est celui de l’environnement régional. L’instabilité persistante en Libye, les tensions qui traversent le Maghreb et les fragilités sécuritaires du Sahel rappellent que la stabilité tunisienne ne peut être dissociée de celle de son voisinage. Plus qu’un îlot de stabilité, la Tunisie doit s’affirmer comme un acteur de stabilisation régionale, capable de promouvoir la coopération économique, énergétique et sécuritaire dans son espace immédiat.

Le quatrième, enfin, est celui de la substance économique. La diversification des partenariats ne prendra tout son sens que si elle crée réellement de la valeur : transfert de compétences, émergence d’activités à forte intensité technologique, montée en gamme productive. Dans un monde où les dépendances changent de forme sans disparaître, la souveraineté économique reste le fondement de toute autonomie diplomatique.

Une stratégie pour le XXIe siècle

Ces défis dessinent en creux la stratégie dont la Tunisie a besoin. Ses atouts sont réels : une position géographique exceptionnelle, une tradition diplomatique éprouvée, un capital humain de qualité. Encore faut-il les mobiliser dans un environnement international plus compétitif et plus fragmenté.

Cela suppose une diplomatie agile, capable de dialoguer avec tous les pôles de puissance sans s’y enfermer; un multilatéralisme actif fondé sur la défense des intérêts nationaux ; des réformes économiques favorisant l’innovation et la montée en gamme productive; un renforcement des capacités sécuritaires et de la coopération régionale. Non pas une liste de vœux, mais un programme cohérent dont chaque volet conditionne les autres.

La Tunisie doit pleinement assumer sa vocation de carrefour vivant entre l’Europe, l’Afrique, le monde arabe et l’Asie émergente. Dans un système international où les centres de gravité se multiplient, cette position n’est plus une donnée géographique — c’est un choix stratégique à revendiquer.

Une chance historique

La recomposition du système international ouvre une fenêtre d’opportunité que l’histoire offre rarement. Pour les États capables d’anticiper, la multipolarité n’est pas seulement une source d’incertitude — c’est un espace de liberté.

La Tunisie se trouve aujourd’hui à ce point de bascule. Elle peut laisser les transformations en cours lui dicter son agenda, ou les saisir pour renforcer sa souveraineté, élargir ses partenariats et accroître son influence régionale. Entre la posture subie et la posture choisie, il y a toute la distance qui sépare un État objet d’un État sujet.

L’histoire le confirme: la puissance d’une nation ne se mesure pas uniquement à sa taille, à sa population ou à ses moyens militaires. Elle se construit aussi sur la capacité à lire son époque et à agir avant que les autres n’aient tranché. Forte de son héritage diplomatique, de son identité plurielle et de sa position au carrefour de trois continents, la Tunisie possède ce que bien des États plus grands lui envient : la légitimité de l’équilibre et l’art du dialogue.

Dans le monde multipolaire qui émerge, les nations qui compteront ne seront pas nécessairement les plus puissantes — elles seront celles qui auront su transformer leur géographie en stratégie et leur souveraineté en rayonnement. La Tunisie en a les moyens. Elle en a la vocation. Il lui reste à en avoir la volonté.

Elyes Ghariani
Ancien ambassadeur
 

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