À chaque fait divers impliquant des armes à feu, le même constat s’impose : le tireur disposait souvent d’un permis en règle et d’un casier judiciaire vierge. Pour combler cet angle mort, certains réclament l’instauration d’examens psychiatriques et de tests psychologiques obligatoires. Une fausse bonne idée pour les uns, un outil de prévention indispensable pour les autres.

C’est une faille que les contrôles administratifs classiques peinent à colmater. Aujourd’hui, dans la majorité des pays occidentaux, l’obtention d’un permis de chasse ou de tir sportif repose sur des critères strictement factuels : l’absence d’antécédents criminels, un certificat médical généraliste et la réussite d’un examen de manipulation. Pourtant, ces filtres administratifs restent aveugles face aux déboires intimes, aux pulsions soudaines ou aux troubles psychiques d’un individu. Face à cela, l’idée d’imposer une évaluation de la santé mentale avant l’achat d’une arme divise profondément.

Détecter l’invisible par l’expertise médicale

Pour les partisans d’un contrôle accru, évaluer la santé mentale et le profil psychologique d’un acheteur d’arme est une question de bon sens. Un casier judiciaire vierge n’est en aucun cas un gage de stabilité émotionnelle. Des troubles psychiatriques majeurs – comme une paranoïa sous-jacente ou des tendances suicidaires – peuvent couver chez un individu sans que la justice n’en ait jamais eu connaissance.

« Posséder une arme n’est pas un droit absolu, c’est une responsabilité immense », plaident les associations de contrôle des armes. Ils rappellent que de nombreuses professions de sécurité, à commencer par les forces de l’ordre, subissent obligatoirement des tests psychotechniques et des entretiens psychologiques avant de toucher une arme de service. Pourquoi en aller autrement pour un citoyen ordinaire souhaitant acquérir un fusil à pompe ou une carabine de gros calibre ? Selon les experts en santé publique, un examen psychiatrique obligatoire permettrait notamment de freiner les homicides impulsifs, liés à des conflits de voisinage ou familiaux, ainsi que les suicides, qui représentent la majorité des décès par arme à feu.

Le mirage de l’évaluation parfaite

Pourtant, la communauté scientifique et les associations de tireurs partagent un scepticisme profond quant à l’efficacité réelle de ces tests. Sur le plan technique, un test psychologique standardisé est loin d’être infaillible. Un candidat déterminé peut aisément biaiser ses réponses lors d’un questionnaire écrit pour projeter l’image d’un citoyen parfaitement équilibré. De plus, un examen psychiatrique ne valide l’état de santé mentale d’un patient qu’à un instant T ; il ne peut anticiper un effondrement psychologique futur provoqué par un drame personnel (divorce, licenciement).

Au-delà de la fiabilité, le corps médical s’inquiète des dérives éthiques d’une telle mesure. Associer systématiquement un trouble de santé mentale, comme une dépression passagère, à une dangerosité criminelle relève du raccourci scientifique. Le risque est aussi d’accentuer la stigmatisation : craignant de perdre leur permis ou de voir leur passion interdite, de nombreux tireurs en détresse psychologique pourraient choisir de se murer dans le silence et de ne jamais consulter de psychiatre ou de psychologue.

Enfin, l’obstacle logistique s’avère colossal. Qui administrerait ces examens ? En France, par exemple, la réglementation exige déjà un certificat spécialisé pour les personnes ayant des antécédents psychiatriques avérés. Généraliser cette obligation à chaque demandeur créerait un goulet d’étranglement bureaucratique et financier majeur pour des systèmes de santé déjà saturés.

La carte de la vigilance humaine

Face à ces limites, plusieurs gouvernements préfèrent miser sur l’évaluation comportementale continue plutôt que sur un examen médical figé. C’est notamment le cas au Canada, où la Gendarmerie royale du Canada met l’accent sur une vérification exhaustive de l’historique de vie du demandeur (appels de détresse passés, signalements pour violence conjugale) combinée à l’obligation de fournir des références de proches ou d’ex-conjoints.

Dans les clubs de tir, les instructeurs défendent également le principe de la surveillance par les pairs. Au Québec, le passage obligatoire par la certification de la Fédération québécoise de tir (Loi 9) permet aux entraîneurs d’évaluer, sur le terrain et pendant plusieurs heures, le comportement, la stabilité et le respect strict des consignes de sécurité par un aspirant tireur.

La quête du risque zéro en matière d’armes à feu reste un défi permanent. Si l’évaluation de la psyché offre une piste séduisante sur le papier, la complexité de l’esprit humain et les réalités logistiques suggèrent que la vigilance de l’entourage, la traçabilité des incidents et le suivi des professionnels de terrain demeurent, pour l’instant, les remparts les plus pragmatiques.

Martine Dallaire, B.A.A.