
La crise qui secoue le réseau des résidences privées pour aînés (RPA) au Québec vient de franchir un nouveau seuil critique. Alors que 740 résidences ont fermé leurs portes en huit ans à travers la province — forçant le relogement d’urgence de milliers de personnes —, le nouveau projet de règlement sur l’exploitation des RPA sème l’inquiétude.
Une situation préoccupante
Une importante coalition d’organisations de défense des droits dénonce vivement ce texte législatif publié dans la Gazette officielle. Selon ces regroupements, les nouvelles balises gouvernementales priorisent la viabilité financière des propriétaires au détriment de la sécurité et de la qualité de vie des 140 000 aînés qui vivent actuellement en RPA. Au Québec, le recours à ce modèle est massif : 18,4 % des personnes de 75 ans et plus choisissent une RPA, comparativement à seulement 6,1 % dans le reste du Canada.
Au cœur de la controverse se trouve un assouplissement marqué des exigences opérationnelles visant à donner de l’oxygène aux 1 350 établissements encore ouverts. Pour limiter les coûts, le règlement sabre de façon drastique dans les exigences de compétences : l’obligation pour les préposés aux bénéficiaires de suivre une formation de 180 heures est abolie, remplacée par un tronc commun de seulement 14 heures. Si cette mesure représente une économie annuelle estimée à 7 125 $ par résidence, elle soulève une indignation majeure.
La FADOQ sonne l’alarme
Le Réseau FADOQ, plus grand organisme d’aînés au Canada avec près de 620 000 membres, mène la fronde et qualifie ce texte de recul social inacceptable. L’organisation rappelle que près de 85 % des RPA accueillent désormais des personnes semi-autonomes ou en lourde perte d’autonomie. Pour la FADOQ, sabrer la formation du personnel soignant est un contresens dangereux alors que la Commissaire nationale aux plaintes note déjà une hausse de 50 % des cas de maltraitance au Québec. La fédération dénonce également l’affaiblissement des comités de milieu de vie, dont les fonctions de défense collective des droits sont abolies par le texte, privant les résidents d’un intermédiaire de première ligne.
Sur le plan financier, la FADOQ s’inquiète de l’asphyxie des locataires. Une récente enquête révèle que le loyer mensuel moyen en RPA atteint désormais 2 655 $, ce qui représente une hausse brutale de 402 $ par mois (+17,8 %) en seulement deux ans. Face à cette flambée, exacerbée par des hausses suggérées de 6 % à 6,7 % pour les grilles de services à la personne (repas, soins), 31 % des résidents se disent insatisfaits des prix facturés.
Une fracture idéologique
Ce débat met en lumière une impasse sociétale majeure, alors que les aînés de 65 ans et plus représenteront le quart de la population québécoise dès 2031. L’alternative publique est saturée : la liste d’attente pour une place en CHSLD frôle les 3 500 personnes, tandis que celle des ressources intermédiaires dépasse les 5 000 personnes. En déléguant une part immense de l’hébergement des aînés au secteur privé marchand, l’État québécois se retrouve aujourd’hui otage d’une logique de profit qui s’entrechoque frontalement avec les principes fondamentaux de la bientraitance. La dignité de nos bâtisseurs ne devrait jamais être une variable d’ajustement comptable.
Martine Dallaire, B.A.A.
