Spécialiste en médecine physique et réadaptation pendant plus de trente ans, Chafika Berber prend sa retraite et se consacre pleinement à l’écriture. Après avoir publié Une soirée au hammam (2021) et Le café des proscrits (2024), elle s’attèle à un nouveau roman Quand souffle le sirocco (2026). Il met en lumière trois générations de femmes qui s’entendent parfois, se font des reproches d’autres fois. Elles se retrouvent dans des situations où les idées s’enchevêtrent pour laisser place à de nombreux questionnements.

L’initiative : Le titre  » Quand souffle le sirocco » fait penser à une tempête qui dévaste tout sur son passage. Seulement dans le roman, on assiste à une espérance à marier ou à être mariée. Ce vent qui souffle fait venir les prétendants. Peux-tu expliquer cette image poétique ?

Chafika Berber : Le sirocco, ce vent violent et chaud qui nous vient du Sahara ouvre véritablement ce roman. Il est apparu naturellement quand j’ai commencé à écrire cette histoire, avant tout comme un souffle puissant qui réveille une ville profondément endormie. Au-delà de cette image poétique, il est un véritable personnage qui s’installe bruyamment sur plusieurs chapitres. On devine très vite que la simple évocation du mariage ne résume pas ce roman, car on découvre au fur et à mesure, des femmes dans la tourmente. Les rafales sous-tendent les scènes intimes, les non-dits, isolent également une famille qui se veut aveugle et sourde aux horreurs vécues par tout un peuple pendant la décennie noire. Une tempête qui se veut l’écho des cris et des larmes que je suis incapable de décrire tant la douleur est grande. Et ce personnage aux multiples visages sera décrypté par chacun, comme il le ressent, comme il l’entend. Sable rouge comme le sang des victimes, légions infernales qui grondent dans les rues d’une ville violentée, à l’écoute des cœurs meurtris, protecteur conscient ou inconscient des âmes en peine…

À la lecture du roman, on décèle quelques phrases qui donnent à réfléchir, à l’instar de :  » Si seulement Lynda avait eu un fils, une maison sans homme était la proie de toutes les convoitises ».

 » As-tu été heureuse Yemma ? Yamina regarde longuement sa fille, et répondit pensivement. Heureuse ? Je ne sais pas ma fille. Je ne suis pas allée à l’école, et je ne connais pas le sens des mots. »

Peux-tu expliquer le contexte de ces deux situations ?

Une mère et ses trois filles. Une histoire presque universelle, peut-être pas dans le même continuum, où le fils est le socle d’un foyer. « Trois filles valent bien un garçon » répond Lynda. Malheureusement, les lois ne l’entendent pas ainsi et l’héritage en est une illustration claire. La décennie noire ne fait que renforcer la fragilité d’une femme livrée aux loups.

« Heureuse » ? L’évocation du bonheur est constante et accompagne chaque génération avec une définition qui se modifie au cours du temps. Yamina, la grand-mère, sage et illettrée, n’en connait pas la définition. Lynda, sa fille, la résume en quelque sorte par des attentes et des désirs inassouvis. Quant aux trois filles, sauront-elles redéfinir le bonheur dans l’accomplissement, non plus le vœu pieux mais la démarche volontaire et l’insoumission ?

Quelle a été ton attention en faisant dialoguer trois générations différentes ?

C’est en effet un véritable dialogue qui s’inscrit entre ces trois générations de femmes, avec ses silences, ses morsures et ses peurs, ses confidences et ses larmes. Comme une pièce en huis-clos qui révèle au départ, la « journée particulière », absurde. Trois générations qui se fondent, se rapprochent, se disloquent, et révèlent une évolution des mœurs à travers les liens sacrés du mariage. On retient l’auguste hymen et son cérémonial, la violence conjugale, l’amour offensant…

L’homme est vu à travers le regard de la femme. Est-ce un choix pour accorder plus d’importance à la parole de la femme ou pour une raison autre qui mérite d’être expliquée ?

Les hommes existent sans le regard des femmes…pourtant nécessaire. En parcourant ce roman, on découvrira un regard de femme multiple. Le regard ne suffit pas car le corps est prépondérant dans cette modeste galerie de personnages féminins. Cependant, il exprime bien des émotions, depuis la colère, l’incompréhension, l’indulgence, la douleur jusqu’à l’amour le plus profond.

Je n’ai pas choisi délibérément le regard des femmes pour définir un personnage masculin. Il s’est imposé comme un miroir plutôt bavard qui observe un corps qui s’étiole, un amoureux éconduit, un prétendant invisible, un inconnu sinistre, et finalement c’est bien dans le regard d’un homme qu’une femme trouve ses réponses.

Propos recueillis par Lamia Bereksi Meddahi

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By Lamia Bereksi Meddahi

Lamia Bereksi Meddahi est l’auteure de la première thèse de doctorat sur le dramaturge algérien Abdelkader Alloula. Elle a publié La famille disséminée, Ed/marsa, 2008, une pièce de théâtre Dialogues de sourds, Ed/L’harmattan, 2014. Elle enseigne à l’université Paris XII et se consacre à la littérature maghrébine ainsi que le théâtre dans le monde arabe. Depuis 2014, Lamia est membre de l’équipe éditoriale au journal L'initiative.