Vous connaissez l’écrivain, le portraitiste ou l’éditeur: vous couvrirez Mohamed Bergaoui le romancier. Avec « Fathy ou les ressacs d’une vie », son talent de narrateur dresse le portrait d’une génération, celle des années 1970, d’une ville, Monastir, et des destins…
Dans sa préface, Jean-Pierre Dedieu, ancien directeur de recherches au CNRS, le décrit en connaisseur de l’époque, des lieux et du romancier.
Préface
Ce roman est l’histoire d’un espoir et d’une déchéance. Soit trois amis, monastiriens, jeunes adultes, tout juste bacheliers, issus d’une petite classe moyenne. Nous les suivons pendant une quinzaine d’années. Deux d’entre eux réussissent dans la vie, qui en développant l’entreprise de bâtiment de son père, qui comme cadre hôtelier. Des vies rangées, sans histoire, des ascensions sociales solides, mais sans gloire ni panache. L’autre, Fathy, le héros du livre, échoue. Il était le plus doué, beau, intelligent, un leader né, séduisant, danseur d’instinct et non dépourvu d’un certain capital social.
Chanceux, en outre par bien des côtés, mais férocement égoïste, d’une sensibilité à fleur de peau, velléitaire avec cela. Il gâche tout. Un ami lui offre des études en Belgique, il les abandonne. Il se taille à Bruxelles une solide réputation d’animateur de boites de nuit, mais il revient à Monastir pour jouer, avec succès d’ailleurs, les guides touristiques. Toujours dans le provisoire, et maintenant que ses deux amis sont casés, seul. Il compense son mal être en multipliant les conquêtes féminines, des étrangères toutes, mais refuse de se lier. Une touriste suédoise le dénonce à la fin pour un viol d’ailleurs discutable.
En soi une histoire attachante et un personnage dont la densité et la complexité suffiraient à porter ce beau roman d’apprentissage et à tenir le lecteur en haleine. Mais il y a plus. Sous ce récit personnel un thème court avec force, qui élève la vie de Fathy au rang de représentation d’un monde: la désintégration d’une société ancienne qui échoue à édifier en remplacement rien de solide. Fathy, c’est Monastir, un attachement viscéral, charnel, à sa ville natale. Elle se confond avec sa famille, son père veuf remarié, âgé, ancien résistant, porteur de valeurs morales strictes, objet de respect pour son fils ; son épouse, qui maintient l’ordre physique et moral du foyer; le grand-frère, de vingt ans plus âgé, fonctionnaire des postes, figure paternelle tutélaire qui fait marcher droit ses cadets. Fathy, qui s’est mis en «année sabbatique», comme ses deux amis, peut courir les cafés, les plages et les pistes de danse, rentrer à pas d’heure, il trouve toujours la table mise et le lit fait. Le regard de ses parents, de ses amis, de ses voisins l’encadre. L’encadre aussi la topographie de la ville, qui se confond avec les hommes et les femmes qui l’habitent. Il dialogue avec chaque pierre, chaque façade, dont il connait l’histoire, chaque rocher desquels il plonge pour l’admiration de tous. Il a ses habitudes dans ce cadre, ses routines. Il est pris dans un réseau de relations humaines et urbanistiques qui lui évite les grosses bêtises.
Nous sommes quelque part à la fin des années 1960. La date a son importance. Car c’est alors que ce cadre s’effondre. Subitement. Le tourisme en est le symptôme le plus visible. Il démarre au milieu des années 60, avec l’arrivée massive d’Européens du Nord, de grand blonds, de grandes blondes, que l’on parque dans des hôtels le long des plages, pour faire des économies d’échelle, mais aussi pour atténuer les choc culturel subi par la population locale. Il est difficile à qui connait la Tunisie d’aujourd’hui d’imaginer le pays profond dans les années soixante. Tunis, Sousse, Sfax et Bizerte n’en donnent pas une juste image. Partout ailleurs, les femmes en public portent le voile, presque toutes les musulmanes, en tout cas. Blanc et léger pour les plus riches, la couverture de laine qui laisse à peine entrevoir un œil pour les autres. Les hommes, sauf les plus riches ou les intellectuels modernistes, la Jebba – parfois directement la djellaba – et la chechia, dont on a peine aujourd’hui à imaginer qu’elle était une espèce d’uniforme national. Une société de pénurie. Je me souviens d’avoir eu du mal à trouver, à Jemmel où j’habitais alors, une petite ville pourtant, le morceau de toile plastique que le collège que je fréquentais à Sousse me demandait pour couvrir ma table, et je garde un souvenir ému de certain voyage – je prenais tous les matins l’autobus pour faire les trente kilomètres qui séparent Sousse de Jemmel – dans un autobus sans freins, que l’on arrêtait en passant en première – sans caler, car le redémarrage était incertain -, deux ou trois costauds sautant en marche pour agripper les rampes de montée et achever l’opération une fois le véhicule au pas. Dans le Sahel, qui était loin d’être la région la plus pauvre, beaucoup de familles ne mangeaient de la viande que deux ou trois fois par an, et le cadeau d’une demi-douzaine d’œufs leur était précieux. L’analphabétisme était majoritaire, la connaissance du monde, de la Tunisie même, pratiquement inexistante. Peu de journaux, d’ailleurs peu informatifs et tristounets d’allure. Pas de télévision. Restaient, en ville, les actualités cinématographiques et la radio, dont même les plus pauvres profitaient car tout boutiquier qui se respecte inondait la rue de flots de musique, alternant avec les versets du Coran et les discours du président, moments sacrés ceux-ci où la vie s’arrêtait.
Et là-dessus, dans le Sahel, entre Hammamet et Monastir, débarquent les «suédoises». Dans cette société où la séparation des sexes dans l’espace public, entre musulmans au moins, était presque totale et où un sens de la pudeur développé constituait le fondement de l’ordre social, ces grandes femmes blondes et élancées, promenant leur anatomie vaguement dissimulée sous un bikini qui ne cachait que ce qu’il faut pour donner son élan à l’imagination, se promenant sur la plage et sur les trottoirs devant un public presque exclusivement male, firent sensation. On ne vit qu’elles. On ne parlait que d’elles. D’aucuns pour se scandaliser, la plupart pour apprécier… Le roman sur ce thème a des notations très exactes. J’y renvoie.
Le touriste signifiait aussi de l’argent, beaucoup d’argent à l’échelle tunisienne. Le différentiel des prix pour les produits locaux entre la Tunisie et l’Europe était tel que le touriste pouvait claquer des sommes qui pour l’artisan ou le commerçant tunisien représentaient des fortunes.
L’essentiel cependant n’était pas là. L’essentiel ce fut l’ouverture. Brusquement, dans les villes touristique d’abord, puis dans les campagnes, la Tunisie prit conscience qu’il y avait un monde où l’on vivait singulièrement mieux, un monde d’autant mieux prêt à les accueillir qu’il avait besoin de main d’œuvre – le marché du travail européen était en train d’absorber les classes creuses de la guerre et les baby-boomers comme moi étaient encore à l’école –, que la fréquentation du colonisateur, relayée par la scolarisation, avait donné à la petite classe moyenne tunisienne une certaine familiarité avec les us de France… et quelques notions de français qui facilitaient le contact. S’instaura alors cette appétence au départ qui devait conduire des centaines de milliers de tunisiens en Europe et faire rêver la grande masse des autres. Un rêve qui perdure aujourd’hui.
Tous les bouleversements ne vinrent pas du tourisme. La Tunisie était indépendante depuis peu et avait renversé le beylicat pour instaurer une république. De nouvelles institutions s’étaient mises en place, un nouveau personnel politique, souvent issu du Mouvement national pour l’indépendance avait pris le pouvoir, bouleversant les liens clientélaires traditionnels. La lutte pour le pouvoir entre Bourguiba et Salah Ben Youssef avait laissé des traces. Sous une apparente stabilité, le régime était fragile et le savait, d’où l’omniprésence du Président, qui occupait le terrain. Il l’occupait d’autant mieux à Monastir que Monastir, à bien des titres, était aux premières loges du changement.
Ville d’une certaine importance avant le Protectorat, dotée d’une élite locale qui sans pouvoir se comparer à celle de Tunis, n’en jouait pas moins un rôle certain au service des beys, elle avait souffert de l’occupation française, celle-ci lui préférant Sousse. Isolée sur un coin de terre mal relié à l’intérieur, elle n’avait même pas le chemin de fer. Elle prend une belle revanche dès l’indépendance. Elle est non seulement la patrie chérie de Bourguiba, mais elle donne au pays plusieurs premiers ministres et, avec la région, d’une impressionnante kyrielle de hauts fonctionnaires. On peut dire sans exagérer que les élites monastiriennes, souvent des élites moyennes, ont massivement joué l’école française et la revendication de l’indépendance pour écarter les grandes familles traditionnelles tunisoises du pouvoir de l’Etat. Sur place, Bourguiba multiplie les investissements : palais présidentiel, nouvelle route pour Sousse, hôpital, université – j’ai encore souvenir de la stupéfaction générale que suscita la première annonce d’une université -, mausolée pour le culte futur du président pas encore défunt, et en attendant l’impressionnante (et fort belle) mosquée hanafite «Bourguiba», tramway pour Sousse, érection de la ville en gouvernorat, aéroport… et les hôtels. On en fit à Monastir même. On en créa tout un collier le long de la plage entre la sortie de Sousse et Monastir. Je revois encore les chantiers se succédant l’un à l’autre dans interruption. Le comble, ce fut la réforme urbaine de Monastir-ville. Jusqu’alors, il s’agissait essentiellement la «ville arabe» entourée de quelques faubourgs. Elle était belle cette médina. J’aimais le dimanche à m’y promener (nous venions de Jemmel entendre la messe dans la chapelle des Moniquettes). Pas très étendue, très dense, elle donnait une remarquable sensation de chaleur humaine. Impressionné par l’architecture haussmannienne de Paris, Bourguiba décida de balayer tout cela. Une partie des remparts disparut et une bonne moitié de la médina pour faire de la place à la mosquée, pour ouvrir une demi douzaines d’artères bien droites et bien larges, bordées d’arcades. Au passage, insinuait-on, l’Etat nouveau régla quelques comptes pendants avec des adversaires politiques dont les demeures se trouvèrent (par hasard ?) dans le mauvais alignement.
Tout autour de la ville extension immense des banlieues, avec la aussi de grandes avenues bien droites reliant des ronds-points bien ronds. Quant à la population, elle prit l’envol que l’on imagine, noyant les monastiriens de souche sous une avalanche de nouveaux venus, sans réussir à donner à la ville une véritable indépendance.
Et Fathi dans tout cela? Après son expérience malheureuse en Belgique, il revient dans une ville avec laquelle il se rend compte qu’il a perdu presque tout lien. Son père est mort, ses amis ont changé de vie, les bâtiments, les rues, les cafés qu’il avait fait siens ont disparu, remplacés par d’autres. Il est comme une âme en peine. Il butine, de touriste en touriste – femmes, bien sûr –, sans réussir à établir nulle part une relation stable. Il dérive. Il est moralement perdu bien avant de la catastrophe finale.
Fathy a-t-il existé se demande l’auteur. Lui seul peut éclairer le rapport que l’on devine complexe qu’il entretient avec son créateur. S’il n’a pas existé physiquement, il a en tout cas une densité qui ne peut venir que de modèles réels. Il est l’image vivante, synthétique sans doute, d’une génération de jeunes tunisiens, confrontés à une ouverture brutale de leur cadre de vie à laquelle rien ne les avait préparés, dans une société elle-même déboussolée qui n’a pas les moyens d’accueillir leur désorientation. Plus largement encre, ne sont-ils pas à l’image de la Tunisie toute entière?
J-P Dedieu
Fathy ou les ressacs d’une vie
De Mohamed Bergaoui
Berg-Editions, 2026, 376 p. 30 DT
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